Les traditions religieuses reposent sur une affirmation vertigineuse : Dieu aurait parlé. Mais cette affirmation porte en elle une difficulté rarement interrogée. Une parole divine, si elle existe, ne peut être reçue que par des êtres humains. Et tout être humain comprend à partir de son époque, de sa langue et de son horizon intellectuel.
Ainsi naît le paradoxe de toute révélation : la parole se veut intemporelle, mais l’interprétation est toujours historique. Cette tension n’est pas une faiblesse de la religion. Elle en est la condition.
Ainsi naît le paradoxe de toute révélation : la parole se veut intemporelle, mais l’interprétation est toujours historique. Cette tension n’est pas une faiblesse de la religion. Elle en est la condition.
La médiation humaine
Un texte révélé n’existe jamais à l’état pur. Il est transmis, traduit, commenté. Il devient un objet d’étude, de débat et de controverse.
Chaque génération relit ce texte avec ses propres préoccupations : la justice sociale, la liberté religieuse, la place des femmes, les rapports entre science et foi.
Dans ce processus, l’interprétation n’est pas une trahison. Elle est une nécessité. Refuser cette médiation revient à entretenir l’illusion qu’un texte pourrait parler directement à travers les siècles sans passer par l’intelligence humaine.
Chaque génération relit ce texte avec ses propres préoccupations : la justice sociale, la liberté religieuse, la place des femmes, les rapports entre science et foi.
Dans ce processus, l’interprétation n’est pas une trahison. Elle est une nécessité. Refuser cette médiation revient à entretenir l’illusion qu’un texte pourrait parler directement à travers les siècles sans passer par l’intelligence humaine.
Le danger du sens figé
Le véritable risque apparaît lorsque l’on confond le texte et son interprétation. Une lecture produite dans un contexte particulier est alors élevée au rang de vérité définitive. Elle cesse d’être discutée. Elle devient la norme indiscutable.
À partir de ce moment, toute tentative de relecture peut être perçue comme une menace ou une hérésie. Or l’histoire intellectuelle montre que la pensée religieuse a toujours évolué. Les grandes traditions ont produit des écoles multiples, parfois opposées. La pluralité n’est pas une anomalie : elle est le signe d’une pensée vivante.
À partir de ce moment, toute tentative de relecture peut être perçue comme une menace ou une hérésie. Or l’histoire intellectuelle montre que la pensée religieuse a toujours évolué. Les grandes traditions ont produit des écoles multiples, parfois opposées. La pluralité n’est pas une anomalie : elle est le signe d’une pensée vivante.
La tentation du ritualisme
Lorsque l’interprétation se rigidifie, la religion tend à se déplacer vers un terrain plus facile à contrôler : celui des pratiques visibles. Le respect des rites devient alors le principal critère de la fidélité religieuse. Mais ce déplacement comporte un danger. Le rite peut survivre même lorsque l’éthique disparaît.
Un individu peut accomplir scrupuleusement les gestes prescrits tout en ignorant les exigences morales les plus élémentaires. Dans ce cas, la religion risque de devenir un système de conformité sociale plutôt qu’une quête de d’équité et de justice.
Un individu peut accomplir scrupuleusement les gestes prescrits tout en ignorant les exigences morales les plus élémentaires. Dans ce cas, la religion risque de devenir un système de conformité sociale plutôt qu’une quête de d’équité et de justice.
L’universalité de la justice
Si l’on observe les grandes traditions spirituelles et philosophiques, une convergence apparaît. Au-delà des doctrines et des rituels, toutes insistent sur quelques principes fondamentaux : la justice, la compassion, la dignité de l’être humain. Ces principes ne sont pas l’apanage d’une religion particulière.
Des penseurs comme Spinoza, Kant ou Bouddha ont formulé des visions morales puissantes sans appartenir à la même tradition. Cette convergence suggère que la conscience humaine possède une capacité propre à reconnaître le juste, ce que le Coran même le confirme : « Dirige tout ton être vers la religion, en pur monothéiste. Telle est la nature originelle (al-fitrat) selon laquelle Dieu a créé les hommes. Pas de changement à la création de Dieu. Telle est la religion droite, mais la plupart des gens ne le savent pas. » (Sourate 30, verset 30) La religion peut nourrir cette conscience. Mais elle n’en détient pas le monopole.
