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Points de vue

Egypte ‒ place Rabia al-Adawiyya : un nouveau Tian’anmen ?

Rédigé par Karim Ben Said | Dimanche 18 Août 2013



Alors que les affrontements survenus sur la place Rabia al-Adawiyya, au Caire, ne remontent qu’à quelques jours, il est déjà possible de penser cet événement.

Tout d’abord, ces affrontements ont opposé des militaires, d’une part, à une population civile, d’autre part, mobilisée sous la forme de sit-in. Au vu de la violence des faits, du nombre de victimes et de la nature des protagonistes, ces événements rappellent ceux de Tian’anmen , ayant opposé des jeunes Chinois, dont de nombreux étudiants, aux militaires, à Pékin, sur la fameuse place du même nom.

Violences politiques

Ainsi, le monde renoue avec les violences nationales opposant une armée à une population massivement mobilisée, scène typique des régimes dictatoriaux. Avec la démission du vice-président et Prix Nobel de la paix Mohamed El Baradeï, le 14 août, et l’ampleur du bilan, cet événement constitue un coup dur en termes d’image pour le régime en place, voulant tirer sa légitimité de la mobilisation de la place Tahrir, des uniformes des militaires et de leur prétendue volonté de « rétablir la démocratie » en Egypte, comme l’expliquait John Kerry.

Cependant, les scènes du Caire, aujourd’hui, ressemblent à tout sauf à la concrétisation de la démocratie et, si personne ne peut prédire l’avenir, nul doute que les événements de la place Rabia al-Adawiyya s’inscrivent en gras dans l’histoire des violences et, plus précisément, des violences politiques du XIXe siècle.

Si le « printemps arabe » a lancé une vague internationale de contestation sociopolitique, allant au-delà du monde arabe, le Caire constituait, depuis juin 2013, un cas atypique. Alors que les protestations s’organisaient autour d’un lieu, souvent une place principale, comme la place Tahrir, au Caire, ou la Puerta Del Sol, à Madrid, le Caire a fourni l’image d’une ville duale, opposant cette même place Tahrir, fiefs des anti-Morsi réputés libéraux, à la place Rabia al-Adawiyya, fief des Frères musulmans.

Cet antagonisme des lieux symboles des deux principaux courants politiques égyptiens et arabes, libéraux et islamistes, rappelle le Paris du XIXe siècle, celui des révolutions, partagé entre les conservateurs au Sacré-Cœur et les libéraux à la tour Eiffel, tel que l’explique Régis Debray. Cependant, hier, la place Rabia al-Adawiyya est tombée, preuve sans doute qu’il ne pouvait y avoir qu’une place emblématique au Caire, qu’une voix dominante en Egypte.

Irruption de la démocratie dans l'espace arabe

Le « printemps arabe » a constitué une formidable accélération de l’Histoire pour les pays arabes, alors que ceux-ci constituaient encore, jusqu’en 2010, le dernier grand espace culturel encore imperméable à la démocratie. Le monde arabe, mis à part la tentative avortée en Algérie, était resté à distance de la vague de démocratisation postérieure à la chute du mur de Berlin, en 1989, ayant notamment déferlé sur l’Europe de l’Est et l’Amérique latine.

Si, dans ce dernier continent, les dictatures militaires s’étaient toutes écroulées, sauf Cuba, il en était tout autrement dans le monde arabe, où le Liban constituait l’exemple le plus poussé d’une démocratie certes, mais otage des confessions. Ainsi, par le printemps arabe, la démocratie fait irruption dans le champ des possibles de l’espace arabe.

Alors, le défi posé a consisté à bâtir un échiquier politique qui, pour être complet, ne pouvait que compter les islamistes. L’enjeu était alors et est toujours de leur faire accepter les institutions d’un Etat moderne, le respect du pluralisme, des minorités, de la divergence d’opinion quant à la place de l’islam dans la société, le principe d’élection et le risque de perdre le pouvoir dans les urnes.

L’espoir était alors que les partis islamistes dans les divers pays puissent aller plus loin que le Front islamique du salut (FIS) algérien, premier parti islamiste à remporter, en 1991, une élection dans un pays arabe. Or le FIS n’avait accepté de jouer le jeu démocratique que pour conquérir le pouvoir puis le confisquer, reprenant et complétant le slogan de Nelson Mandela selon la formule bien connue : « un homme, une voix », mais une seule fois.

Le processus, inaugurée par la Tunisie, semblait bien lancé. Le président du parti islamiste tunisien Ennahda, proche des Frères musulmans égyptiens, présentait un parti islamiste ayant fait son aggiornamento, ayant abandonné l’idée d’usage de la violence et respectant les principes démocratiques tout comme les droits de la personne humaine. Il avait notamment déclaré : « Si nous devons choisir entre l’islam et les libertés, nous choisirons les libertés car elles conviennent à tout le monde alors que l’islam, non. »

Islamistes-libéraux : vers une bipolarisation de l'échiquier politique

Ensuite, le premier problème inattendu soulevé a été de gérer l’hyperantagonisme des échiquiers politiques des pays arabe, entre islamistes et libéraux. Cette bipolarisation des opinions ressemble à celle qui est présente en Occident ou ailleurs, entre conservateurs et libéraux. Mais elle est exacerbée dans les pays arabe, devenant une « fitna », une grande discorde, opposant « croyants » et « mécréants ».

