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Monde

Reconnaissance des droits des Saoudiennes, une avancée opportune pour le royaume

Spécial #8Mars

Rédigé par Mhia Rawnak | Jeudi 8 Mars 2018

Quel état des lieux dresser du respect des droits des femmes en Arabie Saoudite en 2018 ? Panorama sur la situation avec Mhia Rawnak, en partenariat avec l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions.



Wojdan Shaherkani, ici à l’image, est une judokate saoudienne qui fut la première athlète féminine saoudienne de l'histoire olympique. © Olympic Judo London 2012 –Martin Hesketh, Flickr, CC BY 2.0
Wojdan Shaherkani, ici à l’image, est une judokate saoudienne qui fut la première athlète féminine saoudienne de l'histoire olympique. © Olympic Judo London 2012 –Martin Hesketh, Flickr, CC BY 2.0
« Je veux juste rappeler au monde que les femmes américaines ont dû attendre longtemps pour obtenir leur droit de vote. Nous avons donc besoin de temps. Nous avons pris plusieurs mesures. Au temps du roi Salmane, les femmes ont pu voter pour la première fois et 20 femmes ont gagné à ces élections.

Les femmes peuvent maintenant travailler dans n'importe quel secteur. (…) Les femmes peuvent effectuer n'importe quel travail qu'elles souhaitent. Ce qui reste, c’est que nous devons soutenir les femmes pour l'avenir et je ne pense pas qu'il y ait des obstacles que nous ne pouvons pas surmonter. »
Mohammed Bin Salmane, Bloomberg, avril 2016.

Des droits des femmes encore bafoués

Malgré les efforts entrepris en matière de respect des droits des femmes en Arabie Saoudite, le rapport de l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme paru en janvier 2018 souligne encore les progrès à faire dans le pays. Cette enquête sur le terrain met l’accent sur « une double vulnérabilité » féminine encore présente dans un État traditionnellement réticent aux droits humains.

Le maintien du statut de « gardien masculin » perpétue l'inégalité entre les genres et confère aux femmes un statut minoritaire toute leur vie. La circulaire royale du 18 avril 2017 a peu modifié ce régime de « tutelle ». Plus problématique, au-delà d'ambiguïtés juridiques, les autorités publiques peuvent se montrer discriminantes, notamment dans le cadre d’affaires de violence domestique.

En outre, si elles demeurent une avancée décisive, les élections de 2015 ont toutefois montré l’émergence limitée des femmes dans les affaires publiques. Avec moins de 1 000 candidates, les femmes n’ont représenté en effet qu’à peine 10 % des postulants aux conseils municipaux. De plus, parmi la douzaine de candidats non autorisés à se présenter, deux étaient des femmes activistes, dont une militante des droits humains.

Un vent de modernisation souffle en faveur des femmes

Les violations des droits des femmes demeurent ainsi fréquentes mais un meilleur respect semble se profiler. Certes, la suspension d’un religieux pour avoir déclaré, lors d’un prêche, que les femmes avaient « un quart de cerveau » en septembre 2017 peut être considéré comme du ressort de la symbolique. Pour autant, elle ne doit pas occulter les avancées en faveur des droits des femmes, comme en témoigne le motif officiel de suspension d’« atteinte aux valeurs d’égalité, de justice et de respect des femmes inhérentes à l’islam ».

Avancée majeure et plus concrète, les Saoudiennes sont désormais autorisées à quitter le domicile conjugal sans être théoriquement contraintes d'y retourner. Par ailleurs, le droit de vote des femmes est effectif depuis 2015 à la suite d'un décret de l’ancien monarque Abdallah Ben Abdelaziz Al Saoud en 2011. Les femmes ont pu ainsi voter et se présenter aux élections municipales de 2015. Elles ont également eu le droit de faire leur entrée au Majlis al-Choura, le conseil consultatif du royaume.

