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Religions

Avicenne, un philosophe influent en Orient et en Occident

Saphirnews partenaire du 2e Festival soufi de Paris

Rédigé par | Mercredi 12 Décembre 2018 à 09:00

Chercheuse au CNRS, Meryem Sebti* travaille sur l’œuvre du philosophe d’origine iranienne Ibn Sîna, connu sous le nom d’Avicenne en Occident. Invitée dans le cadre du Festival soufi de Paris pour parler du « miroir dans la théorie de la connaissance d’Avicenne » , elle nous livre quelques clés pour mieux situer ce grand penseur musulman.



Avicenne, un philosophe influent en Orient et en Occident

Saphirnews : Qui est Avicenne ?

Meryem Sebti : Abou Ali al Husayn Ibn Abd Allah Ibn Sînâ, connu en Occident sous le nom d’Avicenne, est né en 980, près de Rayy (ville située près de Boukhara, en Ouzbékistan, à l’époque situé dans le grand Iran, ndlr), et mort en 1037. Issu d’une famille noble iranienne, il a toujours vécu en pays de langue persane, mais il a rédigé son œuvre en arabe, langue savante de l’époque dans laquelle le corpus philosophique a été traduit entre le IXe et le XXe siècle.

Il a lu les grands philosophes grecs, Platon, Aristote et ses commentateurs et se reconnait comme leur héritier. En continuité intellectuelle, il pense avec les notions philosophiques qu’ils ont léguées, comme tous les falâsifa (terme arabe issu du grec ancien pour désigner les philosophes). C’est également un médecin de génie qui a rédigé une somme médicale majeure, Qanûn , le Canon de médecine. Philosophe musulman, il engage un véritable projet religieux de philosophie.

C’est un penseur fascinant, on est vraiment ébloui par sa puissance spéculative. Quand on le lit, on voit sa pensée en mouvement en train de se constituer. C’est la marque des grands philosophes.

Quel est l’apport de sa philosophie en Occident ?

Meryem Sebti : Dès le IXe siècle, à Tolède une partie de ses ouvrages a été traduite en latin. Il a exercé une influence majeure sur les grands maîtres latins Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Son apport principal est la distinction qu’il opère entre l’essence et l’existence. Dieu est le seul Être dont l’existence est nécessaire, et tout être en dehors de Lui est possible. L’existence se surajoute donc à l’essence de tout ce qui n’est pas Dieu.

Cette distinction entre Dieu et le créé devient un élément fondamental dans toute la métaphysique occidentale. Avicenne permet aux grands maîtres latins du Moyen Âge de faire le lien entre les philosophes grecs païens et le monothéisme. Son Canon de médecine a été traduit en latin au XIIe siècle et est devenu l’ouvrage de référence des études médicales jusqu’à l’aube de la Renaissance.

Quel est son apport à l’islam ?

Meryem Sebti : Avicenne est le philosophe le plus influent du monde musulman. A partir du XIIe siècle, les grands théologiens acharites, tels al-Ghazalî (m. 1111), bien que critique à son égard, et Fakhr ad-dîn al-Razî (m. 925-35) sont profondément nourris de sa pensée. Même le redoutable Ibn Taymiyya (m. 1328) – qui le critique violemment – connaît parfaitement sa pensée, dans toutes ses subtilités.

La conception avicénienne de la prophétie, celle de la relation de l’âme et du corps, des rêves, toutes ces doctrines sont devenues classiques et ont été transmises dans les centres traditionnels du savoir jusqu’au XIXe siècle, date à laquelle le savoir traditionnel a été supplanté par l’approche occidentale.

Il a donné une explication rationnelle à des phénomènes comme la visite des tombeaux des saints, la magie, les prières de demande (du’a) et leur exaucement. Tout ce qui advient ici-bas a une cause céleste et le philosophe est capable, grâce à la raison, de remonter aux causes de tous les phénomènes. Pour lui, la raison est la réalisation suprême de l’être humain. Elle est un don de Dieu qu’il convient de cultiver et de faire fructifier.

Quelle est la portée de sa pensée dans le monde contemporain ?

Meryem Sebti : Son apport et celui de tous les falâsifa, c’est de montrer que la raison peut nourrir la foi. Les deux ne sont pas incompatibles. C’est sa conviction profonde comme celle d’Averroès (m. 1198).

On est à une époque où il y a une tentation violente de retourner à un islam originel fantasmé et de combattre tout effort de raison. La philosophie d’Avicenne est un exemple magnifique qui montre que la raison étaye la foi.

Le paradoxe, c’est que les figures d’Avicenne et d’Averroès sont les plus représentatives de l’islam aux yeux de l’Occident médiéval, mais eux-mêmes ont eu de graves confrontations avec l’orthodoxie musulmane. Ils ont été les ambassadeurs les plus prestigieux de la civilisation islamique, mais ils n’ont pas été prophètes en leur pays. Avicenne a eu une vie chaotique, très difficile ; et Averroès fut accusé d’hérésie.

En islam, la philosophie a été très importante, mais fut aussi objet de méfiance de la part des théologiens et des juristes. Le destin de ces philosophes nous invite à penser la relation que l’islam a entretenue, et entretient toujours aujourd’hui, avec ses intellectuels.

* Meryem Sebti a publié, entre autres, Avicenne, l’âme humaine (PUF, 2000). Elle a codirigé, avec Daniel De Smet, 100 fiches pour connaitre l’islam (Bréal, 2016)


Clara Murner
Clara Murner est doctorante en langue et littérature arabes à l'Université de Strasbourg, au sein... En savoir plus sur cet auteur