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Points de vue

L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)

Rédigé par Dounia Bouzar et Suleymân Valsan | Vendredi 15 Février 2019



L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)
Cet article, réalisé par Dounia Bouzar et Suleymân Valsan, est extrait du rapport « Quel avenir pour les enfants d’extrémistes ? »

A lire aussi : Comprendre la manipulation des enfants opérée par Daesh pour mieux les aider (1/3)

Dès les premières années de scolarisation, l’objectif de Daesh était de transmettre l’idéologie totalitaire aux enfants en développant un univers et un champ lexical guerrier, prenant exemple sur les écoles de l’Allemagne nazie et du Cambodge... Comme le montre François Ponchaud (1) pour les Khmers-Rouges : « Le langage de l’Angkar est travaillé par le vocabulaire guerrier : lutter pour attraper le poisson ; lutter pour produire avec courage ; lutter pour labourer et ratisser ; lancer l’offensive pour l’élevage… Il donne des exemples à l’infini : nous étions tous des "combattants". Et nous cherchions la ‘’victoire sur l’inondation’’ ; la "victoire sur la nature"… »

Dans l’Allemagne nazie, il s’agissait également d’imposer l’idéologie en banalisant l’existence d’un univers de combat autour de l’enfant, dès le plus jeune âge. Les exercices de mathématiques demandés par les professeurs illustraient une vision guerrière du monde dans l’apprentissage des additions :

Illustration d’un livre scolaire nazi. L’apprentissage des lettres avec des termes et des illustrations purement guerriers était mis en avant dans les livres d’école, facilitant l’identification aux « Jeunesses Hitlériennes » et leur incorporation.
Illustration d’un livre scolaire nazi. L’apprentissage des lettres avec des termes et des illustrations purement guerriers était mis en avant dans les livres d’école, facilitant l’identification aux « Jeunesses Hitlériennes » et leur incorporation.

Des images confondantes de similitude avec celles des manuels de l’Allemagne nazie

Ainsi, toute la démarche scolaire est construite autour du projet d’endoctrinement, comme le souligne Ralph Keysers dans L’enfance nazie, une analyse des manuels scolaires 1933-1945 (L’Harmattan, 2017) : « Par le biais des livres d’apprentissage de la lecture (et du calcul), les enfants sont préparés à leur future mission dans la communauté nationale. Les livres sont caractérisés par une image du quotidien (où trônent drapeaux à la croix gammée et symboles nazis, drapeaux de la jeunesse hitlérienne, salut nazi etc.), par une militarisation (la présence de nombreuses illustrations d’hommes et femmes à un moindre degré en uniformes et les jouets à caractère militaire, par des récits vantant la vie excitante de la jeunesse hitlérienne, (…) de ne pas inculquer trop de savoir, mais juste ce qui est utile au peuple et à l’État. »

La démarche est similaire chez Daesh. Les enfants sont sensiblement formés au même âge à l’idéologie jihadiste (entre 5 et 8 ans), même si Daesh va plus loin sur la propagation de l’idéologie en termes de moyens techniques et technologiques. Il ne s’agit pas de construire une nouvelle génération d’individus participant à la création d’une société idéale en Syrie et en Irak comme le font miroiter les recruteurs, mais bien de faire naître une génération de combattants fanatisés prêts à tuer tous ceux qui ne se soumettraient pas à leur projet. Pour empêcher les enfants d’échapper à l’endoctrinement, l’enseignement à domicile a été déclaré interdit.

Illustration d’un cahier d’exercices de mathématiques chez Daesh
Illustration d’un cahier d’exercices de mathématiques chez Daesh
Les mêmes exercices sont proposés dans les « manuels scolaires » de Daesh que dans ceux de l’Allemagne nazie. L’univers « scolaire » du jeune est rempli d’images de guerre. On apprend à compter avec des images plus en adéquation avec la doctrine.

Un combattant armé illustre l’espace libre de la page 21 et un fusil à lunette pour « sniper » décorent la page 20 (2) de la leçon 3 sur les nombres. Les images sont confondantes de similitude avec celles des manuels de l’Allemagne nazie.

L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)
Pour l’apprentissage de l’anglais (3), les mots à trouver font référence au champ lexical de la manipulation des armes - armée (army), main (hand), balle (bullet), bras (arm) - avec une kalachnikov en bas de page mise au même plan que les lettres de l’alphabet.

Dans une version couleur du même manuel page 22, nous retrouvons les mêmes mécaniques utilisées avec l’apprentissage des lettres G et H. L’apprentissage est proposé sur les biens de première nécessité où seuls les produits accessibles au sein du territoire contrôlé par Daesh sont mis en relief (bouc, cheval, poule...).