Le problème de cet hyperantagonisme est qu’il rend difficile la gestion d’un débat politique classique entre une majorité au pouvoir et une opposition. En Tunisie, en Egypte, les deux bords politiques ne s’acceptent pas ou peu, les islamistes traitant les libéraux d’Arabes dénaturés vendus à l’Occident, les libéraux considérant les islamistes comme des moyenâgeux totalitaires.

Le problème politique alors posé est celui de la place de l’Etat, devant, dans une démocratie, être primordiale. L’acceptation de l’idée que le camp opposé dispose de la légitimité nécessaire pour diriger un Etat est une condition sine qua non du fonctionnement d’un Etat. Si l’Etat ne peut fonctionner, si l’un des deux camps en appelle perpétuellement à la rue, afin de renouer avec la ferveur révolutionnaire, dans la révolution permanente, comment peut-il y avoir de démocratie ?

Or force est de constater que cette acceptation mutuelle est cruellement manquante dans les pays arabes récemment démocratisés, comme la Tunisie ou l’Egypte. Si, en Tunisie, le consensus prévaut encore, l’âpreté des propos atteste de cet hyperantagonisme, dans lequel les prétendus libéraux démocrates ne le sont plus tant dans les faits, comme l’illustrent les propos d’Ahmed Nejib Chebbi, opposant libéral à Ennahda ayant notamment déclaré au lendemain des élections d’octobre 2011 que si Ennahda « était fort d’une légitimité électorale, le parti n’avait pas forcément la légitimité de gouverner ». Mais qu’en a-t-il été de la gestion islamiste ?

Dérive autoritaire

S’il est difficile de dresser un inventaire, quelques points émergent tout de même. La question posée à posteriori est celle d’une dérive autoritaire.

En effet, la tentative d’octroi, par le président Morsi, de prérogatives juridiques extraordinaires a constitué, aux yeux de beaucoup, une dérive ayant grandement catalysé l’opposition grandissante de l’opinion publique.

En Tunisie, la collusion entre le parti Ennahda et les Ligues de protection de la révolution, responsables de violences politiques répétées étant allées jusqu’à la mort d’un opposant, Lotfi Nagdh, a rappelé le fascisme de Mussolini ou d’Hitler, dont les partis politiques s’appuyaient sur des milices, les Chemises noires ou les SA.

Cependant, la crise politique de février 2013 a été dépassée en Tunisie, lorsque Ennahda a accepté que les ministères régaliens soient remis à des personnalités indépendantes. En Egypte, le président Morsi, face à la mobilisation, est revenu sur les « pouvoirs spéciaux ». Donc, force est de constater que les partis islamistes ayant accepté au pouvoir en Egypte ou en Tunisie n’ont pas conduit à la mise en place de régimes autoritaires.

La détérioration de l’économie constitue une seconde critique à l’encontre de ces partis. En effet, la Tunisie comme l’Egypte étant des pays tournés sur l’extérieur, dont les économies dépendent largement du tourisme et des investissements étrangers, principalement européens, l’arrivée au pouvoir des islamistes a détérioré l’image de ces pays auprès des Occidentaux.

Cependant, cette gestion, mauvaise, justifiait-elle le coup d’Etat ? N’y avait-il pas de moyens légaux de destitution, comme l’impeachment ? Cette question n’a-t-elle pas d’autant plus d’acuité du fait de l’histoire violente de l’islamisme au XXe siècle ?

Coup d'Etat : le bégaiement de l'Histoire

En fait, il semble que ce coup d’Etat ait brisé ce processus de démocratisation en cours. Après l’annulation du second tour des élections législatives en Algérie, en 1991, l’Histoire bégaie. Or, au vu de la décennie noire ayant suivi, il semble que la boîte de Pandore ait été ouverte.

La prise de la place Rabia al-Adawiyya et l’ampleur du nombre de victimes en attestent. Le Rubicon de la concorde civile a été franchi. L’incendie d’églises coptes, d’un commissariat, illustre ce déferlement aveugle de violence.

D’autant plus qu’aux yeux des islamistes égyptiens, ce coup d’Etat constitue un vol, une injustice. La prise de cette place renforce ce sentiment. Si Tian’anmen a été brisé par les chars et n’a pas engendré d’instabilités en Chine, qu’en sera-t-il de Rabia al-Adawiyya ? Les pro-Morsi, comme l’ensemble des Egyptiens depuis février 2011, ne craignent plus la force des chars et le pouvoir arbitraire.

Il semble donc que rien n’augure une cessation des violences. Et qu’en sera-t-il après ? Comment, dans l’état actuel des choses, croire au redémarrage du processus démocratique en Egypte ? Comment les Frères musulmans accepteraient-ils de rejouer le jeu démocratique ?

Une chose est sûre, la prise de la place Rabia al-Adawiyya marque un sérieux coup d’arrêt au processus démocratique en Egypte. La force devra pourtant laisser la place au compromis.

* Karim Ben Said est professeur d’histoire-géographie.