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Société

Aliocha Lasowski : « La créolisation, c'est une transformation de soi tout en restant soi »

Les mots piégés du débat républicain

Rédigé par Pierre Henry | Jeudi 3 Mars 2022 à 17:00

           

Après être revenu sur l'origine du mot « créolisation » et sa balade dans l'actualité, un intervenant nous aide à y voir encore plus clair. Aliocha Lasowski est professeur à l'Université catholique de Lille, chercheur en philosophie, et auteur de plusieurs ouvrages dont le plus récent « Édouard Glissant, Déchiffrer le monde », paru aux éditions Bayard, s'intéresse au grand poète antillais qui a notamment repensé le concept de créolisation.




Avez-vous été surpris par l'émergence du mot « créolisation » sur la scène politique à quelques mois de la présidentielle et dix ans après la mort d’Édouard Glissant ?

Aliocha Lasowski : D'une certaine façon, oui. C’est vraiment une manière de montrer comment la pensée d'Édouard Glissant est très présente et utile, nécessaire pour comprendre le monde aujourd'hui, dans différents domaines d'ailleurs qui peuvent aller de la culture à l'écologie, de la politique au sens large ou au mouvement de mobilisation d'associations.

Oui, j'ai été surpris mais intéressé, évidemment, par l'usage et la place que pouvait avoir le terme de créolisation dans le débat politique, lui-même au cœur de la campagne présidentielle aujourd'hui. Je sais qu'évidemment, depuis longtemps, normalement, les femmes et les hommes politiques ont des références littéraires, philosophiques, culturelles, qu'ils et elles mobilisent dans le débat. Mais la présence Édouard Glissant est une surprise ; c’est une bonne surprise. C'est important qu'il soit présent aujourd'hui.

Aliocha Lasowski : « La créolisation, c'est une transformation de soi tout en restant soi »

L'emploi du mot « créolisation », employé à la place de celui de « métissage culturel » pourtant plus simple, est-il pour autant pertinent dans le champ politique ?

Aliocha Lasowski : Oui, alors c'est effectivement un long travail, un long cheminement de pensée dans la parole poétique et politique d’Édouard Glissant. Parce que les deux aspects sont mêlés dans sa parole, dans sa pensée. La créolisation est un terme qu'emploie Édouard Glissant depuis longtemps et qui est associé à d'autres termes extrêmement novateurs, innovants, modernes qu’il utilise comme le « Tout-monde », la « mondialité », des notions qu’Édouard Glissant utilise dans un champ très large pour lui qui va du poétique au politique, mais aussi dans l'anthropologie, la sociologie, l'art, la culture et aussi la langue, l'évolution du langage, du discours et de la langue.

Le terme « créolisation », vous avez effectivement raison de le comparer, voire même de l'opposer à « métissage ». Pourquoi ? Parce qu'en fait, la créolisation est une forme de métissage mais qui débouche sur un inattendu, un imprévisible. Quelque chose qu'on ne peut donc pas anticiper et qui amène des résultats insoupçonnés, totalement inédits. Et ce que dit Edouard Glissant dans le terme de créolisation, c'est que par opposition au métissage où, d'une certaine façon, on peut identifier les différentes composantes que forme un métissage. Ce n’est pas du tout le cas dans l'idée de créolisation. C'est l'idée que quand des cultures, des arts ou des langages se rencontrent, ils débouchent sur quelque chose de totalement nouveau, inédit, qui se transforme.

Ce qui est très intéressant chez Glissant, c'est qu'on se transforme, on échange avec l'autre. L'autre, c'est l'autre culture, l'autre personne, l'autre art. On échange sans se dénaturer soi-même. La créolisation, c'est donc une transformation de soi tout en restant soi. C'est ça qui fait que, d'une certaine façon, la créolisation englobe le métissage. Mais ça va plus loin, en tout cas dans l'esprit d'Édouard Glissant ; ça concerne aussi d'autres aspects de cette rencontre, de ce partage, de cet échange. La créolisation touche des domaines très variés.

Si vous aviez à dire de manière courte quelle est la différence entre créolisation et métissage, que diriez-vous ?

Aliocha Lasowski : Je dirais que, par exemple, dans le langage urbain, dans le rap, dans la chanson, il y a des métissages entre la langue de Rimbaud, la langue du slameur, d'autres langages... Avec la créolisation justement, c'est que des mots nouveaux vont apparaître par ce mélange et cette manière de mixer, de secouer les différentes composantes, alors que dans le métissage, on pourrait dire qu’il y a telle influence, telle autre et que, du coup, on retrouve finalement des composantes.

La créolisation crée un processus artistique, en tout cas du point de vue d’Edouard Glissant, qui modifie finalement les points de départ. Les points d'origine sont finalement imperceptibles eux-mêmes, mais ils sont bien présents.

Mais alors, pourquoi Edouard Glissant, et c'est là où on en revient au champ politique, oppose-t-il dans certains de ses propos l'universalisme républicain et la créolisation ? N'est-ce pas là une querelle factice au fond ?

Aliocha Lasowski : C'est vrai que chez Glissant, il y a d'abord une opposition fondamentale entre identité-racine et identité-relation, qui montre justement comment nos identités sont toujours en connexion, en échange, en mouvement. Pour lui, « rien n'est vrai, tout est vivant ». Il dit aussi : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » Cela veut dire que nous sommes effectivement ancrés dans des lieux qui sont des espaces qu'on ne peut pas dépasser, qui sont nos espaces, nos lieux d'ancrage, nos lieux d'habitation et en même temps qui sont ouverts et connectés avec le monde. Et alors la créolisation, c'est l'idée que, justement, par le partage des mémoires, la diversité des mémoires, nous pouvons enrichir nos relations.

Ce que dit Glissant, c'est que nos mémoires, nos héritages, nos histoires sont très importantes, mais elles sont au pluriel et elles nous touchent tous. Sauf que l'universalisme, c'est d'une certaine manière une façon de dire que les différences doivent se plier à une sorte de vision universelle qui, explique Glissant, est une vision qu'a eue l'Europe dans son ethnocentrisme, dans sa façon de voir le monde. L'Europe, qui est un point de vue sur le monde, a monopolisé ou a utilisé l'étendard de l'universel et de l'universalisme qui signifie l'un. Et l'un veut dire l'unique. Donc la place à la diversité et aux différences dans l'un ou dans l'unique est quand même effectivement une question qu'il faut poser. C'est ce que fait donc Edouard Glissant à travers justement son ouverture à autant de poétiques diverses.

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Pierre Henry est le président de l’association France Fraternités, à l’initiative de la série « Les mots piégés du débat républicain », disponible également en podcast sur Beur FM.

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