Connectez-vous S'inscrire






Société

Nicolas Vilas : « Il est difficile de faire parler des acteurs du football sur le racisme »

Rédigé par | Vendredi 2 Novembre 2018

Après s'être penché sur le sujet très délicat de la place de la religion dans le football avec « Dieu Football Club », Nicolas Vilas nous livre son « Enquête sur le racisme dans le football ». Le journaliste, qui anime le célèbre « After Foot » sur RMC, a recueilli et compilé pendant quatre ans des témoignages des acteurs du football. Interview.



Après s'être penché sur le sujet très délicat de la place de la religion dans le football avec « Dieu Football Club », le journaliste Nicolas Vilas nous livre son « Enquête sur le racisme dans le football ».
Après s'être penché sur le sujet très délicat de la place de la religion dans le football avec « Dieu Football Club », le journaliste Nicolas Vilas nous livre son « Enquête sur le racisme dans le football ».

Saphirnews : Pourquoi vous êtes-vous lancé sur ce sujet du racisme et pourquoi a-t-il jusqu'ici été très peu exploité ?

Nicolas Vilas : C’est difficile de faire parler des acteurs sur ce thème parce que, pour certains, ce n’est pas un problème qui existe véritablement. D’autres sont convaincus que le problème existe mais se soucient de l’image qu’ils vont avoir s’ils en parlent. Ils ont peur de passer pour des victimes ou que cela leur porte préjudice pour trouver du travail. Cela n’aide pas forcément à un travail d’enquête. Ce qui me passionne à travers le foot, c’est de voir comment ce sport qui est tant pratiqué et apprécié se positionne face à certains problèmes d’ordre sociétal.

Lire aussi : Dieu Football Club : « Le foot français bloque sur le voile mais a une avance sur la société »

Vous avez fait un gros travail de revue de presse mais pas d’analyses de sociologues ou spécialistes du racisme. Pourquoi ?

Nicolas Vilas : On m’avait fait le même reproche pour Dieu Football Club. Le problème avec le journalisme aujourd’hui, c’est que les gens veulent qu’on réfléchisse à leur place. Mon travail est journalistique. Ce n’est pas juste de la revue de presse, il y a plus de 100 témoignages. Je donne la parole à ceux qui sont légitimes pour en parler mais j’estime que je n’ai pas légitimité à venir analyser et donner mon avis. Aujourd’hui, on veut absolument avoir la parole d’un spécialiste mais il a forcément sa part de subjectivité. (...) C’est un choix que j’ai fait, j’aimerais que les gens aient cette volonté de réfléchir par eux-mêmes.  

Beaucoup d'acteurs disent ne pas voir les couleurs de peau mais catégorisent en revanche les joueurs comme « grands-blacks-costauds ».

Nicolas Vilas : Cela fait partie de l’immense hypocrisie que nous avons en France sur ces questions. Les statistiques ethniques sont interdites mais cela fait des décennies que des hommes politiques dénoncent le communautarisme. On n’arrête pas de dire qu’il y a des problèmes liés aux origines de certaines personnes mais on interdit de quantifier. Les Anglo-Saxons n’ont pas un modèle idéal mais eux, au moins, ont la possibilité de quantifier une partie du problème.

En France, on dit qu’il y a une difficulté d’accès à certains postes mais nous n’avons aucune statistique pour le prouver. Les statistiques ethniques sont interdites mais le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel, ndlr) peut chaque année décompter les personnes perçues comme non blanches. Je trouve que cela rend les choses plus difficiles. Il y a des études sociologiques très intéressantes qui sont faites grâce à des dérogations. Dans la sociologie, en France, il y a une confusion entre les races et le racisme : catégoriser les gens par race est considéré comme raciste. Dans le modèle de la sociologie anglo-saxonne, c’est toléré.

Dans le livre, on sent que cette catégorisation est palpable dans le discours des acteurs.

Nicolas Vilas : Effectivement, les gens qui disent qu’ils ne voient pas les couleurs dans le foot, c’est du politiquement correct. Ce sont des choses qui sont quand même en train d’évoluer. On est en 2018, il y a des étrangers dans tous les clubs, des managers étrangers dans tous les championnats mais un certain nombre de clichés perdurent. On parle malheureusement encore « du joueur africain »… Est-ce que ça existe, le joueur européen ? Le joueur américain ?

Je trouve que vous mélangez parfois racisme et xénophobie. Les moqueries sur l’accent de Léonardo Jardim (ex-entraîneur portugais de l'AS Monaco) sont-elles comparables aux discriminations à l’embauche pour les entraîneurs noirs ?

Nicolas Vilas : Ce qui me dérange dans ce que vous dites, c’est qu’il faudrait hiérarchiser les préjugés. Il y a aussi une forme de racisme social qui est évoquée dans le livre. Bien sûr que ce n’est pas du racisme en tant que tel mais la frontière est mince. Ce sont les mêmes leviers, des préjugés ou des clichés, qui sont activés.

