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Points de vue

La Mecque, quatorze ans après…

Rédigé par Dahmane Mazouzi | Mardi 14 Octobre 2014



Quatorze ans que je n’avais pas foulé cette partie de l’Arabie, la Mère des cités : La Mecque.
La première fois, j’étais accompagné d’un ami avec lequel j’avais l’habitude de voyager. Chaque été, chacun de nous tentait de convaincre et de motiver l’autre de partir pour la partie du monde qui l’attirait.

Pour ma part, j’avais choisi l’Amérique centrale. Mon objectif était de faire la traversée de l’Amérique centrale, du Mexique à la Colombie, par voie terrestre, en passant par tous ces micro-États dont on entend parler uniquement lorsqu’il s’agit de leur taux de violence et de leurs narcotrafiquants. Mon ami, quant à lui, suggérait de découvrir la corne de l’Afrique ainsi que de suivre les pas d’Arthur Rimbaud, au Yémen, pays de la reine de Saba. Quel rêveur !

Contre toute attente, c’est lui qui aura eu le dernier mot. Notre budget restreint ne nous permettait pas de nous rendre directement, par avion, en Éthiopie et au Yémen. À l’époque, cela était bien au-dessus de nos moyens. Nous avions simplement trouvé un billet bon marché qui nous permettrait d’arriver au Caire et de repartir pour Paris, trois mois plus tard au départ de Jeddah, en Arabie Saoudite. Il nous fallait donc traverser toute l’Égypte, que nous connaissions déjà, le Soudan qui était en guerre avec le Sud, l’Éthiopie pour y découvrir la ville de Harare, traverser la mer Rouge, rejoindre le Yémen et entrer en Arabie Saoudite pour finir par La Mecque.

Aujourd’hui, je me rends compte du défi et de notre inconscience face à la difficulté de ce trajet. Je pense, néanmoins, que cette témérité juvénile de l’époque nous a permis, maintenant, de mieux comprendre et apprendre la vie.

C’est donc au terme de ce voyage de trois mois à travers la corne de l’Afrique et le pays de la reine de Saba que j’ai découvert La Mecque. Comme beaucoup, je pense, cette ville a toujours bercé mon imaginaire d’enfant. Les dattes épaisses et sèches, l’eau sacrée de zamzam, les jumelles 3D made in China présentant les Lieux sacrés ainsi que les chapelets venus du Pakistan, ont toujours fait partie des cadeaux que les pèlerins offrent au retour de leur pèlerinage.

Ainsi, avec les années et la démarche spirituelle, La Mecque devait représenter, pour moi, plus qu’un symbole. Elle devenait un repère : un lieu où l’on porte toute son attention de temps à autre. À l’époque, je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce qui s’offrait à moi en voyant la Ka’ba, pour la première fois. C’est se retrouver dans la quatrième dimension. C’est faire LA rencontre du troisième type : ni végétal ni humain. Simplement divin.

Cette rencontre n’est que poésie du cœur et les mots du cœur ne peuvent être que des larmes pour celui qui souhaite discourir au sujet de la Ka’ba. Aujourd’hui, la maturité aidant, il m’est plus aisé de parler de cet endroit qui ne peut laisser personne indifférent.

Pour le voyageur, force est de constater que la cité mecquoise ne représente pas le havre de paix que beaucoup s’imaginent. C’est, très certainement, l’une des villes les plus désagréables qui soit, à l’instar de Calcutta ou même de Peshawar : pollution, désorganisation, anarchie architecturale, absence de règles de circulation ainsi que de passages piétons pour cette Ville sainte hébergeant pourtant des millions d’âmes, venues se recueillir dans ce qui représente pour tout musulman le noyau spirituel du monde.

Vacarme, bruits assourdissants de klaxon, poussière sableuse venue du désert, chaleur étouffante, absence d’espaces verts ou bien de détente, ordures diverses çà et là, manhattanisation galopante et effrénée où le soleil de Dieu est voilé, voire gâché, frénésie consumériste de produits made in China. Bienvenue dans la Mère des cités : La Mecque.

