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Points de vue

Mon plus beau cadeau de Noël

Rédigé par Amara Bamba | Samedi 29 Décembre 2012



Il n’y a pas de Noël pour les enfants musulmans... normalement. Mais sur le chemin d’un petit musulman il y a parfois de grands chrétiens. C’est ainsi que je fus parfois amené à fêter Noël. Ceux qui, comme moi, ont fréquenté l’école catholique n’ont pas échappé à cette magie. Mais c’est au collège que remonte mon meilleur souvenir de Noël.

Après l’école coranique, j’ai commencé mes études dans une école publique, laïque. À la fin de la première année, mon père voulut savoir ce qu’on nous avait enseigné. Il en fut déçu. « L’année prochaine, vous irez chez les Pères blancs (à l’école catholique), dit-il. Eux, au moins, parlent de Dieu aux enfants. » Mon père ne comprenait pas qu’après le départ du colon l’on puisse réunir les enfants de mon âge, durant toute une année, sans leur parler de « l’essentiel ». Et pour lui, l’essentiel, c’était Dieu.

Ce fut le collège catholique après l’école catholique. Accrochés au flanc d’une colline, dans la forêt équatoriale, loin de tout, des bâtiments et aires de sport autour d’une splendide chapelle. Des frères, des sœurs et même un prêtre en soutane comme enseignants. Une heure hebdomadaire d’instruction religieuse . Un « moment de prière » en classe à la première heure et, selon l’enseignant, une autre petite prière au début et à la fin de chaque séance.

Pour mon père c’était rassurant : « Au moins ce sont des chrétiens qui prient chaque jour », disait-il. Ma mère voyait la chose autrement. La première année, à chaque départ pour l’internat, elle me donna le même conseil : « Mange bien, dors bien et fais tes prières, tu es musulman. » La deuxième année, comme j’avais profité des terrains de sport et gagné en volume de muscles, ce fut : « N’oublie pas tes prières, tu es musulman. »

Deux cents internes environ ; nous étions cinq musulmans. On nous affecta un préau, à l’abri, pour nos prières. Avec le règlement, des horaires stricts, il fallait s’organiser pour prier durant les pauses, avant la cloche de la chapelle qui, de jour comme de nuit, marquait chaque moment : réveil, douches, cours, études, repas, pauses, etc.

Le premier jour fut terrible. La cloche sonnait, le surveillant veillait. Silencieux, les jambes en v, les mains dans le dos. Partout où j’allais, je le retrouvais avec son masque terrifiant. Je m’appliquai donc à bien suivre le flot des élèves. Après le dîner, le flot se dispersa sur les terrains et je me passionnai pour le spiroball que je venais de découvrir. Ce fut ensuite l’étude puis le coucher. J’allais m’allonger dans mon lit quand soudain ma poitrine se fendit en deux : je n’avais pas fait la prière du soir.

Un grand moment de solitude dans un dortoir paquebot, une cinquantaine de lits plongés dans le noir et un silence de cimetière. Entre la voix de ma mère et le regard du surveillant, je maudissais le spiroball. Combien de temps suis-je resté ainsi ? Une heure, voire deux. Quand je n’entendis plus que des ronflements réguliers, je me redressai. À tâtons, j’ai trouvé mon tapis de prière et sur la pointe des pieds j’ai traversé le paquebot. J’ai déplié le tapis au pas de la porte et j’ai murmuré la salât icha en mode turbo.

Dès que j’eus replié le tapis, une puissante lumière de lampe torche s’abattit sur moi. Une silhouette, là, à deux pas derrière moi. Ce fut mon premier tête-à-tête avec le Frère Gaston, le surveillant général. Il me demanda mon numéro de lit… Je balbutiai que j’étais musulman, que j’avais oublié une prière, que cela ne se reproduirait plus, que... Il m’avait déjà tourné le dos et me précédait dans le dortoir endormi. Je pressai le pas derrière la lumière de sa torche jusqu’à mon lit ; puis il s’en alla sans rien dire. Soulagé, mais je tremblais. J’avais honte de ma transgression, je redoutais la sanction méritée. Mais rien n’advint. Plus que de raison, je me montrai rigoureux sur les horaires en général et les horaires de prière en particulier.

De ce jour-là, le préado que j’étais se sentit redevable du Frère Gaston. L’année suivante, lorsqu’il ouvrit un laboratoire de photos pour initier les volontaires, je fus le premier sur sa liste. Et comme il martelait « l’amour du travail bien fait », les défections se succédèrent et je me retrouvai bientôt seul volontaire à animer le labo.

Au début de cette année-là, j’avais sauvé un trésor des poubelles de la bibliothèque : L’Imitation de Jésus-Christ. La couverture intacte, la reliure abîmée et des feuilles manquantes. Il était destiné à être jeté. Je le feuilletai et je fus spontanément saisi. Je le gardai.

L’école coranique m’avait appris la pratique spirituelle musulmane. Mais de l’islam, son histoire, sa philosophie, j’avais une culture superficielle et éclectique. En revanche, ma culture de la religion catholique était structurée. Mais sur la spiritualité catholique, il y avait comme un voile que le vieux livre déchiré a fendu. Je n’en comprenais pas les détails. Le peu que je captais résonnait au plus profond de mon être, bien au-delà des dogmes.

Dans la chambre noire du labo photo, pour tromper l’ennui, je posais au Frère Gaston des questions inspirées par le vieux livre fripé devenu mon livre de chevet. Il répondait à peine. Pour lui, dans un groupe, quelle que soit la religion, chacun reste un individu responsable de ses choix. Suivait son couplet sur « l’amour du prochain, l’amour du travail bien fait ».

Durant ces conversations, Frère Gaston apprit que je récitais le Coran en arabe, que je ne comprenais pas l’arabe. « Vous récitez vos prières tous les jours, matin et soir, vous ne savez pas ce que vous dites ? » Il secouait doucement la tête, laissant un léger sourire creuser les rides de part et d’autre de son visage.

Je ne m’étais jamais posé cette question. J’adressais mes prières à Dieu. Je récitais des versets du Coran. Si je ne les comprenais pas, Dieu, Lui, les comprenait. Cela me suffisait.

Respecter le Coran était un pilier de notre instruction à l’école coranique à travers deux règles cardinales : ne rien poser sur le Coran sauf un autre Coran, ne pas toucher au Coran sans avoir fait ses ablutions rituelles. Un Coran dans une bibliothèque, comme un livre, à la portée du premier venu, était, à mes yeux, pur sacrilège.

Je me doutais qu’il y avait un sens intelligible à ce texte. Mais c’était du domaine des initiés, des maîtres. Je ne pensais donc pas au sens discursif quand je disais « Coran ». Ce mot évoquait plutôt un univers de mystères, un monde ésotérique où nul ne peut s’aventurer sans guide. Vouloir « comprendre » un tel livre aux pouvoirs surnaturels, c’était se risquer sur un territoire mystique, obscur dont les marabouts tirent leur puissance. Je n’étais pas marabout.

À Noël, derrière le comptoir du labo photo, je trouvai un paquet à mon nom avec un mot signé Fr. Gaston, disant que Noël était une fête pour tous. Dans le paquet : un Coran. Une splendide édition de luxe du Coran en français, traduit par Denise Masson.

Au plus profond de mes délires les plus fous, je n’aurais pu imaginer un tel objet. C’était il y a près de quarante ans et ce fut mon premier, mon plus beau cadeau de Noël…