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Société

Olivier Roy : « Le PS a déçu pour son incapacité à résoudre les problèmes des quartiers »

Mon Journal en campagne

Rédigé par Valérie Beaudoin | Lundi 23 Janvier 2017

Professeur à l'Institut universitaire européen de Florence et originaire de Dreux (Eure-et-Loir), Olivier Roy étudie depuis plus de 20 ans le comportement électoral des Français d'origine étrangère. Il constate que le profil des électeurs d’origine maghrébine est devenu aussi nuancé que celui des autres. Interview à l'heure du lancement de l'opération « Mon journal en campagne » en Eure-et-Loir, du 23 au 27 janvier, avec le groupe Centre France et Saphirnews.



Olivier Roy continue à venir à Dreux régulièrement comme ce soir-là où il est en pleine discussion avec Bariza Khiari, sénatrice de Paris. © Agence Dreux
Olivier Roy continue à venir à Dreux régulièrement comme ce soir-là où il est en pleine discussion avec Bariza Khiari, sénatrice de Paris. © Agence Dreux
Loin des modes, loin des soubresauts médiatiques et des débats sur l'identité ou le burkini, loin des réactions épidermiques, Olivier Roy continue son travail de chercheur et d'islamologue. Il a été un des premiers à parler de l'émergence d'une classe sociale moyenne et haute chez les Français issus de l'immigration. Une émergence synonyme d'intégration. Celui qui a longtemps fréquenté le commandant Massoud, le « Lion du Panshir », continue ses analyses tout en finesse sans se laisser troubler par les sirènes.

Pour en savoir plus sur l'opération « Mon journal en campagne »

Vous travaillez depuis longtemps sur le profil des Français d'origine maghrébine et l'évolution de cette communauté dans la société française. Quelles sont les générations qui la constituent ?

Olivier Roy : Le paradoxe de l’émigration maghrébine est que, pour la première génération, elle ne constituait pas un projet de vie : des hommes célibataires venaient travailler en France, la famille restait au pays en attendant le retour de l’homme… et il n’y a jamais eu de retour ! A partir de 1973, le « regroupement familial » a permis aux familles de venir. La première génération n’a donc pas pensé l’avenir dans la France. Elle n’a transmis ni sa culture, ni sa religion, ni même très souvent sa langue, sans pour autant donner à ses enfants les codes sociaux et culturels de leur nouvelle société.

Combinée à la chute des emplois industriels et donc au chômage, cette coupure générationnelle a contribué à la transformation des « quartiers » jusqu’ici multi-ethnique (comme les Chamards, à Dreux) en zones de tensions, où se développe une « culture jeune » contestataire parce que fondée sur le ressentiment face à ce qui est perçu comme une exclusion sociale. La délinquance comme le retour à un islam fondamentaliste deviennent pour beaucoup de jeunes nés en France, comme pour l’opinion publique, les marqueurs de cette crise.

Vous avez été le premier à dire que la deuxième génération, constituée par les enfants des immigrés d'Afrique du Nord, était parfaitement en phase avec la société française et avait créé une classe moyenne ou moyenne haute très intégrée dans la République. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Olivier Roy : Je ne reviendrai pas sur tous les problèmes et tensions bien connus, sinon pour faire remarquer que le système finit par fonctionner. Oui, il y a une crise de l’Éducation nationale, mais les collèges et les lycées produisent aussi des diplômés qui rejoignent le marché du travail. La troisième génération trouve les « codes » que leurs aînés n’avaient pas.

Ce que je veux dire et qui paraît paradoxal, c’est que l’intégration peut prendre des voies contestataires. La culture jeune est bien française ou du moins occidentale : le verlan est un vieil argot français, la musique rap ou hip hop nous vient des Etats-Unis, pas du Maghreb, de même pour le McDo. Les émeutes de 2005 n’ont rien eu d’islamique, tout comme les violences qui suivent une intervention de la police qui a mal tourné.

