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Société

Fin de vie : « L’aide active à mourir crée une brèche dangereuse et irréversible dans l’interdit de donner la mort »

Rédigé par Saphirnews | Mercredi 7 Décembre 2022 à 17:00

           

La Convention citoyenne sur la fin de vie débute ses travaux vendredi 9 décembre afin de discuter de l’opportunité ou non de légaliser l’euthanasie active en France. Un débat sensible dans lequel des leaders religieux veulent prendre part. A ce titre, plusieurs responsables des cultes prennent aujourd’hui position, à l’instar de Mohammed Moussaoui pour qui « la légitimation par la loi de l’aide active à mourir présente une atteinte grave à la vie humaine ». Le président de l’Union des mosquées de France (UMF) s’en explique sur Saphirnews.




Face au débat actuel sur la fin de vie et notamment après le nouvel avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), pensez-vous qu’une nouvelle législation est opportune ?

Mohammed Moussaoui : Contrairement à ce qui a été largement diffusé, le CCNE a émis un avis très réservé sur toute évolution de la législation en vigueur sur la fin de vie. Il estime que les dispositions de la loi Clayes-Leonetti de 2016 n’ont pas encore été mises en œuvre, notamment celles en rapport avec le développement des soins palliatifs et les mesures d’accompagnement. En France, deux tiers des patients, soit 200 000 chaque année, n’y ont pas accès et 26 départements ne disposent pas de service de soins palliatifs.

Le Professeur Alexis Burnod, responsable des soins palliatifs à l’Institut Curie, reconnaît que le développement de ces soins est une réponse très satisfaisante à la problématique des souffrances réfractaires, et que sur l’espace de plus de quatorze années d’exercice auprès des patients en fin de vie, il n’a eu que trois cas de demande d’aide active à mourir.

Par ailleurs, la situation des pays ayant opté pour la légalisation du suicide assisté ou de l’euthanasie est très préoccupante. Alors que la motivation initiale était d’apporter une réponse aux cas de grandes souffrances, près du tiers des demandes d’aide active à mourir sont provoquées par un sentiment du patient de solitude ou d’être un fardeau pour ses proches.

La position d’équilibre que propose la loi Clayes-Leonetti est la plus conforme à l’esprit du droit musulman. Une évolution vers l’aide active à mourir va à l’encontre de l’un des cinq finalités de la tradition musulmane qui doit guider toute réflexion juridique Il s’agit de la préservation de la vie, le respect de la dignité humaine, le respect de la liberté de conscience et de religion, le respect de la Raison et sa préservation contre toute forme d’aliénation ainsi que la préservation des biens.

Comment décriviez-vous concrètement cette position d’équilibre et sa conformité avec l’esprit du droit musulman ?

Mohammed Moussaoui : Cette position prône l’abandon de tout acharnement thérapeutique (obstination déraisonnable) et l’administration de soins palliatifs pour accompagner le malade en fin de vie, sans jamais lui administrer un produit en vue de provoquer sa mort.

Partant du principe de préservation de la vie, les jurisconsultes musulmans considèrent que se soigner contre une maladie qui pourrait porter atteinte à la vie du patient est une obligation. Lorsque le pronostic vital du patient est engagé et que la médication est jugée sans effet, les jurisconsultes considèrent que la décision d’arrêter les traitements revient aux médecins compétents et connaissant l’état du patient.

Les familles musulmanes se remettent en général à l’avis des médecins et acceptent leur verdict. Il est assez fréquent que les médecins annoncent à la famille que tout ce qui était possible a été tenté pour sauver la vie du patient et que ce dernier pouvait désormais partir en paix entouré des siens. En cas de souffrance, les soins palliatifs prennent place du traitement notamment en procédant à une sédation profonde jusqu’au décès accompagnent le malade.

Par ailleurs, le suicide, quelles qu’en soient les motivations, est compté par l’islam parmi les grands pêchés et les plus graves atteintes à la vie humaine. Cela a amené certains à penser que le suicidaire ne pouvait être inhumé dans les mêmes conditions que les autres défunts. Toutefois, la véritable tradition considère que quelle que soit la cause de sa mort, tout défunt a droit à une inhumation digne.

