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Points de vue

Femmes musulmanes sous les tirs croisés

Rédigé par Fatiha Ajbli | Mardi 14 Mars 2017



Scène de la pièce de théâtre « Ce qui nous regarde », de Myriam Marzouki, qui déconstruit le regard porté sur le corps des femmes, qui exige d’elles qu’elles se voilent ou se dévoilent, exigences qui sont les deux faces d’une même médaille. (photo © Vincent Arbelet)
Scène de la pièce de théâtre « Ce qui nous regarde », de Myriam Marzouki, qui déconstruit le regard porté sur le corps des femmes, qui exige d’elles qu’elles se voilent ou se dévoilent, exigences qui sont les deux faces d’une même médaille. (photo © Vincent Arbelet)
Bien que l’oppression des femmes soit un invariant de l’Histoire et des cultures humaines, seule celle qui est subie par les musulmanes d’ici ou d’ailleurs et imputée à leurs « mâles » semble (pré)occuper et indigner la « bonne » conscience de nos élites engagées dans une « croisade » contre le voile, symbole de servitude.

Ce focus mériterait évidemment d’être questionné et replacé dans sa perspective historique et politique ; ne serait-ce que pour déjouer les logiques de « domestication » du corps des musulmanes qui sous-tendent à la reconfiguration moderne des luttes impériales et néocoloniales.

En tout état de cause, son effet de loupe renforce une double « fausse évidence » : celle d’abord d’une misogynie inhérente au système islamique ; celle, ensuite, du « mythe de l’égalité déjà-là », que dénonce Christine Delphy. La première inculpe le référent islamique en tant que tel et pointe la survivance d’un sexisme d’exception, spécifique aux banlieues, arabo-musulman ; pendant que la seconde dédouane la société française de sa propre culture du sexisme et alimente une forme de « présomption de suprématie », productrice d’une violence inavouable. Une violence que notre société se cache à elle-même pour mieux exclure et inférioriser.

La mainmise du leadership masculin

Dans nos milieux communautaires, le désengagement sur le terrain de la lutte contre les violences faites aux « sœurs » est tout aussi patent. Les seuls discours disponibles dépassent rarement la dénonciation du racisme antimusulman dont elles essuient effectivement les principaux écueils. Assurément, la percée fulgurante d’une islamophobie clairement orientée crée les conditions d’un marquage, d’un refoulement et d’un enfermement dur et autoritaire des fidèles musulmanes au sein de la société française.

Au demeurant, la lutte – légitime et nécessaire – contre l’islamophobie en général et ses effets de genre en particulier semble paradoxalement empêcher une véritable réflexion sur les inégalités qui structurent les rapports de sexe en intracommunautaire en se substituant à elle.

En dépit d’une demande, pourtant explicite, des nouvelles générations de croyant-e-s, le travail de déconstruction du substrat « religieux » qui travaille la culture de domination des femmes peine à s’imposer comme une nécessité d’avenir, un enjeu de la reconfiguration de l‘islam local.

Et pour cause, la mainmise du leadership masculin sur la production ainsi que la diffusion des discours relatifs à « la » femme, à « sa place dans l’islam », à « ses droits et ses devoirs », d’une part, et sur la gestion des « affaires musulmanes », d’autre part, fonctionne comme un plafond de verre qui bloque l’accès des femmes musulmanes aux positions de production et d’encadrement des savoirs comme des pouvoirs, les deux étant étroitement liés, interdépendants.

Un réseau d’oppressions multiples

Beaucoup de femmes ne se sentent malheureusement pas la force de contester sur ce terrain-là. En définitive, c’est la promotion d’une véritable théologie de l’altérité et de l’égalité qui est ajournée et, avec elle, la réussite de l’organisation du culte, l’inclusion d’un islam « français ».

Aussi, pour appréhender sérieusement la question de l‘oppression des musulmanes, faut-il se défaire au préalable des postures manichéennes et des indignations sélectives qui vont bon train dans notre société et nos communautés. De part et d’autre, il en est toujours pour trouver les violences des autres plus scandaleuses. Cela engage naturellement notre capacité à renouer avec la pensée complexe et l’approche holistique. Car, loin s’en faut, l’expérience discriminatoire de ces femmes, pour qui tout le monde parle mais que personne n’écoute, prend en toile de fond un réseau d’oppressions multiples qui s’étend à tous les espaces et dont on peut schématiquement se représenter les milieux communautaires et ceux de la société comme les deux pôles d’un même continuum.

