Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Le « Web religieux » existe-t-il ? Croyants et place des religions sur Internet

Par Jean-François Mayer*

Rédigé par Jean-François Mayer | Mercredi 4 Avril 2012

« Toute personne qui consultera de manière habituelle des sites Internet qui font l’apologie du terrorisme ou qui appellent à la haine sera punie pénalement. » Conséquence immédiate de l’« affaire Mohamed Merah », à Toulouse, commencée le 19 mars et achevée le 22, Nicolas Sarkozy inventait un nouveau délit pénal et annonçait la pénalisation d'internautes qui consulteraient des sites que d'aucuns qualifieraient d'« extrémistes religieux ».
Le Web a, en effet, cette force d'attraction qu'il permet à des groupuscules, peu nombreux en termes d'effectifs sur le terrain, de se donner facilement une aura sur la Toile et de démultiplier leurs propos parfois haineux. Le groupe Forsane Alizza, dissous le 29 février dernier, en est un exemple.
Mais quelle est la place exacte du religieux sur Internet ? N'y trouve-t-on que des messages « simples », voire simplificateurs, la forme imposant le fond ? Si beaucoup de Français semblent éprouver une certaine méfiance face à l'usage d'Internet par les religions, les croyants pratiquants, quant à eux, accueillent favorablement les possibilités ainsi offertes. Eléments d'analyse sur les religions et le numérique en France.



© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.
Le 10 mai 2011 étaient présentés, à Paris, les résultats d'un sondage CSA sur le thème « Religions et numérique : la tradition à l'épreuve des nouvelles pratiques ».

Ce sondage avait été commandité par l'
Observatoire Orange et le site Terrafemina , sixième baromètre d'une série abordant les pratiques des Français sur Internet. Un échantillon de 1 241 personnes se déclarant proches d'une religion avaient été interrogées au mois d'avril 2011.

Les croyants pratiquants sont plus friands d'Internet que les non-pratiquants

De façon un peu surprenante, le sondage révèle des réticences à voir les religions développer leur présence sur Internet. 69 % des personnes interrogées ne le jugent pas souhaitable (dont 26 % pas du tout), tandis que seuls 31 % se déclarent favorables. Cependant, ces résultats doivent être nuancés, car une analyse plus fine montre que les pratiquants se déclarent nettement plus favorables (51 %) que le reste de l'échantillon.

En ce qui concerne les perceptions de la présence des religions sur Internet, ceux qui pensent que les religions sont plutôt présentes, voire très présentes, ou au contraire qu'elles ne le sont peu ou pas, se partagent en deux catégories à peu près égales.

Interrogés sur les possibilités de vivre leur foi grâce à Internet (recevoir une prière quotidienne, obtenir les horaires de services religieux, visionner des vidéos conçues par des responsables religieux), 63 % des croyants pensent que cela ne change rien. Mais, à nouveau, une analyse plus fine révèle des attitudes différentes selon le degré d'engagement religieux et l'âge : 47 % des pratiquants réguliers pensent qu'Internet est « une bonne chose pour vivre sa foi au quotidien », et 38 % des sondés dans la classe d'âge 18-24 ans.

Il faut dire que la plupart des croyants français ont encore peu d'expériences des nouvelles pratiques religieuses sur Internet, telles que communautés en ligne (forums, groupes Facebook, flux Twitter...) ou mobilisations religieuses spontanées (flashmob).

A nouveau, les pratiquants religieux en sont naturellement plus familiers. Même chose quant à l'intérêt pour des pratiques innovantes : les pratiquants réguliers se montrent plus motivés, bien qu'avec des variations selon le type de pratique proposée ; ainsi 47 % des pratiquants sont intéressés à regarder des cérémonies religieuses en direct par Internet, mais seulement 20 % d'entre eux à adhérer à un groupe Facebook de croyants. Il est vrai que les classes d'âge plus élevées dans lesquelles les pratiquants réguliers sont surreprésentés par rapport à la moyenne peuvent en partie expliquer cet inclination différente selon les types de pratiques envisagées.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.

Dans un contexte français où la question des sectes reste assez sensible, le sondage comportait une question sur « la potentielle infiltration du Web par des groupes sectaires ». Mais seuls 4 % des Français disent avoir été personnellement contactés par une secte ou des membres d'un secte sur Internet.