Que répondriez-vous à ceux et celles qui défendent l’autonomie du patient et son libre choix de bénéficier d’une aide active à mourir ?

Mohammed Moussaoui : Aider activement à mourir est une idée dangereuse malgré les bonnes intentions qui l’entourent. Sa légitimation par la loi présente une atteinte grave à la vie humaine. La tradition musulmane considère que la vie d’une personne ne lui appartient pas. Il n’en est que gestionnaire pour une durée déterminée. Il lui est interdit de porter une quelconque atteinte à son propre corps que Dieu lui a confié. Le texte coranique, faisant référence au premier meurtre commis sur terre par l’un des enfants d’Adam, rappelle que la vie d’un seul Homme vaut celle de toute l’humanité : « C’est pourquoi Nous avons prescrit aux Enfants d’Israël que quiconque aurait commis un meurtre sur Terre, c’est comme s’il avait tué tous les Hommes. Et quiconque fait don de la vie à une personne, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les Hommes. » (Coran 5 : 32)

L’aide active à mourir crée une brèche dangereuse et irréversible dans l’interdit de donner la mort. Cet interdit a structuré la conscience humaine depuis toujours et continue d’imposer le respect absolu de la vie humaine. Toute brèche provoquée sur cet interdit serait de nature à le fragiliser et à le mettre en péril. Nous devons nous préserver face à toute tentative de sélection entre des vies qui mériteraient d’être vécues et celles qui ne le mériteraient pas. Comment faire la différence entre une personne qui souffre de douleurs physiques intenses et une personne qui n’a plus envie de vivre à cause d’autres problèmes auxquels il ne peut pas faire face ?

Avec la mise en œuvre de l’aide active à mourir, la confiance entre les médecins et les patients et leurs familles risque d’être mise à mal, notamment lorsque les hôpitaux sont sont confrontés à des questions de priorité difficiles comme en période de pandémie. Or l’effondrement de cette relation de confiance entrainerait l’effondrement de tout l’édifice de notre système de santé.

La mise en œuvre de l’aide active à mourir va inéluctablement laisser nourrir chez les malades et les personnes en dépendance un sentiment d’être un fardeau pour les siens et pour la société. Ce sentiment destructeur pourrait tuer en eux toute volonté de se battre contre leur maladie et anéantir chez eux tout désir de vivre. Dès lors, leur demande d’aide à mourir serait exprimée sous cette pression sociale qui pourrait nourrir chez eux un sentiment de culpabilité qui ne ferait que rajouter à leur malheur. A contrario, l’affichage de notre volonté de tout mettre en œuvre pour leur assurer un confort qu’ils méritent est de nature à apaiser une grande partie de leurs souffrances et leurs craintes.

Quel conseil donneriez-vous à un patient en soins palliatifs traversé par le doute sur la fin de vie ?

Mohammed Moussaoui : Il n’y a pas longtemps, j’ai été au chevet d’une personne âgée complètement dépendante de ses enfants. Pour la prémunir de ce sentiment de culpabilité que j’évoquais toute à l’heure, je lui ai fait savoir que ses enfants étaient prêts à tout faire pour qu’elle puisse vivre un moment de plus parmi eux. Je lui disais qu’elle était le ciment de leur existence et qu’ils n’étaient pas encore prêts à accepter son départ. Je lui ai dit également que le Très Miséricordieux qui seul décide de ce moment de départ donnera la force nécessaire à ses proches pour l’accepter avec confiance.

Les soins et l’attention que nous réservons à nos proches et aux plus fragiles parmi nous est une école de vie. Elle nous permet de prendre conscience de notre devoir de solidarité et d’attention à l’égard de celles et ceux qui souffrent. Elle nous préserve contre toute vision qui réduit l’Homme à son utilité productive et matérielle. Elle nous rappelle que toute vie humaine est précieuse et doit être préservée.

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