Dans l’esprit d’une volonté d’une fonction publique plus féminine, le royaume saoudien veut recruter plus de femmes dans le secteur public, notamment aux postes de lieutenants-enquêtrices et dans les services d’émigration. Composant 22 % de la population active, les Saoudiennes constituent 5 % de la fonction publique, un secteur qui emploie pourtant 70 % des salariés saoudiens et où elles sont destinées majoritairement à des postes d'enseignantes ou de médecins. De même, dans le secteur privé, les Saoudiennes peuvent depuis peu ouvrir leur propre entreprise sans avoir au préalable reçu le consentement de leur tuteur.

L'octroi du droit de conduire pour les femmes prévu pour juin 2018 semble préfigurer une série de réformes annoncées, dont la suppression de la tutelle - un système récemment assoupli - et l'accès à l'ensemble des bâtiments publics. Ce contexte réglementaire pourrait contribuer au renforcement des droits des femmes.

Des limites structurelles et ancienne encore prédominantes

Le traitement de la condition féminine en Arabie saoudite n’est pas seulement nourri par la religion, comme le montre le journaliste Mohamed Turki Al-Rabiou. La sociologue française Amélie Le Renard estime en effet à sa suite que la séparation des sexes dans l'espace public saoudien ne s'explique pas uniquement à travers le prisme des traditions tribales. Le pouvoir politique a sa part de responsabilité.

Dans le même esprit, outre le « nationalisme religieux wahhabite », l'anthropologue saoudienne Madawi Al-Rasheed, professeur au King's College de Londres, estime que la marginalisation des femmes est due à des décisions politiques dans les domaines sociaux, culturel et religieux. En effet, si on s’appuie sur les travaux de l’historien indien Partha Chatterjee, le nationalisme religieux saoudien a érigé les femmes en icônes de la cohésion de l'oumma (communauté de foi des musulmans).

Asma Lamrabet. © Women SenseTour
Asma Lamrabet. © Women SenseTour
Une opinion également partagée par le docteur et féministe marocaine Asma Lamrabet, qui estime que « le problème de fond des sociétés islamiques est surtout un problème de déficit en démocratie et de sous-développement socio-économique. C’est un problème aussi de pouvoirs politiques qui manipulent et instrumentalisent la question du religieux afin de légitimer leur pérennité auprès de populations qui ont été éduquées à percevoir le religieux comme un véritable "échappatoire" identitaire ».

Suite au tournant géopolitique du 11 septembre 2001, le royaume s’est engagé à prôner une « image de héraut de la libération des femmes ». Il cherche ainsi à attirer le soutien nécessaire des élites libérales dans ses projets de réformes économiques, notamment celui de « Vision 2030 », le plan de développement et de diversification économique visant à sortir le pays de la rente pétrolière. Il souhaite ainsi s'installer durablement sur la scène internationale.

Dès la fin des années 1980, comme le montre l’anthropologue saoudienne Thuraya Al-Turki, les Saoudiennes, selon leur éducation et leur classe sociale, avaient en effet commencé à se mobiliser en faveur des droits des femmes. Cette mobilisation a été rendue possible dans un contexte de modernisation progressive du royaume. Ainsi, depuis la consécration en juin 2017 du réformateur Mohamed Ben Salmane comme prince héritier, cette récente image positive du pouvoir étatique est peu critiquée quant à son rôle ancien de pivot dans la marginalisation des Saoudiennes.

Pour autant, il ne faut céder au fatalisme comme le montre justement Asma Lamrabet. Une troisième voie est possible. Alliant le référentiel spirituel et les valeurs d’égalité, de dignité et de respect des droits humains, tout en luttant contre les extrémismes de tout bord, il s'agit de refuser la dévalorisation juridique, culturelle et sociale des femmes à tous les niveaux.

Pour aller plus loin


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Mhia Rawnak est une Observatrice Junior, membre de l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions. Étudiante en master à Sciences Po Bordeaux, Mhia Rawnak est passionnée par les enjeux de cette région complexe qu'est le Moyen-Orient. Observatrice junior sur l'Arabie Saoudite depuis 2018, elle souhaite éclairer sur les nouvelles perspectives qui s'offrent ou s'imposent à cette théocratie, pilier du monde arabe en pleine mutation.