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Points de vue

L’imam en France, entre spirituel et temporel

Par Abderrahmane Nafaa

Rédigé par Abderrahmane Nafaa | Lundi 17 Mai 2010



Abderrahmane Nafaa : « Comment voudrions-nous que l’imam participe au fait religieux alors qu’il a besoin déjà d’être formé et informé ? »
Abderrahmane Nafaa : « Comment voudrions-nous que l’imam participe au fait religieux alors qu’il a besoin déjà d’être formé et informé ? »
En France, la question de l’imamat préoccupe les autorités religieuses autant que les pouvoirs publics. Les deux parties sont conscientes qu’il existe trois pôles qui méritent d’être étudiés profondément pour aboutir à une régularisation du champ religieux musulman en France :
− l’imam, en tant que repère, qui n’a toujours pas de statut ;
− les mosquées et leur gestion ;
− les discours/endoctrinements, transmis aux fidèles, qui seraient à analyser par des spécialistes.

L’imam est avant tout une figure religieuse. Il est une personne qualifiée pour apporter ses connaissances et ses conseils aux fidèles. Il doit être doué de bonnes connaissances du Coran, de la Sunna et du consensus des écoles juridiques. C’est lui le détenteur des pouvoirs de la religion musulmane. Sa fonction est très importante tant dans les pratiques religieuses, cultuelles que dans la société.
Du point de vue terminologique, le terme « imam », comme l’explique notamment Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, i[« dérive du verbe “amma - ya - ummu” qui veut dire : diriger, être devant. L’imam est celui qui dirige la prière commune des fidèles dans une mosquée à l’instar du Prophète de l’islam dans la mosquée de Médine… Peu à peu, il apparut que le personnage pouvant diriger la prière devait se reconnaître par sa compétence, sa piété et, enfin, avec les Ottomans, son statut ».

Au niveau de la pratique, l’imam dirige la prière en groupe à la mosquée, officie à l’attribution du prénom du nouveau-né, noue les mariages, prie sur les morts… Il se charge de l’unité et de la fraternité des musulmans. Or, avec tous ces exemples de rôles religieux et sociaux que nous avons cités, nul ne peut prétendre d’emblée devenir ou être imam. À cela, nous pouvons ajouter d’autres principes qu’il faut prendre en considération pour qu’une personne puisse exercer le métier/fonction de l’imamat.

Selon différentes sources, un imam doit :
− être absolument musulman majeur ;
− pouvoir réparer une prière en cas d’erreur ;
− savoir prononcer correctement le Texte coranique ;
− être capable d’interpréter correctement le Coran et la Sunna ;
− avoir une bonne connaissance du consensus des écoles juridiques ;
− être modeste et d’une moralité irréprochable ;
− assurer son rôle de rassembleur et de conciliateur ;
− être ponctuel, propre et lucide ;
− s’occuper de l’encadrement des fidèles et leur apprendre le juste milieu prôné par le Prophète de l’islam.

En Europe, certains estiment que l’imam ne doit pas dépasser ni sortir de son rôle qu’est l’administration de la prière en commun. Il doit être présent lorsque les fidèles ont besoin de lui pour officier la prière. Cette tâche rituelle stigmatise et minimise totalement la fonction de l’imam.
D’autres mentalités plus conscientes imaginent et exigent que, mis à part la gestion des cinq prières, l’imam doit se mêler des affaires de la société dans laquelle il se trouve. Il a le rôle d’un assistant social spécialisé dans le confessionnalisme. Il guide, ordonne, exige, interdit, s’abstient, autorise et prononce le dernier mot, sans s’incliner vers l’un ou vers l’autre dans ces interventions.
Hormis ces fonctions, l’imam doit participer, d’une manière très positive, à aider la communauté musulmane dans son intégration au sein de la société européenne.

Généralement, il existe trois genres d’imams :
− celui qui officie les cinq prières quotidiennes ainsi que les veillées pendant le mois de ramadan ;
− celui qui s’occupe des prêches du vendredi sans aller jusqu’à l’administration des cinq prières quotidiennes (cas du Maroc) ;
− celui du grand mufti (cas de l’Égypte) ;
En France et compte tenu du manque d’organisation et de formation des cadres religieux, des personnes volontaires peuvent incarner les deux premiers genres sans aller jusqu’au troisième.

Durant une trentaine d’années, les imams qui ont administré les lieux de culte en France ont participé à la préservation de l’identité cultuelle des fidèles. La majorité de leurs initiatives étaient volontaires et à court terme certes, mais ils ont tout de même aidé les fidèles à conserver leur foi et à la transmettre à la deuxième et à la troisième génération. Personne ne peut présenter une photographie réelle du profil de ces bénévoles.

