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Points de vue

Sifaoui partout : à quand la prise en compte d’un discours islamophobe de fait ?

Rédigé par Asif Arif et Marc Cheb Sun | Lundi 23 Novembre 2015



Sifaoui partout : à quand la prise en compte d’un discours islamophobe de fait ?
Depuis quelques jours, Mohamed Sifaoui est omniprésent sur les chaînes d’information françaises pour livrer son expertise sur le terrorisme et partager, avec les Français, sa vision des choses. Nous ne sommes, bien évidemment, pas contre des débats de fond, mais les positions très tranchées de Sifaoui sur un certain nombre de sujets nous laissent toutefois perplexes et penseurs sur l’avenir des experts appelés à présenter leurs vues sur les chaînes de télévision.

Ce qui nous choque au-delà de tout est cette phrase tenue par Mohamed Sifaoui sur le plateau d’une émission spéciale « Attentats de Paris » sur France 2 à l’évocation du nom de Latifa Ibn Ziaten, qui s’est vue remettre jeudi 19 novembre le prix 2015 de la prévention des conflits par la Fondation Chirac : « Je suis quand même assez étonné que dans un pays où on a compris qu’il y a avait une guerre idéologique à mener (…) qu’on honore à ce point une femme qui a perdu son fils mais qui porte le voile .»

Le voile est, aux yeux de Sifaoui, un élément disqualificatif, au point qu’en France plus personne ne devrait être décorée si elle porte ce signe. Il faut ici présenter plusieurs séries d’observations.

Une affirmation contraire à la liberté de religion et à la laïcité

D’abord, d’un point de vue juridique, les propos de Sifaoui contreviennent frontalement à la liberté et la loi de 1905 qu’il prétend pourtant défendre. En effet, la République assure, au titre de la loi de 1905, la liberté de conscience permettant ainsi à tout citoyen de se voir remettre un prix puisque si l’Etat est neutre, les citoyens, eux, sont divers et libres de pratiquer leurs religions comme bon leur semble.

Qu’aurait dit Sifaoui si la personne concernée avait été un homme portant une kippa ? Qu’aurait dit Sifaoui s’il s’agissait d’une religieuse portant un voile ? Aurait-il réagi en invoquant de manière totalement acontextuelle le droit des femmes et autres principes fondamentaux inapplicables dans notre cas ?

L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, que peut-être Monsieur Sifaoui a oublié en raison de l’état d’urgence, laisse libre un individu de choisir sa religion. Si Monsieur Sifaoui a décidé de ne plus être musulman, c'est bien heureusement libre à lui. Cette femme, elle, a décidé de porter le voile. Avec ou sans, son combat est exemplaire et c'est ce combat qui est honoré. Ce propos s'inscrit également dans une vision en violation de l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme qui prévoit le principe de non-discrimination. Il s’agit manifestement d’une violation de la liberté religieuse combinée à une discrimination en raison de la religion.

Une affirmation faisant fi de l’énergie musulmane en France et du monde

Au-delà de l’aspect purement juridique, les propos de Sifaoui sont une honte pour la France. A l’heure où notre pays fait largement circuler des hashtags #NousSommesUnis, de tels discours sont destructifs de l’unité nationale mais également de l’image que l’on donne de notre société à l’étranger. Car il existe en France et ailleurs, n’en déplaise à Sifaoui, une vraie énergie musulmane.

Prenons d’abord l’exemple de l’international et attardons-nous un instant sur Malala. Cette jeune femme, nobel de paix, ne devrait pas mériter ce titre, selon Sifaoui, du fait d'être voilée ? Cela rejoint également les propos de Jeanette Bougrab qui disait de Malala dans son dernier ouvrage comme il est dommage qu’elle porte le voile. Cette femme a porté le voile et a été le symbole d'une lutte pour les droits de l’homme et le symbole de la promotion de l’égalité de l’accès homme-femme au sein des écoles dans les villages défavorisés du Pakistan. La vision de Mohamed Sifaoui n’en ressort que plus pathétique à l’égard de Latifa Ibn Ziaten.

En France comme ailleurs, les musulmans sont divers, dans leurs pratiques et leurs réalités. Un signe, tout comme l'absence d'un signe, ne saurait les résumer, les réduire à quoi que ce soit, définir ce qu'ils sont ou ce qu'ils ne sont pas. Enseignants, policiers, infirmiers, entrepreneurs, artistes, ouvriers, avocats... Ils se mobilisent contre toutes les « guerres idéologiques » qui veulent séparer les Français.

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Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, enseignant et directeur aux affaires publiques de l’Association musulmane ahmadiyya de France. Marc Cheb Sun, auteur et éditorialiste, est directeur de la revue D'ailleurs et d'ici.