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Livres

Allah se révèle au féminin, une réalité occultée mais essentielle de l’islam

Rédigé par Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu | Vendredi 3 Avril 2020 à 15:00

Le livre d’Eric Geoffroy, « Allah au féminin », révèle une réalité essentielle de l’islam, toujours dissimulée et pourtant inhérente à l’enseignement du Prophète Muhammad.



Allah se révèle au féminin, une réalité occultée mais essentielle de l’islam
« La femme est le rayon de la lumière divine. Il semble qu’elle ne soit pas une créature mais une créatrice. »

Voilà ce que répond Cheikha Nur, la guide spirituelle de la confrérie soufie Mevlevi, à Eric Geoffroy qui lui propose l’hypothèse d’« Allah au féminin » (Albin Michel, 2020). Bien sûr, elle cite le grand poète mystique de Konya, Rumi dont la pensée, qui s’exprime aussi bien par les mots que par la musique et la danse, à l’origine des derviches tourneurs, est fondatrice de la confrérie que dirige Cheikha Nur.

Jalal ud-Din Rumi sait de quoi il parle car, dans la rencontre avec Shams de Tabriz, à la fois son alter ego en mystique, son miroir et son maître, il se vit souvent en féminin. En témoigne cet extrait d’un de ses poèmes :

« Tu es mon ciel,
Je suis la terre
Stupeur : de mon ventre que feras-tu naître ?
Que sait la terre
De la graine plantée ?
Par toi fécondée
Mais toi seul sait ce qu’elle porte en elle. »

Ibn Arabi a porté haut l’idée de la primauté du féminin

Ce que cette rencontre porte en elle, certains lecteurs de Rumi le savent maintenant, c’est le Mathnawi, l’un des textes initiatiques d’enseignement spirituel les plus puissants, comme ceux qui, par exemple, se réunissent en cercles pour lire et commenter ce texte en France et ailleurs.

Allah se révèle au féminin, une réalité occultée mais essentielle de l’islam
Mais à l’appui de sa démonstration d’Allah au féminin Eric Geoffroy, s’il cite Rumi abondamment, s’appuie essentiellement sur l’imagination créatrice du grand cheikh Ibn Arabi, reconnu comme celui qui imposa l’idée de la primauté du féminin :

« Dans l’ordre créationnel, l’Âme universelle est la première des âmes. De genre féminin, elle est incarnée par la femme qu’Ibn Arabi nomme parfois "l’âme totale". Le Féminin est donc premier dans la Manifestation, et tout ce qui est créé en dérive. »

Cette vision qui défie les préjugés religieux de chaque époque sera reprise et développée six siècles plus tard par l’un de ses disciples prestigieux, l’émir Abd el-Kader.

Lire aussi : La force du Féminin en islam, selon Ibn ‘Arabi et l'émir Abd el-Kader

La femme est la théophanie (apparition sous forme concrète) parfaite de Dieu, affirme Ibn Arabi dans ses Révélations de La Mecque lorsqu’il narre en détail sa rencontre avec Nizam, une jeune fille atteignant à un degré divin de la perfection à ses yeux.

« J’étais en train d’accomplir les circumambulations rituelles autour de la Ka’ba, raconte-t-il, mon esprit goûtait une paix profonde ; une douce émotion dont j’avais parfaitement conscience s’était emparée de moi. Je sortis de la surface empierrée, à cause de la foule qui s’y pressait, et je continuais de circuler sur le sable. Soudain me vinrent à l’esprit quelques vers ; je les récitais suffisamment à voix haute pour être entendu non seulement de moi-même, mais, à supposer qu’il y eut là quelqu’un qui m’eût suivi. »

« Ah ! connaître si elles savent quel cœur elles ont possédé… Les fidèles d’amour restent perplexes dans l’amour, exposé à tous les périls. »

« A peine les avais-je récités que je sentis sur mon épaule le contact d’une main plus douce que la soie. Je me retournai et me trouvai en présence d’une jeune fille, une princesse d’entre les filles des Grecs. Jamais je n’avais vu une femme au plus beau visage, au parler plus suave, au cœur plus tendre, aux idées plus spirituelles, aux allusions symboliques plus subtiles. Elle surpassait tous les gens de son temps en finesse d’esprit et en culture, en beauté et en savoir. »