Il n’est d’ailleurs pas rare que ces violences qui se nient et s’ignorent soient en réalité identiques dans leurs mécanismes, notamment symbolique. Dans la perspective bourdieusienne, la « violence symbolique » s’exerce par voie symbolique de la communication ; c’est la raison pour laquelle elle est à la fois douce, insensible et invisible pour ses victimes.

Un réductionnisme aux effets déshumanisants

On note, par exemple, que, dans l’imaginaire national aussi bien que dans l’imaginaire « islamique », « la » musulmane est caractérisée par son voile, autrement dit réduite à un accessoire censé la définir. Il s’agit d’un réductionnisme dont les effets sont clairement déshumanisants.

Au sein de la société et dans le contexte précédemment évoqué, il aboutit à une hypervisibilisation du « voile » qui se traduit simultanément par une invisibilisation des femmes qui s’en réclament ; ce qui revient au final à les survisibiliser comme « objet d’oppression » et à les invisibiliser comme « sujet ».

Tandis que dans nos milieux pratiquants, ce réductionnisme favorise insidieusement l’idée que c’est l’accessoire qui subsume l’islamité féminine, qu’il y aurait en quelque sorte un sixième pilier de l’islam pour les femmes, du « sur-mesure ». De facto, on externalise toutes les autres (façons d’être) musulmanes, beaucoup plus nombreuses.

L’objectivation sexuelle

Ce réductionnisme participe par ailleurs d’une autre logique que les féministes appellent l’« objectivation sexuelle ». Ce concept philosophique, introduit à l’origine par Kant, est central pour décrire la perspective déshumanisante qui consiste à considérer, évaluer, réduire et ou à traiter une personne comme un corps ou, pis encore, à séparer une personne de son corps, de certaines parties de son corps ou de ses fonctions sexuelles, les réduisant au statut d’instruments ou les considérant comme étant en mesure de représenter la personne.

Rien d’étonnant à ce que, dans les cultures patriarcales, les femmes soient objectivées par les hommes : l’objectivation sexuelle résulte en effet d’un différentiel de pouvoir.

Les corps au cœur de l’ordre public

Celui-ci se vérifie en outre, jusque dans la conception de l’ordre et du désordre. Dans la conception dite « républicaine », la monstration du corps des femmes participe de l’ordre public ; avec, en arrière-fond, l’idée selon laquelle la dénudation des femmes est un gage de liberté ; idée qui fédère aujourd’hui les tenantes d’un féminisme mainstream alors même qu’elles avaient jusque-là dénoncé la chosification du corps des femmes, particulièrement explicite dans les publicités.

C’est dans cette configuration que l’on comprend pourquoi les corps voilés des musulmanes font « désordre » : ils se soustraient au jeu de la monstration et peinent à se diluer dans le rituel des conventions sociales. Dans la conception dite « islamique » de l’ordre public, c’est au contraire l’exhibition de ce même corps et de sa sexualité qui font désordre et la dissimulation du corps des femmes qui fonde l’ordre public. A cet égard, la notion de fitna renvoie aussi bien au désordre public (voire politique) qu’à la tentation sexuelle.

Deux obsessions pour une même négation des femmes

Il ressort de tout cela que l’obsession des uns à dissimuler les femmes en les voilant intégralement n’a d’égale que l’obsession des autres à les exhiber en les dénudant.

Les deux obsessions ne sont en définitive que les deux formes symétriques de la même négation des femmes en tant qu’être. Les uns veulent que les femmes attisent le regard des hommes tout le temps, tandis que les autres leur interdisent de le provoquer. Mais, dans les deux cas, le référent des femmes est le regard, voire le désir, des hommes.

Pour finir, retenons que le fait de nommer ces violences symboliques ainsi que les discriminations manifestes auxquelles elles aboutissent inéluctablement puis d’identifier leurs lieux communs nous permettra de ne pas perdre le fil continu des oppressions qui nous acculent en tant que femmes musulmanes. Notre chantier est double, le front de nos luttes aussi…

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Fatiha Ajbli est docteure en sociologie. Depuis plusieurs années, elle analyse les processus de recomposition de l'islam féminin en contexte français et travaille à déconstruire les mécanismes qui entravent l’ascension sociale des musulmanes au sein de la société civile et des communautés musulmanes.






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