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Points de vue

Science, conscience et présence : méditation sur une participation au Festival de Fès de la culture soufie

Rédigé par Abd-al-Wadoud Gouraud et Abd-al-Haqq Guiderdoni | Lundi 21 Novembre 2022 à 12:30

           


© Festival de Fès de la culture soufie
© Festival de Fès de la culture soufie
Nous avons eu tous deux l’honneur d’être conviés, en tant que représentants de l’Institut des hautes études islamiques (IHEI), au Festival de Fès de la culture soufie, qui s’est déroulé du 22 au 29 octobre sur la terre du Royaume du Maroc.

Cet événement, organisé chaque année par l’association du Festival de Fès de la culture soufie présidée depuis sa création par Faouzi Skali, a proposé, pour sa 15e édition, un programme riche et varié, sous la direction artistique de Carole Latifa Ameer, et avec le soutien, notamment, du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, et du ministère des Habous et des Affaires islamiques. Le Festival a associé, autour du thème « Science et conscience », concerts de musiques sacrées du monde, danses traditionnelles, chants religieux, expositions d’art, ateliers, tables-rondes et Master classes, avec plus de 60 intervenants provenant de 15 pays.

Abd-al-Haqq Guiderdoni devant l’entrée de la mosquée renfermant le mausolée de Moulay Idris II, fils de Moulay Idris 1er, descendant du Prophète Muhammad, fondateur de Fès et de l’émirat idrisside.
Abd-al-Haqq Guiderdoni devant l’entrée de la mosquée renfermant le mausolée de Moulay Idris II, fils de Moulay Idris 1er, descendant du Prophète Muhammad, fondateur de Fès et de l’émirat idrisside.

Une harmonie et un sens du sacré qui imprègnent aussi bien les lieux que les temps

En visitant la vieille ville de Fès, on mesure combien ce rapport entre « science » et « conscience », qui pourrait sembler à certains égards une question récente, a pris une forme très particulière au cours des siècles, dans cette ville marquée par une longue tradition de connaissance, de culture et de spiritualité, que ce soit par le travail des artisans, les méthodes et symboles de l’art sacré, la calligraphie islamique, l’architecture des mosquées, ou à travers l’enseignement traditionnel, encore présent dans les écoles coraniques et à la mosquée-université Al-Qarawiyyin, la plus ancienne université du monde, encore en activité.

L’harmonie, la beauté, la paix, le sens du sacré et le témoignage de l’Unité qui imprègnent aussi bien les lieux que les temps, rythmés par le rappel de Dieu et l’appel à la prière rituelle, cinq fois par jour, donnent, à la vie quotidienne et à l’existence humaine, une orientation spirituelle et une dimension métaphysique qui semblent bien éloignées des préoccupations d’une grande partie de nos contemporains.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », a-t-il été rappelé lors du Festival, pour dénoncer les errements des technosciences, les dégâts de la fuite en avant matérielle, et les illusions du transhumanisme, et pour insister sur la nécessité d’une véritable éthique globale. Il nous semble intéressant de citer le passage complet du Pantagruel de Rabelais d’où est tirée cette phrase : « Mais parce que selon les dires du Sage Salomon, Sapience n’entre point en âme malveillante, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient de servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui remettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par une foi charitable, Lui être fidèle, en sorte que jamais tu ne t’en écartes par péché. »

Abd-al-Wadoud Gouraud devant le mausolée du cheikh ‘Abd al-Wahhab al-Tâzî, maître spirituel et ancien recteur de l’université Al-Qarawiyyin.
Abd-al-Wadoud Gouraud devant le mausolée du cheikh ‘Abd al-Wahhab al-Tâzî, maître spirituel et ancien recteur de l’université Al-Qarawiyyin.
Cette foi charitable, cette crainte et ce service de Dieu, tournés vers la recherche de la Sagesse éternelle, sur le modèle même des prophètes, se retrouvent dans les enseignements et dans l’héritage spirituel des nombreux maîtres et « amis de Dieu » (awliyâ’ Allâh) qui sont enterrés dans l’immense cimetière surplombant la médina de Fès, et que nous avons eu l’honneur de saluer au cours de notre visite.