C’est une demande de reconnaissance, de justice et de fin du « deux poids, deux mesures ». L’émeute de protestation est par ailleurs une vieille tradition française (des paysans aux étudiants) : spontanée, violente, spectaculaire, mais de courte durée et sans articulation sur un véritable mouvement politique. Même le fondamentalisme, comme je l’ai montré, est un indicateur de la crise des cultures d’origine et met en place une table rase, qui permet de repenser un islam à la française. On voit même des salafistes repentis –
comme le controversé Benyettou – se positionner comme des citoyens purement français.

Heureusement, au-delà de ces formes contestataires, la vraie intégration fonctionne aussi. Elle passe avant tout par la montée de nouvelles classes moyennes d’origine musulmane (sic, ndlr). Elles ont deux origines : soit « l’accumulation du capital », soit l'accumulation de diplômes. Les grands-parents ont vendu des vêtements sur le marché, leurs petits-enfants ouvrent restaurants et boutiques chic. Mais l’école et l’université produisent aujourd’hui des dizaines de milliers de diplômés d'origine musulmane. Il suffit de regarder les noms des médecins sur les annuaires, ou bien ceux des professeurs du secondaire ou des avocats, sans parler des cadres de la fonction publique.

Simplement, ces classes moyennes musulmanes ne cherchent pas à être visibles. Elles ne sont pas communautaristes du tout, elles habitent dans les mêmes lieux que les catégories sociales auxquelles elles appartiennent. Si bien que, dès qu’on parle d’islam en France, on ne voit que le « jeune des quartiers » ou le mollah barbu qui parle mal le français.

Les désillusions de la deuxième génération sont-elles des conséquences sur le sentiment d'appartenance des troisième, voire quatrième générations ?

Olivier Roy : Je crois que la réponse est liée aux parcours individuels et familiaux. Il n’y a pas de « communauté musulmane » ou de « communauté maghrébine », mais il y a une population de plus en plus diverse. De plus, beaucoup de deuxième génération ne veulent pas reproduire la vie qu’ils ont menée jeunes et s’intéressent beaucoup plus à l’éducation de leurs enfants que ne le faisaient leurs propres parents.

Enfin, les troisièmes générations sont linguistiquement et culturellement françaises, ce qui leur apparaît clairement quand ils reviennent passer les vacances dans le pays d’origine de la famille où ils sont bien perçus comme « français ».

A-t-on une idée du comportement électoral de chaque génération ?

Olivier Roy : L’abstention est forte dans tous les cas et dépend largement du milieu social. Plus le niveau social est élevé, plus on vote. Jusqu’en 2012 inclus, les gens d’origine maghrébine votaient surtout à gauche quand ils votaient. On se souvient du succès de Ségolène Royal sur le plateau sud de Dreux en 2007.

Mais je crois que c’est maintenant au coup par coup. Le PS a déçu – surtout Manuel Valls, bien sûr – pour son incapacité à résoudre les problèmes des « quartiers », et, du moins en ce qui concerne Valls, par une crispation sur une laïcité autoritaire. Ce n’est pas tellement l’interdiction de la burqa qui a choqué, car elle n’est pas très populaire, mais la focalisation sur tout ce qui évoque un signe religieux musulman, du halal au burkini.

La relation à la droite traditionnelle est ambiguë aussi, car, d’une part, beaucoup de musulmans croyants des classes moyennes se sentent proches sur la question des valeurs d’un François Fillon par exemple, mais sont gênés par la manière dont il oppose identité chrétienne et islam, alors qu’eux voient plutôt un rapprochement entre valeurs conservatrices chrétiennes et islamiques, sur le mariage homosexuel par exemple. Il y a aussi des gens d’origine maghrébine qui votent FN, pour la sécurité. Parfois aussi par peur d’une nouvelle immigration qui fragiliserait l’ancienne immigration. Enfin, on vote de plus en plus en fonction de ses intérêts sociaux et économiques.

