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Points de vue

Quand le gouvernement censure

Rédigé par Tariq Ramadan | Mercredi 4 Avril 2012



Je m’y étais habitué depuis près de vingt ans, mais je pensais que les choses avaient changé ces dernières années. Force est de constater qu’il n’en est rien : la classe politique française a peu évolué depuis une génération, voire elle montre des signes de patente régression.

Depuis des années, les organisateurs de conférences m’ont fait part de pression des services de renseignement français, de chantage, d’annulation de salles. Il a toujours été difficile de pouvoir s’exprimer librement dans des salles publiques et même privées puisque les propriétaires recevaient des visites et des appels (des Renseignements Généraux, à l’époque) ayant pour but de les dissuader de louer leurs locaux. Rares étaient ceux qui avaient les moyens de résister.

À la suite du débat télévisé avec le ministre de l’intérieur, avant lequel celui-ci avait humblement annoncé qu’il me "pulvériserait", les choses ont empiré : pressions au niveau des instances de l’Union Européenne (où j’intervenais souvent), plus d’invitations d’institutions françaises et, surtout, empêchements systématiques d’intervenir dans les universités. Entre 2003 et 2012, je ne suis intervenu qu’une seule fois dans le cadre académique (à Sciences Po à l’invitation d’une association d’étudiants). La France est le seul pays au monde où les choses se passent ainsi et les pressions proviennent autant du Gouvernement que des autorités locales, de droite comme de gauche.

Ainsi à Lille, en date du vendredi 2 mars 2012, la mairie socialiste est intervenue et la salle a été retirée. Puis les responsables académiques ou les étudiants ont subi des pressions, reçu des appels téléphoniques pour les forcer à annuler : Strasbourg (Sciences Po, prévu le 19 janvier 2012), Grenoble (Grenoble Ecole de Management, prévu le 4 avril 2012), Lyon (Journée Alter-Idées, Grandes Ecoles de Lyon, prévu le 5 avril 2012), Palaiseau (Ecole Polytechnique, qui a reçu un veto avant même la programmation définitive) …

On peut se demander, au demeurant, ce qui justifie une telle attitude de la part des autorités. À l’analyse de mon discours depuis 25 ans, que l’on soit d’accord ou pas (comme le relève Christophe Roucou, responsable du Service national pour les relations avec l’islam de l’Eglise catholique) , on ne peut que relever que j’appelle les citoyens français, européens et américains de confession musulmane, à respecter les lois, à se sentir chez soi en Occident, et à s’engager socialement et politiquement au pluralisme et au bien-être de tous (juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, hindouistes, agnostiques, athées, etc.). Je leur conseille de rester libres, intellectuellement autonomes et critiques. En un mot, en France, d’être des Républicains patriotes et engagés, inspirés par des valeurs de dignité humaine, de liberté, de justice, et de paix. Que reproche-t-on à ce discours ? D’être le fait d’un "intellectuel musulman" ? D’être en soi trop subversif car il invite les musulmans à être libres, critiques et démocrates au plein sens du mot ? De refuser d’être des victimes passives et consentantes, de défendre leur dignité avec mémoire et leurs droits avec détermination tout en n’oubliant pas leurs devoirs et leur contribution citoyenne ?

C’est peut-être cela au fond le secret : on ne veut pas de citoyens de confession musulmane libres et visibles par leur indépendance d’esprit. L’arme la plus redoutable de ces citoyens n’est ni la violence ni le terrorisme mais bien la conscience critique, la citoyenneté active et l’autonomie. Cela fait vingt ans que je me suis engagé à former et à accompagner de tels citoyennes et citoyens. Sans argument, et face à l’évolution d’une génération de nouveaux citoyens français, il ne reste que l’arme de la propagande mensongère ("le double discours") ou le silence imposé en empêchant le débat critique. C’est affligeant.

Je serai présent au Bourget le samedi 7 avril à 19h00 et j’y défendrai les mêmes positions. Sans violence, sans agressivité, avec clarté et détermination.