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Points de vue

De Bruno Guigue à Robert Redeker

Rédigé par Amara BAMBA | Lundi 31 Mars 2008

La ministre de l'Intérieur a limogé un préfet et un sous préfet la semaine dernière. Bernard Biquet, 62 ans, préfet de Lorraine, aurait été limogé à cause de son attitude envers le candidat UMP dans l'entre-deux tours des municipales à Metz. Madame Alliot-Marie, a estimé que M. Biquet a manqué à son devoir de réserve. C'est le même motif qu'évoque madame la ministre pour limoger Bruno Guigue, sous-prefet de Sainte. Mais l'affaire Guigue relève-t-elle de la politique nationale ?



M. Guigue est un spécialiste des conflits du Moyen Orient. Grand connaisseur du dossier, ses compétences ne sont plus à démontrer. Et ses positions sont connues. Car depuis longtemps il écrit que la solution du conflit israélo-palestinien passe par le respect du droit internationale, l'application des résolutions de l'Onu et le respect des dispositions du Comité des droit de l'Homme.

Face à cette position, il y a ceux qui croient en une solution militaire. C'est la position que décode M. Guigue dans un appel publié le 27 février 2008, par le quotidien Le Monde. Cet appel sous le titre « l'Onu contre les droits de l'homme » est signé de personnalités que Bruno Guigue qualifie de « Lobby pro-israélien [qui] se déchaîne contre l'ONU ».

Dans un style incisif, M. Guigue reprend les arguments du Lobby et leur oppose les siens. Sur le terrorisme par exemple, il rappelle que « Les odieux attentats du 11 septembre 2001 ont fait dix fois moins de victimes que le siège de Beyrouh par Tsahal en 1982 ». M. Guigue rappelle à ses adversaires qu'il n'y a pas de quoi se « confondre d'admiration devant les geôles israéliennes où, grâce à la loi religieuse, on s'interrompt de torturer durant le shabbat. » Ce qui est chose connue dans la mesure où les lois israéliennes autorisent encore la torture.

M. Guigue rappelle ainsi des faits que ses adversaires passent sous silence dans leur admiration pour Israël. Mais la citation la plus répandue du texte de M. Guigue, concerne les méthodes de l'armée israélienne dans les territoires occupés. Car écrit-il, « l’art de l’amalgame intellectuel atteint des sommets. Mêlant tout et son contraire, le texte publié par « Le Monde » mise sur la confuse indignation du lecteur en anesthésiant au passage son jugement critique [...] La peine de mort, enfin, est cruellement appliquée en Iran. Mais les aspects odieux du régime de Téhéran ne le résument pas pour autant, et le régime saoudien n’a rien à lui envier. Surtout pas l’amitié des Etats-Unis, où un président texan a été élu sur sa réputation d’exécuteur intraitable des criminels supposés. Sans parler d’Israël, seul Etat au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles. »

Cette dernière phrase enlève la palme des citations médiatiques. L'image du sniper en position de tir, pointant son viseur sur une gamine avec son cartable sur le dos est affreuse. Sous la plume d'un énarque, un intellectuel autorisé, elle devient insoutenable. Néanmoins personne ne discute les propos de M. Guigue, car chacun connait la réponse.

Lorsque Bruno Guigue signe ses analyses y compris dans la prestigieuse revue jésuite, Etvdes, il le fait en tant qu'intellectuel. Sa qualité de préfet n'apparaît pas. Donc en apprenant l'affaire Guigue, l'on pense à l'affaire Redeker. L'un et l'autre sont des fonctionnaires. Redeker est enseignant et Guigue sous-préfet. Le sous-préfet dont le mandat est local a écrit sur une question internationale. L'enseignant tenu à la laïcité s'est exprimé sur la religion. Le Prefet a critiqué Israël et il a été déchu. L'enseignant a critiqué l'islam mais il a été promu au CNRS !
Comparaison n'est pas raison, mais ce « deux poids, deux mesures » est une bêtise de plus. Car elle nourrit l'image de pays dangereux qui colle à Israël. En limogeant M. Guigue sans sommation, Michèle Alliot-Marie alimente cette image. Les messages de soutien à Bruno Guigue suffisent à le montrer.

Comme Pascal Boniface en 2003, on peut s'interroger: « Est-il permis de critiquer Israël? » ( éd Robert Laffont). Sa question avait valu à M. Boniface de quitter le parti socialiste. Cinq années plus tard, l'affaire Bruno Guigue montre qu'à droite comme à gauche, cette vieille question est toujours d'actualité.