Cependant, ce « bricolage cultuel » a-t-il donné des résultats tangibles ? N’a-t-il pas sclérosé l’enseignement de l’islam et lui a attribué plus d’un handicap ? En face de la proposition de la France de former des imams et d’enseigner le fait religieux, les autorités religieuses manifestent-elles vraiment leur satisfaction ? La communauté musulmane est-elle vraiment convaincue, ou doit- elle batailler encore longtemps pour décrocher une autorisation réelle afin d’enseigner l’islam dans sa globalité spirituelle ? La France a-t-elle besoin d’une coopération avec les pays où l’enseignement de l’islam est expérimenté, afin d’en tirer profit ?
Beaucoup de questions/constats peuvent nous interpeller dans cette étape où nous jugeons utile de laisser parler l’Histoire et les événements.

Le recrutement des imams en France

Étant donné l’insuffisance en nombre remarquée sur le terrain, les autorités religieuses n’ont pas eu l’occasion de faire appel aux compétences requises dans le domaine, quand il s’est agi de recruter des imams en France.

En général, des choix ont été imposés pour combler le vide :
− sélectionner parmi la communauté musulmane des personnes qui ont appris le Coran par cœur dans leur pays de naissance et qui possèdent un petit bagage linguistique ;
− rapatrier des imams des pays d’origine à la charge des gouvernements des États musulmans, (cas de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie) ;
− faire venir des imams des pays musulmans mais, cette fois-ci, aux frais des associations et des autorités religieuses.

Hans Vöcking, pour sa part, avancent des motifs idéologiques ou financiers. Il estime que « les responsables locaux se tournent vers des organisations plus grandes, souvent concurrentes entres elles, qui s’immiscent ainsi de manière consensuelle. Deux voies sont possibles. La première consiste à faire appel au gouvernement des États d’origine des immigrés musulmans, filière qui accroît la dépendance des communautés locales. Le Présidium des affaires religieuses, à Ankara, pour les Turcs ; la Grande Mosquée de Paris, pour les Algériens ; et les représentations diplomatiques du Maroc et de l’Arabie Saoudite interviennent également… ».

Ces différentes manières entreprises par les autorités religieuses montrent qu’il y a une envie et un besoin afin de combler le vide et de subvenir aux attentes des fidèles qui participent généreusement au maintien du culte musulman.

Le cas des imams envoyés par les gouvernements

Les gouvernements qui s’engagent à envoyer des imams en France s’occupent d’une manière générale de leur attribuer une formation nécessaire afin d’exercer leurs fonctions. Généralement, cette formation reste simple et touche aux principes basiques de la religion : apprentissage par cœur du Coran avec ses méthodes de lecture ainsi que des hadiths nécessaires pour accomplir les actes de culte.

Dans d’autres cas plus précis, des imams, gérés par la Turquie à titre d’exemple, suivent des formations théologiques approfondies, leur permettant d’exercer la fonction de l’imamat dans les meilleures conditions. Ömer-Faruk Harman, conseiller aux Affaires religieuses à l’ambassade de Turquie en France, précisait qu’« aujourd’hui, leur nombre est de 121. Ils sont donc tous salariés de l’État turc. La grande majorité sont diplômés d’une faculté de théologie. Parmi eux, certains poursuivent encore leurs études en entamant en France des masters et des doctorats ».

Concernant ce point, le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) a mis en place une commission de formation des imams, qui a permis, selon Bernard Godard, de dessiner au sein des participants deux grandes tendances.

• La première, proche de la Turquie, de l’Algérie et du Maroc, considère le personnel religieux comme des fonctionnaires assujettis à leurs autorités chargées de culte : « Ils font confiance à la formation dans les universités des pays d’origine et demandent le renforcement des circuits d’échange avec ces pays (exemple de la Turquie et de l’Algérie, mais aussi propositions des Marocains de mise en place de formations au Maroc même pour des imams, surtout en formation continue). Du côté officiel algérien, s’il existe une perspective de mise en place de formation en France, elle ne peut être que la reproduction du modèle d’une institution islamique algérienne ».

• La deuxième, plus ou moins opposée au premier, préfère des imams « aptes à comprendre leur environnement, francophones, ancrés dans la vie sociale. Les modèles de ce type de religieux sont offerts par des imams pour la plupart déjà engagés professionnellement dans la vie active, assez souvent comme enseignants, autodidactes, soit par origine familiale (fils de religieux) ou formation auprès de maîtres ou par stages dans des universités islamiques ».

A partir de cette analyse, une interrogation fondamentale s’impose chez l’une ou chez l’autre tendance : les pays d’origine en question cherchent-ils à former leurs compatriotes ou à les contrôler ?

Pour répondre à cette question, il faut se focaliser sur les discours prononcés par les imams, en tant que ministres du culte, leurs contenus, les thèmes abordés et les sujets traités. Des enquêtes sur le terrain et des analyses critiques seraient intéressantes et fructueuses pour apporter des réponses à ces questionnements.

Compte tenu de la non-existence d’une université propre à la théologie musulmane en France, des autorités religieuses continueront à faire appel à des imams venant de l’extérieur avec d’autre traditions/mentalités et une forte carence dans la compréhension de la société occidentale, pour traiter des sujets nouveaux/étrangers pour eux. Il faut tout de même relever, à la suite à d’observations, que ces imams ont besoin de beaucoup de temps pour s’intégrer eux-mêmes et avant de pouvoir expliquer aux fidèles l’intégration en tant que valeur ajoutée. Malgré cela, la majorité de la communauté musulmane en France se réjouit d’avoir ces imams et éprouve beaucoup de sympathie et de satisfaction envers eux.

