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Points de vue

Des centaines de millions de chrétiens entrent discrètement en carême de par le monde

Rédigé par Henry Fautrad | Mercredi 10 Février 2016

Le carême commence ce mercredi 10 février et s’achèvera dimanche 27 mars. D’une durée de 40 jours, il est une période de prière, de jeûne, de partage et un temps de préparation à la fête de Pâques. Le P. Henry Fautrad, prêtre dans la ville du Mans (Sarthe) et délégué diocésain en charge des relations avec l’islam, est souvent sollicité par des musulmans pour leur expliquer ce que vivent les chrétiens. Il nous fait partager ici son texte consacré au carême.



Des centaines de millions de chrétiens entrent discrètement en carême de par le monde
Les chrétiens consentent spirituellement à une mise en quarantaine volontaire pour accueillir de façon purifiée la grande nouveauté apportée par le Christ-Jésus : la libération de la mort et des péchés par Dieu lui-même. Le chiffre 40 intervient souvent dans la Bible pour dire « libération », « nouvelle vie », « nouvelle naissance ».

Le carême, c’est naître de nouveau à Pâques. Durant ces 40 jours, comme Jésus nous vivons :
• une prière intime,
• un jeûne sans spectacle,
• une aumône secrète.

Car le Seigneur invite toujours ses disciples à faire chaque chose « sans tambour ni trompette » (Évangile, selon Saint Matthieu 6). Seule compte en effet la vérité de la décision de l’intelligence en harmonie avec la générosité du cœur.

Le temps du carême est associé au désert, en particulier en raison des 40 jours qu’y passe le Christ-Jésus. Mais cette référence au désert ne va-t-elle pas chercher plus loin dans les Saintes Écritures ?

Le carême est un voyage au désert

Le temps du carême s’enracine dans la tradition d’Israël qui pérégrine vers sa libération durant deux générations depuis la terre d’esclavage jusqu’à la Terre promise. C’est un parcours dynamique qui s’offre à une famille humaine élue, renouvelée sans cesse, par la souveraine liberté de Dieu. La purification d’Israël ne peut s’accomplir sans pérégrination. Mais on ne peut comprendre la dynamique de l’exode permanent que si l’on fait mention de la tour de Babel et de l’orgueil humain : « Construisons-nous une ville... et nous ne serons jamais dispersés sur toute la terre » (Genèse 11, 4).

Des centaines de millions de chrétiens entrent discrètement en carême de par le monde
La cité des hommes est toujours bâtie dans l’objectif d’un confortable repli sur soi. Au contraire, le départ en voyage avec l’insécurité qu’il comporte conduit à la confiance. C’est le cas de la mise en route d’Abraham : « Va, quitte ton pays… va vers le pays que je te montrerai » (Genèse 12, 1).

La condition de l’homme est ainsi définie par une aventure permanente sur proposition divine. Le carême s’organise en 40 jours dès le IVe siècle en référence aux 40 jours de Jésus dans le désert reprenant la période libératrice d’Israël peuple élu, peuple choisi par Dieu pour toujours.

L’Église a choisi cet exercice liturgique comme préparation à la célébration de Pâques. Elle l’inscrit dans la liturgie comme un temps conséquent et renouvelable de pérégrination nécessaire à toute conversion intérieure, c’est-à-dire de reddition de la volonté propre entre les mains de son Seigneur.

Certaines expériences deviennent de véritables pédagogies divines

J’ai découvert le Sahara en 1992. Saisi par cette immensité, je partis quelques jours en retraite avec des amis et des guides chameliers. À mesure que nous quittions l’activité du monde, le silence se faisait progressivement et chacun retenait ses paroles. L’air était frais et je le sentais comme jamais, à chaque respiration et sur mon visage, j’expérimentais simplement le fait de vivre à la manière d’un arrêt sur image.

Une prise de conscience s’opérait tout simplement. Le silence, la confiance en nos guides, le ciel d’azur, le panorama ouvert à perte de vue, tout conduisait à la réflexion. Le soir venu, lors du bivouac, je contemplais un ciel immense, l’univers semblait à portée de main. Je ne parvenais pas à fermer les yeux devant un firmament que je n’avais jamais contemplé en 22 années de vie !