Cela contraste avec les 20 % qui, selon d'autres sondages, disent l'avoir été dans d'autres cadres : mais, en se référant à la perception courante d'une 
« secte », cette différence s'explique probablement en grande partie par le porte-à-porte persévérant des Témoins de Jéhovah, qui entrent ainsi en contact – même fugitif – avec une partie importante de la population, mais n'utilisent pas vraiment Internet comme canal missionnaire.

Une pratique du Web différenciée selon l'appartenance religieuse des internautes

La discussion avec les « témoins » invités à la conférence organisée par Terra Femina a permis d'apporter d'utiles éclairages sur plusieurs questions soulevées par ce sondage.

C'est ainsi que l'intervention de Huê Trinh Nguyên, rédactrice en chef du quotidien musulman d'actualité en ligne 
Saphirnews.com a mis en lumière des spécificités de l'expérience musulmane d'Internet dans un contexte tel que celui de la France : 63 % des musulmans vivant dans ce pays sont âgés de moins de 35 ans.

Appartenant à une classe d'âge plus encline à utiliser les ressources en ligne, et fidèles d'une religion qui n'a pas (encore) la même structure institutionnelle que des groupes religieux implantés en France de plus longue date, les musulmans vivant en France ont beaucoup appris leur religion à travers Internet. L'absence d'une hiérarchie religieuse favorise de tels développements, mais ceux-ci contribuent sans doute aussi à accentuer la précarité de l'autorité des responsables de communautés musulmanes.


Autre « témoin », le Père Alain de la Morandais a judicieusement souligné, au regard de ses longues années d'expérience, que l'utilisation de différents moyens de communication par l'Eglise catholique romaine est bien antérieure à Internet : l'approche de celui-ci s'inscrit aussi dans une continuité.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.

Troisième invité, Jean-François Mayer, directeur de l'Institut Religioscope , a expliqué que les résultats de ce sondage confirmaient assez largement les observations recueillies au fil de ses propres enquêtes : le public qui utilise avec le plus d'enthousiasme les possibilités offertes en ligne dans le domaine religieux recoupe celui qui est également actif religieusement en dehors du Net.

Une instructive illustration en a été fournie par la recherche d'Isabelle Jonveaux sur la 
« Retraite dans la ville », retraite de carême sur Internet organisée par des dominicains : « Alors que le but premier de cette retraite était d’attirer ceux qui ne pratiquent pas ou plus, particulièrement les jeunes familiarisés avec Internet, ce sont plutôt les catégories déjà pratiquantes qui participent à cet événement. » ("Une retraite de Carême sur Internet", Archives de Sciences Sociales des Religions , n° 139, 2007)

Si les institutions sont présentes en tant que telles sur Internet, a souligné Jean-François Mayer, cet espace est aussi favorable à la multiplication d'initiatives individuelles, par exemple des blogs. Internet permet aussi l'émergence de réseaux par affinités. Les nouveaux réseaux sociaux accentuent encore le mouvement dans ce sens.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.
© 2011 Treize Articles Weblab - utilisé avec l'aimable autorisation des auteurs.

Sur la question des sectes et mouvements religieux minoritaires en ligne, sujet auquel Jean-François Mayer prête attention depuis de longues années, il a rappelé que les craintes un peu alarmistes exprimées dans les années 1990 à ce sujet, notamment après l'affaire de Heaven's Gate (1997), devaient être fortement relativisées : si Internet est un terrain de prosélytisme, la concurrence y est rude ; en outre, ce moyen de communication offre des possibilités sans précédent même à des critiques isolés d'un groupe religieux d'y faire entendre leurs griefs et d'y donner un écho inespéré.

Outre la discussion, une présentation visuelle préparée par Treize Articles Weblab, intitulée « Cyberreligion : avènement de la foi digitale ? » a permis d'offrir aux participants un aperçu de la variété des utilisations religieuses d'Internet ; cette présentation peut être visionnée en ligne.


* Jean-François Mayer est directeur de l’institut Religioscope, qui se consacre à l’étude des faits religieux et à leur impact dans le monde contemporain.