Nicolas Vilas : « Il est difficile de faire parler des acteurs du football sur le racisme »

Faut-il avoir été une légende du football pour devenir un entraîneur de Ligue 1 quand on est Noir ou Arabe ?

Nicolas Vilas : La France a une particularité : l'accessibilité au diplôme d'entraîneur, quand on n'a pas été un joueur de haut niveau, est quasi impossible et je l'explique dans le livre. Si en plus tu es Noir ou Arabe, c'est la double peine. Rabah Madjer (entraîneur algérien, ndlr) disait qu'on ne peut pas considérer Zidane comme un exemple de coach d'origine maghrébine arrivé au haut niveau parce que c'est Zidane.

On ne peut pas filer une réponse définitive à votre question. Pour réaliser ce livre, il a été très difficile de recueillir des témoignages, plus que pour Dieu Football club qui était un sujet touchy. Soit ils estiment que le racisme n'est pas un problème dans le football, soit ils redoutent les conséquences. (...) Julien Fournier, directeur général de Nice, m'a dit, en parlant de Patrick Vieira (l'entraîneur de son club, ndlr), qu'il espère que ces gars deviennent des symboles. Peut-être qu'on a besoin de cela pour faire comprendre qu'ils sont capables. Ce qui est dommage, soit dit en passant.

Pourquoi, lors des débats médiatiques comme celui autour des quotas ou de Willy Sagnol, se focalise-t-on souvent sur la question « Est-il raciste » ?

Nicolas Vilas : Je peux comprendre que la question revienne même si elle est un peu bête. Laurent Blanc ou Willy Sagnol sont devenus l’incarnation de ce que les gens pensent être le problème de fond. Ils deviennent la figure de proue de l’institution qui est mise en cause. Les premiers débats se sont focalisés sur les personnes... Il y a eu des débats de fond par la suite dans les médias sportifs mais cela a moins intéressé les médias généralistes. Laurent Blanc a été pris dans le tourbillon médiatique mais, lorsque les instances ont pris les choses en main, il est loin d’être le seul à avoir été visé. (…) Ce genre d’affaire (celle des quotas) cause toujours un traumatisme.

Lire aussi : Deschamps, Sagnol et Blanc, « des racistes » ? La question est absurde

Pourquoi la fidélité des joueurs au drapeau français est questionnée aujourd’hui, alors que ce sujet n’existait pas avant ?

Nicolas Vilas : Il existait déjà avant. Le contexte politique et sociétal va jouer sur l’analyse et la perception qu’on va avoir sur un certain nombre de symboles de la nation. L’équipe de France en est un. Il y a 20 ans, les propos tenus par le Front national étaient terribles. Il reprochait déjà aux joueurs aux noms à consonance étrangère de ne pas chanter l’hymne national.

Nicolas Vilas : « Il est difficile de faire parler des acteurs du football sur le racisme »
Maintenant, la récupération politique va plus vite avec la multiplication des médias. On a voulu nous faire croire avec le slogan « Black-Blanc-Beur » que tous les problèmes du pays étaient réglés. Il y a eu ensuite Knysna (la grève des joueurs français lors de la Coupe du monde de football 2010 en Afrique du Sud, ndlr) et là on était au fond du gouffre, les Bleus était devenus la représentation de la France « caillera ». Quelques années plus tard, on croit qu’avec la victoire en Coupe du monde, cela va effacer tout ce qui s’est passé. La question de l’accessibilité à l’emploi et au logement ou la persistance des préjugés se pose toujours pour une partie des Français comme il y a 20 ans.

(...) Ce qui a changé énormément, ce n'est pas tant le contexte politique mais le contexte médiatique. Aujourd'hui, les débats existent parce qu'on leur donne la possibilité d'exister. La multiplication des chaînes, des réseaux sociaux, la nécessité de faire du buzz en permanence. Dès le moindre fait divers, on envoie des spécialistes qui vont devoir analyser des évènements qui viennent de se produire il y a une heure. Au lieu de simplement dire : « Il s'est passé ça », on leur dit : « Il faut penser ça. » L'espace médiatique étant grand et ouvert, des gens surfent dessus pour en faire des problèmes à l'échelle nationale et servir leur intérêt politique.

Comment votre livre a été reçu par la presse ?

Nicolas Vilas : Si j'avais fait un livre sur Cristiano Ronaldo, j'aurais reçu beaucoup plus de sollicitations. S'il y a bien quelque chose qui m'a énervé, ce sont les réactions sur les réseaux sociaux m'accusant de faire un livre sur un sujet « vendeur ». Déjà, les livres de foot ne se vendent pas. Cela m'a pris quatre ans pour l'écrire, cela ne me rapporte pas d'oseille compte tenu du temps que cela m'a pris. Les histoires de cul des joueurs intéressent bien plus que les parcours personnels. J'ai eu droit à quelques citations et interviews dans la presse spécialisée, donc je n'ai pas de rancœur. J'ai reçu plus de demandes de la part de médias sociétaux et c'est dommage.

Nicolas Vilas, Enquête sur le racisme dans le football, Marabout, septembre 2018, 18,90 €