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Points de vue

Ramadan : L’élévation spirituelle

Rédigé par Mustapha Cherif | Samedi 28 Juin 2014



À l’occasion du Ramadan, mois béni de la Révélation coranique, il est opportun d’aborder la question de l’élévation spirituelle, qui manque tant à notre monde désorienté. Depuis la descente d’Adam et d’Ève du Paradis à la Terre, sur la base du pacte de prééternité, les âmes croyantes nostalgiques aspirent à s’élever pour retrouver l’origine et approcher le Divin. Surtout qu’en islam point de chute, ni de pêché originel. L’humain est pardonné, responsabilisé, capable d’élévation et désigné vicaire sur Terre dont il a la garde.

Surmonter les épreuves

Le voyage de Noé sur l’arche, l’exil d’Abraham et d’Ismaël, la sortie d’Égypte de Moïse, la délivrance de Joseph du puits, le destin de Jésus le Messie fortifié par l’Esprit saint et, enfin, l’ascension céleste, Isra wa al Miraj, du Sceau des prophètes à travers les Sept Cieux, toute l’histoire du salut rapportée par le Coran et la tradition musulmane ont trait à cet appel de l’infini, quête inlassable, la rencontre entre la créature à la fois privilégiée et relative et Le Créateur, l’Absolu, le Très-Haut, le Très-Proche.

Dans cette ligne, nombre de maîtres spirituels musulmans ont légué à leurs disciples la marche à suivre pour s’engager sur la voie de l’élévation spirituelle. L’un deux, Farid Din Attar, par son œuvre magistrale Le Cantique des oiseaux, nous invite au voyage de l’âme éprise de vérité, sous des formes métaphoriques, à travers les « vallées » de l’expérience mystique :

« La première vallée est celle de la Quête. La deuxième est la vallée de l’Amour. On ne lui connaît pas de limite visible. La troisième est celle du Savoir. La quatrième est nommée Liberté solitaire. On y découvre l’art de se tenir debout, sans maître ni tuteur. La cinquième est nommée Unité absolue. La sixième est obscure. On l’appelle vallée de la Perplexité. La septième est nommée (que l’Aimé t’y protège !) la vallée de l’Épuisement. Tu découvriras là l’infinie pauvreté des perdus sans espoir. Au-delà tu n’as plus la force d’avancer. Tu te sens attiré, appelé par l’Ami, et tu ne peux plus rien, ni Le voir, ni L’atteindre. La moindre flaque d’eau te semble un océan. »

Cela signifie qu’il faut avec sagesse surmonter les épreuves et souffrances de l’existence, s’armer de bonnes intentions, de patience, et garder le cap sur l’essentiel, car rien n’est donné d’avance. Le Créateur guide à sa lumière qui Il veut, Lumière sur lumière (Nûr ala-nur) !

Les vertueux ne méprisent jamais personne, s’instruisent, se cultivent, aiment leur patrie et recherchent le bien de toute l’humanité. Il s’agit donc non pas de s’élever au-dessus des réalités, ou de tourner le dos au monde, mais de garder une hauteur de vue, d’assumer ses responsabilités et de donner l’exemple en termes de rectitude.

Polir son cœur

Les cinq piliers de l’islam et le partage, l’engagement pour le bien commun, le dépassement de l’égo sont à même de nous ouvrir la possibilité de la guidance.

Pour être musulman ne faut-il pas d’abord sincèrement témoigner, c’est-à-dire faire profession de foi, acte libérateur et pacifique qui débute par la négation, le la, en la prononçant du fond du cœur : « La illaha illalah… » (« Il n’y a pas de dieux sauf Dieu et Muhammad est son Prophète »).

Il s’agit de se donner une direction de vie, sur la base de cette norme au-dessus de tout et de faire table rase de tous les préjugés, de toutes les idoles, à commencer par celle de notre moi. Polir son cœur pour ne laisser de place qu’au Divin, l’Un, Al Ahad.

Attar fait dire à la huppe qui rassemble les oiseaux pour le grand voyage : « Je sais qui est mon Souverain
Je ne peux pourtant pas aller seule vers Lui. Mais si vous devenez mes compagnons, vous trouverez accès à Son Intimité. Il faut vous libérer de votre égocentrisme ! »

Tout comme, selon le Coran, parmi les oiseaux réunis autour du roi prophète Salomon, doté du don du langage des oiseaux, c’est la huppe, hudhud, nom qui fait signe à celui de huda, la guidance, qui a le privilège de transmettre la missive à la reine de Saba et à son peuple, pour les inviter à l’adoration du Dieu Unique. Attar s’inspire du contenu de la missive citée par le Coran : « Au nom Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Ne soyez pas orgueilleux envers moi ! Venez plutôt déclarer votre remise en confiance ! » (Coran, s. 47, v. 30-31).

Dans le poème mystique d’Attar, la huppe invite les âmes oiseaux à l’envol, à l’ascension spirituelle. Elle s’adresse à chacun de nous, pour sortir de nos points d’aveuglement, passer de l’obscurité à la lumière et réaliser la paix intérieure. Attar n’est pas un simple poète, mais il est un maître mystique musulman illuminé, qui vise l’éducation et décrit les étapes de l’élévation spirituelle.

