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Points de vue

L’héritage glorieux des musulmans brésiliens

Rédigé par Dahmane Mazouzi | Vendredi 4 Juillet 2014

À l’occasion du Mondial, Dahmane Mazouzi, globe-trotter ayant fait le tour du monde en 2010 et 2011, a extirpé de ses archives photos et texte rédigé à la suite de ses rencontres inédites à Salvador de Bahia, l’une des villes qui accueillent la Coupe du monde 2014.



L’héritage glorieux des musulmans brésiliens
Salvador de Bahia, état de Bahia, nord du Brésil (18 janvier 2011) − Torride, déroutante, attirante, violente, distinguée, débridée, joueuse, fougueuse, dangereuse, belle, sensuelle, enivrante, sauvage, fatale, fière... La ville de Salvador de Bahia est tout cela et bien plus encore. Bahia ne se décrit pas en mots. Elle se vit à travers les sens.

Et pourtant, ce cher universitaire français de renom rencontré dans le nord du Brésil m’avait prévenu : « J’espère que tu sortiras vivant de Bahia ! » Déjà, avant même d’arriver dans la ville de Bahia, il y avait cette dame dans le bus qui s’adonnait à une sorte de vaudou donnant l’impression qu’elle était possédée. Ensuite, alors que j’attendais un contact au terminal de bus, je vis une bagarre qui mit la station en ébullition. Mon séjour à Bahia promettait...

Pour certaines raisons que j’ignore, mon contact ne vint jamais. Il était à présent minuit. Moi qui m’étais pourtant promis de ne pas voyager de nuit au Brésil ! En réalité, je n’ai jamais autant voyagé la nuit comme j’ai pu le faire au Brésil…

Je savais pourtant bien que le centre historique de Bahia était connu pour être dangereux mais que pouvais-je faire ? Je décidai de faire appel à un taxi. Passant à travers les petites ruelles, j’observais ces jeunes désœuvrés à l’apparence rachitique qui n’hésitaient pas à mitrailler du regard les passants. Il fallait être fou ou spirituellement extrêmement bien armé pour se balader à pied dans ces rues.

Voyant mes effets personnels à l’arrière du taxi, certains n’hésitaient pas à nous courir après.
La place principale du centre-ville devait être aussi sensible que ses ruelles. Cependant, la forte présence de la police militaire offrait le sentiment d’être en sécurité. Pour cette fois, je devais utiliser les grands moyens. Je fis appel à un policier de la taille d’une armoire à glace. Avec lui, je pensais que je n’aurais rien à craindre. Pourtant, même lui marchait avec prudence et n’avait pas hésité à sortir son gros calibre à deux reprises. Après un moment, je rejoignis un hôtel du quartier. Je me couchais avec une forte envie de découvrir cette ville, malgré le danger.

La ville de la capoeira

Le lendemain, je sortis pour découvrir la ville de la capoeira. Je laissais tous mes effets personnels à l’hôtel et ne pris que le strict minimum. En traversant les petites ruelles, je revoyais les junkies de la veille mais, cette fois, en train de dormir à même le sol. Ils vivaient comme de vrais vampires. C’est à partir de 17 heures, avant le coucher du soleil, qu’ils se levaient pour faire régner au sein du centre historique une ambiance sombre et malsaine.

Au regard de l’énergie qui se dégageait de Salvador de Bahia, j’en oubliais parfois le danger. Aimer Bahia, c’est accepter de se faire toucher, bousculer ou même voler. Le charme de Bahia est à ce prix malheureusement. Bahia jouit d’une ambiance unique.

Les habitants de cette ville vivent dehors, au contact de la population. Ils aiment discuter, plaisanter, jouer aux dominos, danser et, de temps en temps, sortir leur instrument de musique et rejoindre une troupe de rue pour exprimer leur ferveur musicale. Ferveur qui s’exprimait tardivement et pendant des heures.

La révolte des Malés

J’exprimais ainsi une envie intense de découvrir la culture de ce lieu unique à l’architecture raffinée. Je fis appel à un guide local. Gilmar connaissait bien son métier et était très fier de l’héritage et de la culture de Bahia. Penseur à sa façon, il était également grand dragueur. Gilmar se demandait pourquoi j’avais décidé de faire appel au service d’un guide local. « Ayant des origines nord-africaines, je voudrais découvrir de plus près l’influence africaine de la ville », lui dis-je.

À ces mots, Gilmar fut comme pris d’un enthousiasme qui me surprit. Il commença à mettre en valeur ses origines africaines et à revisiter Bahia à travers une perspective afro-centriste. Plus grand fut son enthousiasme lorsqu’il apprit que j’étais de confession musulmane. « Sais-tu que les esclaves musulmans de Bahia ont contribué à l’abolition de l’esclavage dans ce pays ? Ces derniers étaient les plus difficiles à soumettre », me confia-t-il. Gilmar choisit de m’amener dans un centre d’étude africaniste afin de me montrer l’apport de ces « Malés », terme qui définissait les esclaves musulmans africains.