Des penseurs comme Spinoza, Kant ou Bouddha ont formulé des visions morales puissantes sans appartenir à la même tradition. Cette convergence suggère que la conscience humaine possède une capacité propre à reconnaître le juste, ce que le Coran même le confirme : « Dirige tout ton être vers la religion, en pur monothéiste. Telle est la nature originelle (al-fitrat) selon laquelle Dieu a créé les hommes. Pas de changement à la création de Dieu. Telle est la religion droite, mais la plupart des gens ne le savent pas. » (Sourate 30, verset 30) La religion peut nourrir cette conscience. Mais elle n’en détient pas le monopole.
Une parole toujours à interpréter
Admettre que l’interprétation est inévitable ne signifie pas que toutes les lectures se valent. Toute interprétation peut être examinée à l’aune de critères simples : favorise-t-elle la justice ? Protège-t-elle la dignité humaine ? Permet-elle la coexistence pacifique des croyances ?
Si une lecture religieuse produit l’injustice ou la violence, elle mérite d’être interrogée. Ce principe ne détruit pas la foi. Il la protège contre ses propres dérives.
Si une lecture religieuse produit l’injustice ou la violence, elle mérite d’être interrogée. Ce principe ne détruit pas la foi. Il la protège contre ses propres dérives.
L’infini du sens
De nombreux textes religieux évoquent l’infinité de la parole divine. À titre d’exemple, le verset 109 de la sourate La Caverne rappelle que : « Si la mer était une encre pour écrire les paroles de mon Seigneur, la mer s’épuiserait avant que ne s’épuisent les paroles de mon Seigneur, quand même Nous lui apporterions son équivalent comme renfort. »
Si cette idée est prise au sérieux, elle implique une conséquence radicale : aucune interprétation humaine ne peut prétendre en posséder le sens ultime. L’exégèse devient alors une quête plutôt qu’une certitude.
Chaque génération ajoute une lecture, ouvre une perspective, corrige une compréhension antérieure. Ainsi se construit une tradition vivante.
Si cette idée est prise au sérieux, elle implique une conséquence radicale : aucune interprétation humaine ne peut prétendre en posséder le sens ultime. L’exégèse devient alors une quête plutôt qu’une certitude.
Chaque génération ajoute une lecture, ouvre une perspective, corrige une compréhension antérieure. Ainsi se construit une tradition vivante.
Une fidélité dynamique
La véritable fidélité ne consiste peut-être pas à répéter les réponses du passé. Elle consiste à maintenir la question ouverte.
Une parole qui prétend traverser les siècles ne peut rester vivante que si elle accepte d’être relue, discutée et interrogée. Sans cela, elle cesse d’être intemporelle. Elle devient un dogme.
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Sami Bibi est universitaire économiste. Titulaire d'une maîtrise en sciences économiques de l'Université Laval au Québec et d’un doctorat de l'Université de Tunis, il occupe le poste de chercheur auprès du réseau international Politique Économique et Pauvreté (PEP) de l’Université Laval, au Canada. Il est auteur de L’encre et l’infini : réflexions sur la parole intemporelle du Coran (L’Harmattan, 2026).
Une parole qui prétend traverser les siècles ne peut rester vivante que si elle accepte d’être relue, discutée et interrogée. Sans cela, elle cesse d’être intemporelle. Elle devient un dogme.
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Sami Bibi est universitaire économiste. Titulaire d'une maîtrise en sciences économiques de l'Université Laval au Québec et d’un doctorat de l'Université de Tunis, il occupe le poste de chercheur auprès du réseau international Politique Économique et Pauvreté (PEP) de l’Université Laval, au Canada. Il est auteur de L’encre et l’infini : réflexions sur la parole intemporelle du Coran (L’Harmattan, 2026).







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