L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)
En outre, le lien guerrier est également très présent dans l’apprentissage de l’enfant. L’enfant apprend les termes « nail » ,désignant le clou, pour potentiellement expliquer la fabrication de bombes par la suite, « sNiper » pour indiquer les missions auxquelles les enfants devront participer, « Needle » désignant les piqûres/aiguilles qui seront probablement nécessaires pour des injections de produits soient pharmaceutiques soient dopants pour vaincre leur peur et résister au sommeil et « guN ».

Le terme « Martyr » apparaît alors pour développer la notion de sacrifice au nom de la cause ainsi que le terme « arMy » (armée) dans laquelle chaque enfant sera incorporé par la suite. On désigne l’outil « Machine » qui servira à détruire l’ennemi désigné sous le terme « Monster » (monstre). Enfin, on introduit l’outil de propagande par le « Net » auprès des enfants pour favoriser la propagande future.

L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)

L’univers guerrier et meurtrier présente la mort comme omniprésente autour de l’enfant

La page 38, construite pour l’apprentissage des lettres O et P, confirme tous les éléments précités avec « Orange », « tOmato » (tomate), « Park » (parc), « sPoon » (cuillère), « sheeP » (mouton), « Pen » (stylo), « Olive » et « Pupil » (enfant) pour ce qui relève des éléments présents sur le territoire.

L’idéologie du groupe violent est encore une fois extrêmement présente à travers les termes « bOmb » (bombe), « maP » (carte) pour étudier le terrain de guerre, « sPy » (espion) pour s’assurer de la docilité des populations sur leur territoire, « Obey » (obéir) pour s’assurer de ne pas avoir dans ses rangs de personnes ayant des idées par elles-mêmes, « Plane » (avion) désignant les armes de l’ennemi et « Peace » (paix) pour donner l’illusion que c’est leur unique objectif et faire le lien avec l’islam...

Illustrations du manuel scolaire de Daesh pour l’apprentissage des mathématiques
Illustrations du manuel scolaire de Daesh pour l’apprentissage des mathématiques
Un autre manuel scolaire de Daesh destiné aux enseignants de primaire pour l’apprentissage des mathématiques demande à l’élève de relier les éléments qui s’associent en couleur, forme et volume. Ici, l’univers guerrier présenté par le groupe se mélange à des éléments de la vie courante de l’enfant : poisson, canard, fruits et légumes, café , pelle, voiture et crayons sont associés à une épée, une lance, des chars, des pistolets et des kalachnikovs.

L’école de Daesh, bien éloignée des principes de l’islam (2/3)
La démarche d’endoctrinement chez Daesh se renforce à l’appui du numérique puisqu’il est proposé des applications en direction des enfants dès le plus jeune âge pour l’apprentissage des lettres. Ces applications s’appuient sur l’univers de l’enfant et le mélangent à celui de la violence afin de la sublimer.

L’univers guerrier et meurtrier présente la mort comme omniprésente autour de l’enfant. On permet ainsi un lien immédiat avec le culte des morts que l’on reproduit alors visuellement dans les livres scolaires comme une suite logique de l’apprentissage. Le processus de militarisation de l’enfant et de tout son univers se retrouve dans tous les livres édités par Daesh à destination des enfants, quel que soit l’âge de l’enfant.

(1) Cambodge, année zéro en 1976, cité par Rithy Panh et Christophe Bataille, L’élimination, Grasset, 2012, p.273-274.
(2) On peut se demander ce que l’anglais peut apporter à l’idéologie dans l’apprentissage, mais il faut se souvenir du pragmatisme des chefs terroristes à avoir des références occidentales pour appartenir au monde qu’ils exècrent dans leur idéologie. Le fait de payer les soldats de Daesh en dollars montre bien ce même pragmatisme derrière l’idéologie proposée.

(3) On peut se demander ce que l’anglais peut apporter à l’idéologie dans l’apprentissage, mais il faut se souvenir du pragmatisme des chefs terroristes à avoir des références occidentales pour appartenir au monde qu’ils exècrent dans leur idéologie. Le fait de payer les soldats de Daesh en dollars montre bien ce même pragmatisme derrière l’idéologie proposée.

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Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, est directrice scientifique du Cabinet Bouzar-Expertises-Cultes et Cultures et directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Elle est l’auteure de Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles (Éditions de l’Atelier, novembre 2018).

Suleymân Valsan est spécialiste de la symbolique musulmane et chargé de formation au sein du cabinet Bouzar Expertises.

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