D’étape en étape

Il faut, dit-il, être un libre demandeur, un aspirant, mourid, taleb, habité par le désir et la quête du Divin, première étape, station, ou halte comme disait au XIXe siècle l’émir Abdelkader, chevalier de l’élévation, chef de la résistance, fondateur de l’État moderne algérien et père de l’essai de la renaissance arabo-musulmane.

Ensuite, s’inscrire dans l’élan du cœur, aimer, ishq, deuxième station, marquée par la prosternation permanente, celle du cœur. La troisième station est celle de la maa’rifa, connaissance : adorer, c’est chercher à connaître intérieurement le Divin, l’adorer comme si on le voyait, car Lui nous voit.

La quatrième station, istighnâ, est celle du renoncement aux fastes de ce monde éphémère ; pour atteindre la décisive cinquième station celle de l’Unicité de Dieu, tawhid. Elle ouvre la voie de la sixième station hayra, stupéfaction face à l’inimaginable et abouti au fana, l’anéantissement, afin d’adorer Dieu Seul, pour Lui-Même, Celui à qui rien ne ressemble.

Parmi les oiseaux, symbolisant les âmes dotées du libre arbitre, décrits par Attar, les persévérants, les bels agissants, qui, surmontant les épreuves et s’ouvrant à l’altérité, arrivent par réaliser la vérité à la Station finale de baqa, la subsistance, qui se situe au sommet de la montagne Qaf.

À la fin de leur quête, ils découvrent leur moi profond, le Tout Autre. L’oiseau, qui symbolise l’âme humaine imparfaite, est capable, tout en assumant la condition terrestre pour que la paix règne, de s’élever sur la base du ressourcement par le dhikr, le souvenir du Créateur, l’origine et le devenir.

En islam, chaque particule créée, chaque atome, en toutes choses, loue Dieu. Tout l’Univers rend grâce à Dieu, chant et danse cosmiques inaudibles pour le commun des mortels, mais bien réels. Dans ce cadre, aucun humain n’est exclu, le Message coranique est universel.

Rechercher l’excellence

Avec comme source le Coran, comme modèle la Sunna du maître des maîtres, le Prophète, dont une des invocations était : « Dieu, fais-moi lumière », et sur le chemin des compagnons bien guidés, et dans le même élan que d’autres maîtres mystiques, notamment du Ve siècle de l’hégire (XIIe siècle usuel) comme

Abu Madyan Shuaib, qui écrivait : « Dieu est mon Seigneur et je ne désire rien d’autre que Lui » ;

Abu Hamid Al-Ghazali, qui disait : « Sur toute l’étendue de la Terre, il n’y a pas au-delà de la lumière de la prophétie, d’autre lumière pour s’éclairer » ;

cheikh el Akbar ibn Arabi, qui proclamait : « Toi qui cherche le secret, reviens sur tes pas, il est en toi » ;

Sohrawardi, qui affirmait : « Avoir la perception de l’autre monde, c’est l’affaire de l’âme » ;

et Djalal ad-din Rumi : « Ta tâche est de trouver les obstacles que tu as construits contre la purification de ton cœur » ;

en droite ligne Farid Din Attar éveillent les cœurs aux battements d’ailes de l’âme, éprise du Divin.

« Trente oiseaux », qui recherchaient l’excellence, arrivent au bout du voyage, ce chiffre symbolique fait signe aux élus, les gens de la proximité, et à l’être commun, à l’unité, l’altérité et à la diversité des âmes. Tout en honorant la vie, rien ne doit nous détourner, nous distraire, ni faire diversion.

Attar insiste : ne pas renoncer au désir ardent de se dépasser, gardez le cap sur le but pour lequel nous sommes créés : adorer Dieu Seul, en s’appuyant sur le bien commun, l’éthique, le cheminement partagé, la voie du bel agir, ihsan, pour s’inscrire dans l’horizon de l’élévation spirituelle.

Les signes du vrai sont en nous. Le souffle divin nous porte un don et une épreuve qui donnent des ailes aux cœurs des croyants, qui ne renoncent pas à témoigner et à vivre spirituellement, dans l’ouvert et la reconnaissance du droit à la différence. Selon le dire prophétique (hadith) : « Tout l’Univers ne saurait contenir Dieu, qui est Infini, mais le cœur du croyant l’accueille. »

À des années-lumière de la marchandisation du monde, d’une part, et du rigorisme religieux, d’autre part, tous deux étant l’antihumanisme et l’anti-islam, nous pouvons, avec hauteur de vue, sur le chemin de la voie abrahamique et mohammadienne, prier, jeûner, faire le bien, rechercher le savoir et proclamer avec les maîtres spirituels : « Qu’a-t-il perdu celui qui T’a trouvé, et qu’a-t-il trouvé celui qui T’a perdu ? »

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Mustapha Cherif est philosophe, professeur des Universités, lauréat 2013 du prix UNESCO du dialogue des cultures, directeur scientifique du master en Études arabes et islamiques de la UOC, auteur de nombreux ouvrages, dont Le Principe du juste milieu (Éd. Albouraq, 2014).