Dommage pour cette Ville sainte qu’on nomme aussi l’embryon ou le nombril du monde. Alors chassés du Paradis, c’est ici, sur le mont Arafat, à quelques kilomètres de La Mecque, que, selon certains, Ève rencontra Adam sur Terre, alors qu’elle avait été à Jeddah − qui signifie « Grand-mère » − et lui avait posé son pied sur cette montagne du nom d’Adam’s pic, au Sri Lanka.

En réalité, l’atmosphère de cette ville n’a pas vraiment changé depuis le temps du Prophète de l’islam. Si la ville du Prophète, à savoir Médine, reflète toujours la personnalité sublime et l’aura profonde de Muhammad (douceur, calme, sérénité, bonté, sagesse, quiétude), en ce qui concerne La Mecque, il faut entrer dans le sanctuaire sacré du Haram pour être bouleversé par la présence divine.

Ainsi dit, La Mecque se mérite. N’est pas l’invité de Dieu qui veut. Que celui qui sera venu dans cette ville avec pour autre intention sincère et profonde la rencontre avec Lui ne retiendra de son pèlerinage que les aspects négatifs. L’autre, celui qui sera venu pour seule intention de magnifier le Seigneur des mondes, se verra récompenser.

Et quelle récompense ! C’est en entrant dans le sanctuaire sacré de La Mecque que l’on commence réellement à prendre la mesure de la dimension spirituelle de ce lieu. D’autres contrées, à travers le monde, offrent ce genre de complétude, de plénitude, de contentement de l’âme : le silence du Sahara, l’atmosphère spirituelle de l’Himalaya, la nature imposante et grandiose de la Patagonie, le milieu étrange et mystérieux de l’île de Pâques, les sublimes profondeurs marines de la grande barrière de corail en Australie ainsi que la pureté et l’harmonie des jardins zen de Kyoto, au Japon.

Comme toujours, ces lieux confèrent, à qui s’y trouve, un sentiment d’harmonie, de sérénité et d’apaisement propice à la contemplation et à la méditation. À cet instant précis, l’être prend conscience qu’une page de bonheur ne tient qu’à peu de chose et qu’il n’est aucunement nécessaire de posséder autant pour se sentir en paix avec soi-même. On sent que son être est comblé de l’intérieur. Il est à noter que tous ces lieux se distinguent de La Mecque : leur isolement face à l’empreinte humaine et une certaine prédominance du milieu naturel laissant ainsi s’exprimer l’œuvre divine : la nature.

À l’inverse, La Mecque est un espace où le monde se côtoie et se bouscule en une foule pressante et compacte. Dans ce contexte, malheureusement, la nature n’a que peu d’espace. La présence de Dieu y est, pourtant, parfaitement perceptible.

En posant ses chaussures à l’entrée, le pèlerin comprend bien qu’il ne les reverra certainement plus aux vues des dizaines de milliers d’autres chaussures arborant l’entrée du sanctuaire. Peu importe, le pèlerin n’est déjà vêtu que de deux étoffes de tissu blanc, à la manière de ce Gandhi qui n’hésita pas à s’habiller ainsi pour défier la couronne d’Angleterre.

Se rabaisser pour s’élever vers le Très-Haut. C’est ainsi qu’on approche le Divin. Le Prophète de l’islam ne disait-il pas que le cœur du croyant ne pouvait, à la fois, contenir l’amour de ce bas-monde et celui de son Seigneur et que vouloir les mélanger ensemble reviendrait à vouloir mélanger l’huile et l’eau ? On prend précisément la mesure de cette chose à l’entrée du sanctuaire sacré.

En marchant la distance qui sépare l’entrée du sanctuaire de la Ka’ba, le pèlerin est pris d’un sentiment envoûtant qui le pousse à faire preuve d’humilité et de modestie. Il se met à fouler ce sol sacré avec pudeur. La rencontre avec le Maître des mondes, le Maître de tous les maîtres, le Roi de tous les rois, demande de l’effacement. Au sein ce sanctuaire sacré, cette noblesse du cœur devient naturelle. Cette dimension humaine est donnée en cadeau, de Sa part, pour celui qui sera venu le cœur pur.