À travers plusieurs lectures et une rencontre avec un professeur, je pris conscience de l’identité africaine de Salvador de Bahia. Cette ville vit passer environ 5 millions d’esclaves importés. Le professeur me montra des textes anciens qui évoquaient la manière de vivre de ces esclaves musulmans à Bahia. « La plupart des gens pensent que, lorsque nous sommes arrivés sur cette terre brésilienne, nous n’avions pas de culture et n’étions pas instruits. En réalité, il y avait des lettrés et des hommes de science. » Il me montra des textes en arabe écrits par ces esclaves et me demanda de lire. Ces textes faisaient clairement référence à des écrits d’ordre religieux. « Leur religion était ce qui les définissait et les distinguait des autres esclaves, car ils jouissaient d’un niveau d’instruction bien plus important que la plupart des esclaves et parfois même des maîtres. »

Comme on le sait, plus le niveau d’instruction augmente au sein d’une population et plus le niveau de contestation est important. C’est ce qui avait poussé ces esclaves musulmans à se révolter pendant la période du Ramadan. Aujourd’hui, cette révolte est connue sous le nom de « révolte des Malés ».

Héritage afro-musulman

Gilmar m’emmena ensuite rencontrer des membres de la communauté musulmane africaine de Bahia. Ils étaient tous commerçants et appréciaient vivre ici. Avec eux, nous communiquions en arabe, surtout avec les Nigériens. Il y avait aussi des frères sénégalais avec qui j’avais le plaisir de parler en français, langue que je n’avais pas pratiquée depuis déjà quelques mois.

Très grande fut ma surprise lorsqu’on me conduisit à la petite mosquée de Bahia pour me présenter à l’imam. Il était Nigérien et était ravi de rencontrer un musulman qui réalisait le tour du monde. C’était un homme sage et versé dans la connaissance. Les traits de son visage trahissaient les nombreuses heures de lecture. Il appréciait la vie à Bahia et sentait que la population locale respectait son statut d’imam.

Également professeur à l’université locale, l’imam Abdel Nasser m’expliquait que « la population locale a bien conscience de leur héritage afro-musulman ». Il y avait même des mosquées à Bahia à l’époque de l’esclavage. Cependant, elles ont toutes disparu car les maîtres craignaient qu’elles puissent instruire les hommes et donc favoriser les révoltes.

La répression à l’encontre des « indignés musulmans » conduira à la disparition de la présence musulmane dans ce pays. « Aujourd’hui, de plus en plus de Brésiliens décident de se convertir à l’islam afin de se réapproprier cet héritage perdu. »

À l’heure de la prière du dohr, je constatais que la majorité des présents était des Brésiliens convertis. « J’étais venu dans ce pays afin de compléter mes études car la France ne voulait pas de moi. J’y reste aujourd’hui pour ces Brésiliens qui expriment leur désir de connaître l’islam. En tant qu’imam et professeur, j’ai un rôle de dawa à jouer ici. Les gens ont soif de connaître cette religion qui a laissé des empreintes dans l’histoire de cette ville. Je ne pense pas repartir chez moi un jour, ma vie est ici à présent », me confiait l’imam Abdel Nasser.

Épilogue

À l’heure de la Coupe du monde 2014 et du Ramadan 1435H, je repense à tous ces frères et ces sœurs rencontrés au Brésil. Comment ne pas jalouser leur enthousiasme et leur fierté d’être musulmans quand certains pourtant nés musulmans ne prennent pas la peine de voir cela comme une miséricorde de la part d’Allah et d’exprimer leur reconnaissance ?

En se révoltant durant la période du Ramadan, les Malés musulmans savaient que ce mois précis renfermait une miséricorde profonde telle que l’avaient vécue les Compagnons du Prophète lors de la bataille de Badr. Cette dernière donnera en effet la victoire aux musulmans alors qu’ils étaient en infériorité numérique et en état de jeûne.

De même, sans le savoir, les Malés musulmans auront inscrit leur sacrifice dans le temps, permettant ainsi l’essor actuel de la communauté musulmane au Brésil. Grâce à Dieu, les graines semées du passé ont produit les fruits d’aujourd’hui. Le Brésil est aujourd’hui le pays où l’on compte le plus de musulmans et où la progression de l’islam est la plus importante en Amérique latine.

Alors que la Coupe du monde nous incite à nous allonger passivement devant nos postes de télévision, l’histoire de ces esclaves musulmans de Bahia et l’essor actuel de la communauté musulmane brésilienne devraient nous rappeler que le Ramadan est un rendez-vous exceptionnel avec le Très-Haut.

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Dahmane Mazouzi est enseignant et globe-trotter photographe. Voir son blog ici