Al-‘ârif bi-Llâh, le « connaissant par Dieu », al-ghinâ li-Llâh, « la richesse appartient à Dieu » ou « Dieu est l’Absolu indépendant », ne se réduisent pas à des simples épitaphes ou à de jolies calligraphies décoratives sur des tombes ou des mausolées de saints appartenant à un passé plus ou moins lointain. C’est le témoignage de la vocation intime de l’Homme à la Connaissance de Dieu, Réalité une, unique et absolue ; c’est aussi un rappel à une plus grande sincérité et à une plus haute aspiration sur la voie de la pauvreté spirituelle (faqr), en abandonnant toute volonté propre ou prétention individuelle de l’ego. « Si la connaissance ne fait pas disparaître ton "moi", l’ignorance vaut mieux qu’une telle connaissance », dit le maître soufi afghan Sanâ‘î. Cette parole, citée dans le document de présentation du programme du Festival, prend ici tout son sens. La qualité du Prophète serviteur (‘abd) et illettré (ummî), signe d’une transparence totale à la révélation de la Parole de Dieu, demeure pour l’aspirant un modèle incontournable pour réaliser la Connaissance divine.

La connaissance de la riche culture soufie est indissociable de la mise en œuvre du « culte divin »

Nous avons essayé, lors de nos interventions aux tables-rondes, de témoigner de cette vision globale de la Connaissance, à partir des enseignements des maîtres de l’islam et du soufisme authentique, en rappelant la réalité métaphysique du tawhîd, l’Unicité de Dieu, à l’origine de la création des mondes visible et invisible, principe directeur de toute connaissance, spirituelle, ou rationnelle. Ce principe permet d’unifier, sans les séparer ni les confondre, science et conscience, raison et foi, religion et sainteté, et d’éviter ainsi les dangers du concordisme, qui tente de mêler les vérités révélées des textes sacrés aux raisonnements et aux découvertes scientifiques.

Des maîtres comme Abû Hâmid al-Ghazâlî et Ibn ‘Arabî ont montré les points de divergence et de convergence entre philosophie et spiritualité dans la tradition islamique, indiquant que, si la première n’est qu’une préparation intellectuelle au don divin de la sagesse, la seconde doit être considérée comme supra-rationnelle, et non irrationnelle.

Ce qu’ils appellent alchimie du bonheur correspond à un processus de transformation intérieure et de purification de l’âme qui conduit, à travers le combat spirituel, à la connaissance de soi et de Dieu, conformément au hadith : « Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. » Il est important de souligner néanmoins qu’il s’agit là d’une méthode prophétique et initiatique, qui repose sur des principes doctrinaux ainsi que des règles et des conditions précises. Dans ce cheminement, il est en effet nécessaire de se référer au cadre de l’exotérisme et à un maître spirituel, qualifié et autorisé, dont la chaîne initiatique remonte au Prophète, afin de pouvoir discerner entre le psychique et le spirituel, et de ne pas confondre émotions égotiques et connaissance du cœur.

Pour conclure cette brève rétrospective, plus symbolique que factuelle, d’un premier contact avec le Festival de Fès de la culture soufie, il nous semble important de souligner que la connaissance de la riche culture soufie est indissociable de la mise en œuvre du « culte divin » qui seul peut nous transformer. C’est ainsi que ce patrimoine spirituel, intellectuel et artistique d’une valeur aussi inestimable pourra non seulement préserver son « esprit » et son authenticité, mais aussi rester réellement vivant, afin de continuer à éclairer les hommes et à nourrir des vocations, si Dieu le veut.

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Abd-al-Wadoud Gouraud traducteur et spécialiste d'Al-Ghazali, est enseignant à l'Institut des hautes études islamiques (IHEI). Abd-al-Haqq Guiderdoni, astrophysicien, est directeur de l’IHEI.

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