Pourtant, la marche au Sahara fut une rude épreuve pour tous dès le lendemain matin. L’exotisme des premiers instants avait disparu. Chacun faisait l’expérience de sa dépendance au groupe et de sa vulnérabilité dans l’environnement hostile. Chacun apparaissait de plus en plus à découvert, sans artifice. Nous étions mis face à nos propres fragilités.

La monotonie des paysages occasionnait une contemplation plus intérieure, une quête plus personnelle. C’est la question du sens qui s’impose progressivement. Les prières bibliques quotidiennes permettent une rencontre cœur à cœur avec Dieu comme on en a rarement dans le tourbillon des activités habituelles.

La nudité de ces espaces rend plus tangible la transcendance de Dieu. En réalité, la première fois on ne sait pas pourquoi on va au désert. En revanche, on y retourne comme par nécessité de répondre à un appel, un appel spirituel, un appel mystique, un appel divin.

Nous parlons souvent du désert en paroisse dans les églises pour illustrer le dépouillement du Christ dans son offrande, pour inviter au silence qui fait surgir la Parole de Dieu et redonner à chacun sa dimension de pèlerin de l’existence dans son carême annuel.

La vie chrétienne du XXIe siècle en milieu urbain s’organise dans un cadre de vie où le temps est compté, le bruit omniprésent et la vie communautaire à la fois épisodique et distendue. Il faut inventer chaque année un itinéraire adapté, invitant à la conversion et à l’apaisement.

Dans nos quartiers populaires sévit une grande misère sociale liée à la détresse économique, à la précarisation de l’humain ainsi qu’aux blessures relationnelles multiples. La vie paroissiale est devenue un creuset de la rencontre.

Les chrétiens inventent sans cesse de nouveaux chemins grâce à la Tradition

Voici trois exemples d’itinéraires de Carême : « Prière-Pain-Pomme ».

Chaque vendredi midi de carême, nous proposons une itinérance œcuménique dans des lieux de culte chrétiens de toute la ville. Permettant de se réapproprier le jeûne par la frugalité offerte du pain, de l’eau et d’une pomme. Le temps de prière fixe ensemble le regard de tous vers l’essentiel qui est le Christ, en qui nulle division ne tient.

Des centaines de millions de chrétiens entrent discrètement en carême de par le monde
Il y a ensuite le Chemin de croix, préparé par des migrants qui nous emportent dans leur formidable élan au-delà des frontières du confort et du consumérisme, pour nous enseigner à sortir de nos sédentarités pour devenir nomade à la rencontre des autres.

Enfin, un pèlerinage urbain de quelques kilomètres à pied permet de rejoindre le cœur de la cité d’où jaillit autrefois la proclamation de l’Évangile, au premier temps de notre diocèse au tombeau de saint Julien du Maine. Cette marche permet de faire mémoire de la naissance de la foi depuis Jérusalem jusque dans nos contrées.

Être croyant dans les grandes villes des temps postmodernes

Le désert, avec ce qu’il comporte d’inconfort, d’hostilité, de monotonie et de sécheresse, se retrouve comme composante interne, habituelle de la vie des êtres dans les quartiers des grandes villes.

C’est pour cette raison que la perspective pastorale ne consiste pas tant à ajouter du jeûne aux privations alimentaires, de l’aridité à la sécheresse relationnelle ou du silence à l’angoissante solitude des gens déplacés ou abandonnés ; que de donner du sens à chaque élément de l’existence.

Expérimenter sa désolation, c’est aspirer déjà à la consolation. Si nous partageons l’expérience du désert pour transmettre que l’Espérance d’une oasis habite tous les déserts. Je conclurai avec cette phrase : « Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur » (Prophète Osée 2, 16). 

Pâques arrivera bientôt, tout en fleur, promesse de vie éternelle en Dieu. Amen.

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Henry Fautrad est prêtre au Mans dans les quartiers Sud et est délégué des relations islamo-chrétiennes dans la Sarthe.