Les problèmes rencontrés par les imams à leur arrivée en France

Généralement, des obstacles s’imposent dans la sélection des imams. Faut-il faire confiance à leurs connaissances théologiques ? à leur piété ? à leurs diplômes ? Ou alors à leurs capacités d’interprétation des textes de la charia ?

Le rêve absolu des autorités religieuses en France est d’avoir un imam capable de :
− avoir une formation solide et des connaissances profondes de la charia pour administrer le culte ;
− diriger les prières quotidiennes et le prêche du vendredi ;
− donner des cours de langue arabe aux enfants et aux jeunes ;
− s’impliquer dans la vie sociale, politique et économique des musulmans de l’Hexagone ;
− entretenir de bonnes relations avec les autorités locales de la République, tout en prônant le respect de chacun et de chacune.

Majoritairement, la réalisation de ce rêve s’est trouvée confrontée à des déceptions répétitives. Comme toute personne qui change subitement de culture et d’environnement, l’imam qui arrive en France pour la première fois rencontre de nombreux problèmes : adaptation culturelle, langue, attentes de la communauté, motivations réelles en tant que ministre du culte, éloignement de la famille, garantie du poste, ancrage dans la vie sociale, régularisation de la situation, amplitudes et temps de travail, statut d’assistant social (cas des imams turcs), appartenance à une école juridique ou sectaire…

En face de ces sérieux problèmes, l’imam rencontre d’énormes difficultés pour assurer la transmission de la spiritualité de l’islam. Jusque-là, des imams, dont le nombre est encore minoritaire, sont parvenus à relever le défi en s’adaptant positivement à leur nouvel environnement. En revanche, la majorité reste incapable et se sent dépasser par les événements, ce qui explique le décalage entre leurs discours et la réalité des jeunes.

En dépit de cette situation, une coupure visible entre la réalité et le Texte se met en place. Nous pouvons évoquer, à la suite d’observations, que dans les mosquées où les imams ne parlent, malheureusement, que l’arabe (enseignement et prêche), les jeunes francophones préfèrent ne pas y assister au prétexte qu’ils ne comprennent pas les discours, et, s’ils participent à la prière du vendredi, c’est seulement parce que cela est une obligation et qu’il faut aller « pointer et marquer sa présence ».

Or les jeunes ont besoin d’imams qui les comprennent, les écoutent, soient avec eux, leur fournissent des alternatives, voire les forment pour être de bons citoyens, les préparent à l’avenir et à la responsabilité et leur inculquent les grandes valeurs.

Pour un meilleur équilibre, l’exercice de l’imamat en France a besoin d’être revu et analysé correctement. Comment voudrions-nous que l’imam participe au fait religieux alors qu’il a besoin déjà d’être formé et informé ?

Donner les moyens pour que la mission spirituelle puisse passer avant le temporel

Une telle situation nous laisse sombrer − alors qu’il ne le faut pas − dans des jugements préalables et des remises en question de la fiabilité des imams venant d’ailleurs, à moins qu’il y ait une volonté réelle de mettre en place une formation complémentaire leur permettant de s’intégrer positivement dans la société française.

L’intégration des imams doit commencer par l’intérêt qu’on leur prête quand ils arrivent en France, à savoir leur prise en charge et la régularisation de leur situation administrative : carte de résidence, rémunération considérable, hébergement, rapprochement de la famille à travers la procédure du regroupement familial… Cette reconnaissance honore les imams qui, par la suite, peuvent se concentrer dans leurs missions et travailler avec dévouement afin de donner le meilleur qu’ils ont.

Généralement, un imam doit être soulagé temporellement pour qu’il puisse s’investir spirituellement. Il a besoin d’user de son savoir et de son temps pour diriger correctement la prière, s’occuper des affaires cultuelles de la communauté et se sentir capable de préparer des réponses ou des fatwas adéquates.

Ce chantier exige une vraie volonté de la part des autorités religieuses qui ont besoin de s’y investir et de lui prêter beaucoup de réflexions. Ce n’est pas les imams qui manquent, au contraire, c’est leur orientation et leur formation qui représentent un enjeu majeur à ne pas négliger afin qu’ils trouvent leurs places dans le paysage français.

Pour conclure, nous pouvons dire que si les autorités religieuses ainsi que les pouvoirs publics souhaitent instaurer en France un islam apaisé et de juste milieu, il faut sortir de l’engrenage et éviter toute redondance capable de brûler des énergies sans résultats concrets.

Les imams qui viennent de l’extérieur confient leurs destins aux responsables religieux ainsi qu’à l’élite musulmane qui doivent conjointement, de leur côté, fertiliser le terrain et le rendre accessible en recensant les besoins de chacun afin que la mission spirituelle puisse passer avant le temporel.







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