De cette rencontre est né un recueil de poèmes, Le chant de l’ardent désir, d’où sont extraits ces vers, les plus généralement cités quand on évoque le Cheikh al-Akbar, car ils sont le reflet de son état intérieur :

« Prodige ! Une jeune gazelle voilée
Montrant de son doigt pourpré et faisant signe de
Ses paupières !
Son champ est entre côtes et entrailles,
Ô merveille, un jardin parmi les flammes !
Mon cœur devient capable de toute image :
Il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines,
Temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins, Tablette de la Torah et livre du Coran.
Je suis la religion de l’amour, partout où se dirigent ses montures,
L’amour est ma religion et ma foi. »

La quête de l’équilibre

Allah au féminin, c’est bien d’une révélation qu’il s’agit. Ce travail d’Eric Geoffroy dévoile une réalité essentielle de l’islam, toujours dissimulée et pourtant inhérente à l’enseignement du Prophète Muhammad. Les deux premiers noms divins prononcés dans la prière cinq fois par jour par les musulmans, (Ar-Rahman, Ar-Rahim) sont issus d’une racine commune, RHM, signifiant la matrice. Peut-on trouver plus féminin ? Ce qui fait dire à certains que Dieu a pour ses créatures l’amour d’une mère pour ses enfants. Pourquoi lui avoir substitué alors une virilité souvent agressive, allant jusqu’à l’exclusion des femmes, et provocant une violence continuelle ?

Pourtant, Dieu créa l’être humain à son image, « à l’image de Dieu Il le créa, masculin et féminin Il les créa », selon la Genèse. L’Adam primordial était androgyne et c’est cet équilibre parfait du masculin et du féminin que tout humain est invité à retrouver en lui-même. « Le Féminin étant présent en chacun de nous, nous sommes encouragés à faire l’effort d’équilibrer ces deux pôles que sont le féminin et le masculin afin de vivre en harmonie en soi, dans le couple et dans la société », enseigne Khaled Bentounès, cheikh de la confrérie Alawiyya. Le couple est le lieu idéal pour la recherche de l’harmonie, le Coran dit : « A partir de toute chose, Nous avons créé des couples, afin que vous méditiez. »

Allah se révèle au féminin, une réalité occultée mais essentielle de l’islam
Et qu’en est-il du couple chez les musulmans ? C’est loin d’être parfait. Des exemples positifs existent cependant, notamment chez ceux qui accèdent à la spiritualité. Un grand mystique du Xe siècle, Hakim Tirmidhi avait trouvé avec son épouse une « osmose plutôt rare ».

Sa femme peut être considérée, en effet, comme son initiatrice, écrit Eric Geoffroy, du fait qu’elle recevait des visions et des inspirations qui étaient destinées à son mari. Lors d’une de ces visions, elle voit apparaître un ange qui lui apporte une branche de myrte, symbole d’immortalité. « Est-ce pour moi ou pour mon époux ? », demande-t-elle. « Ceci, répond l’ange, est pour vous deux car vous êtes ensemble dans un même degré spirituel. »

Le livre d’Eric Geoffroy paraît opportunément à une période où les femmes n’acceptent plus l’humiliation d’être considérées comme inférieures, avec toutes les conséquences qui en découlent et interfèrent dans leur vie.

Voir aussi la vidéo de La Casa del Hikma - L'égalité hommes-femmes en islam, un mytho ?

Quelques femmes imames, des guides spirituelles… est-ce l’annonce d’un réel changement ? Le cheikh Khaled Bentounès affirme que la femme est porteuse de paix et devrait être l’instrument de ce changement. « Dans l’histoire de l’islam, nous avons eu des femmes savantes, imames, reines, grandes mystiques, grandes philosophes, grands médecins et ingénieurs. Mais toutes ces femmes ont été oubliées. »

Il ajoute : « L’inégalité n’existait pas au départ, c’est après que les hommes ont accaparé des droits et ont même inventé des hadiths sur le Prophète Muhammad qui sont mensongers, fabriqués de toutes pièces concernant la femme. (...) En grande majorité, ce sont des hommes qui gouvernent ce monde et qui le mènent soit politiquement, soit économiquement, soit religieusement. Ce sont les hommes qui mènent d’autres hommes dans l’affrontement et les oppositions. » Et de conclure : « Nous pensons que c’est par la femme que le monde pourra peut-être changer. »

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Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu sont tous deux membres fondateurs et animateurs de l’association des Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch, dont Marie-Odile Delacour est la présidente.

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