Mais l’idéologisation permanente de la question de l’islam en France par la droite – sans parler de Marine Le Pen, François Fillon tient un discours ouvertement hostile, ce qui n’était pas le cas d'Alain Juppé – va amener beaucoup de musulmans à chercher un candidat plus libéral sur le plan de la société, quelles que soient ses options économiques. Le paradoxe, c’est que la droite a gâché la possibilité d’attirer un vote musulman conservateur sur la question des mœurs (par exemple, l’opposition au mariage homosexuel) du fait de sa crispation sur une identité chrétienne par ailleurs nullement connectée à de vraies valeurs religieuses : peu des hommes politiques français, de droite comme de gauche, qui parlent d’identité chrétienne vont à la messe.

Est-ce une erreur d'appréciation de penser que les Français d'origine marocaine en particulier ont tendance à être libéral sur le plan économique avec le goût de l'entreprenariat et plutôt social sur le plan du rôle de l'Etat ?

Olivier Roy : On n’a pas d’enquête suffisante pour déterminer les comportements en fonction des origines, mais je pense qu’il y a ici un trait largement partagé par de nombreuses catégories sociales en France, quelle que soit l’origine : à la fois une volonté d’entreprendre et d’être à son compte (voir le succès du statut d’auto-entrepreneur) et en même temps un attachement à l’Etat-providence et à la sécurité sociale. En ce sens, il y a bien une « identité française » : il suffit de voir la levée de boucliers quand François Fillon a parlé de limiter la Sécurité sociale.

Les questions comme celles du mariage pour tous, de la théorie du genre... ont heurté les milieux musulmans pratiquants et, en même temps, ils sont heurtés par les questions de débat sur le voile, l'identité française... Comment s'y retrouvent-ils ?

Olivier Roy : Les débats de société n’opposent pas les musulmans aux autres, car, d'une part, la société française est très divisée entre une majorité qui demande toujours plus de laïcité, quitte à limiter la liberté religieuse en l’expulsant de l’espace public (ce ne sont pas des musulmans qui ont porté plainte pour enlever les crèches des mairies mais bien des militants laïcs) et, d’autre part, une minorité de croyants qui, aujourd’hui, ne se cachent plus et militent dans la rue : c’est le cas de la Manif pour tous.

Et le débat traverse aussi les musulmans de France : une toute petite minorité a rejoint la Manif pour tous et y a été bien accueillie, les autres défendent plutôt une laïcité apaisée, qui laisse place aux signes religieux dans l’espace public (que ce soit à soutane, la kippa ou le foulard) mais qui maintient la séparation entre Etat et religion et la neutralité de l’Etat.

Le problème, c’est que la chasse aux signes religieux musulmans a des conséquences sur l’ensemble des signes religieux : si on refuse le burkini sur les places, on sera amené à interdire aux bonnes sœurs catholiques de venir faire trempette au bord de l’eau. Si on interdit le halal, on interdit le casher. Et beaucoup de chrétiens et de juifs commencent, eux aussi, à trouver la laïcité autoritaire trop pesante. Mais, encore une fois, la grande majorité de la population est très attachée à cette laïcité. Notre société est vraiment sécularisée et le retour du religieux ne se fait qu’à la marge.

Enfin, un aspect plus local : le choc de 1983 a-t-il eu une influence sur les jeunes Drouais de l'immigration? L'arrivée du FN semble avoir été un déclic politique pour eux qui avaient entre 18 et 25 ans à l'époque.

Olivier Roy : Le traumatisme de 1983 reste fort. Il a créé un lien fort entre la gauche et beaucoup de jeunes de seconde génération. Mais la gauche n’a pas su capitaliser ce lien, ni par son action politique sur la ville, ni par une clarification de sa vision à la fois de la laïcité et de la liberté religieuse. Si le vote FN a régressé en ville, la gauche aussi a régressé.

On a le paradoxe d’une ville sociologiquement de gauche, qui vote le plus souvent à gauche sur le plan national, mais à droite aux municipales. Le facteur personnel Gérard Hamel (maire LR de Dreux depuis 1995, ndlr) joue certes un grand rôle, mais cela montre bien qu’il n’y a pas de « vote musulman » et qu’on a désormais une grande individualisation des votes, et surtout une grande volatilité : on change facilement de camp en fonction des circonstances, de l’environnement local ou du cadre national.