Étrange sentiment qui pourtant est bien présent. Même le pèlerin doué d’un esprit profondément rationnel ne peut nier cet état de l’âme. Il est pris dans cette tourmente spirituelle, entre ce qu’il est et Celui qu’il va rencontrer, entre la dimension atemporelle, éphémère, futile de la vie et le caractère sacré, spirituel, majestueux du Divin. Ainsi, le cœur et la pensée vibrent au son de cet appel vers le Roi des rois.

C’est à ce moment précis, lorsque le cœur est pris dans cette élévation envoûtante, que l’esprit est suffisamment centré sur l’Unique et que l’âme est amadouée, que la rencontre avec son Seigneur peut se faire. À l’approche de la Ka’ba, le pèlerin hâte son pas. Son corps devient plus léger. Son âme se révèle à lui. À présent, le pèlerin ne pense plus à lui. Il ne pense plus aux tiraillements, aux préoccupations de la vie. Il n’est, pour ainsi dire, plus présent. Il est avec Lui. Connecté avec le Sublime, le Dominateur, le Très-Haut. Le contact est établi comme jamais auparavant au sein de ce lieu vers lequel il avait pourtant l’habitude de se diriger pour prier. Habitude qui lui avait fait oublier la présence de Dieu. Mais, ici, dans la Maison des maisons de Dieu, Sa Présence est palpable.

En effectuant les mouvements de circumambulation autour de Sa Maison, le pèlerin sent une sérénité l’envoûter. Il n’est plus tourmenté. C’est comme s’il avait trouvé réponse à ses questionnements intérieurs. Ces interrogations qui perturbent l’âme et auxquelles il est difficile de répondre avec la dimension triviale de la vie. Ici, c’est la quiétude qui comble l’âme et le cœur ne peut se retenir de verser des larmes comme rarement on pourrait le voir en temps normal.

Cet espace vide qu’est le for intérieur de l’être est à présent empli de Sa Présence et de Ses Essences : le Très-Miséricordieux, le Tout-Miséricordieux, la Paix, le Fidèle, le Tout-Pardonnant, le Généreux, le Juste, l’Équitable, le Bienveillant, le Bon, le Tout-Pardonnant, le Longanime, le Très-Clément, le Bien-Aimant, l’Infiniment Sage, le Bon, le Bienveillant, le Très-Doux, Celui qui élève…

Si la relation divine est verticale, elle implique également une dimension horizontale avec les êtres. Ainsi, au sein de ce lieu, le pèlerin est touché par la diversité des autres groupes de pèlerins. Chinois reconnaissables à leur barbe particulièrement lisse et au petit drapeau chinois qui agrémente leur chemise, Bosniaques haut perchés aux yeux azur, Soudanais aux longs chèches majestueux, Indiennes du Rajasthan aux couleurs chatoyantes, ou Égyptiens avec leurs longues galabiyas typiques de la vallée du Nil. On rencontre également, de temps à autre, des pèlerins venus du Brésil, des États-Unis ou même de Russie.

Le monde se réunit donc autour du nombril du monde pour chanter la gloire de son Créateur. À travers cette diversité de pèlerins et ce mouvement circumambulatoire autour d’un noyau central, c’est toute la grandeur universaliste de la vie qui se révèle au pèlerin. Les êtres, malgré leurs différences, cheminent vers un but commun qui doit les amener à se transcender et à les rendre meilleurs. Ici, cette force spirituelle devient réalité et le pèlerin ne peut que se sentir humble et gratifiant face à ce spectacle divin. « J’ai vu des cérémonies religieuses célébrées dans de nombreux pays mais jamais de manière aussi digne et émouvante qu’ici », avait confessé le grand explorateur Richard Burton en 1853.

À présent, le pèlerin se sent en paix. N’est-ce pas, précisément, la définition du mot « islam » ? Une soumission naturelle, volontaire, acceptée pour Lui. Le pèlerin se sent en harmonie avec le Très-Haut. La béatitude divine habite à présent le cœur de l’invité de Dieu. Même la mort ne pourrait inverser cette connexion. Étrangement, on irait même jusqu’à la souhaiter tellement on voudrait hâter la Rencontre ultime.

Je comprends mieux, à présent, pourquoi il était nécessaire de revenir à La Mecque, quatorze ans après. L’alpha et l’oméga.

À ma mère.

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Dahmane Mazouzi est enseignant et globe-trotter photographe. Voir son blog ici