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Points de vue

Produire une pensée islamique contemporaine

Rédigé par Mestiri Entretien avec Mohamed | Mardi 8 Juin 2004

L’institut international de la pensée islamique organise son 3e congrès annuel le 10 juin 2004 à l’Unesco. M. Mohamed Mestiri, président de l’institut nous expose les lignes majeures de ce grand rendez-vous qui regroupe de nombreux chercheurs, penseurs et acteurs de la problématique de l’Islam. C’est aussi l’occasion d’ouvrir le dossier sur la place de M. Mestiri dans le « conseil de sages » qui se réunit autour de la question de la formation des imams en France.



 L’Institut International de la Pensée Islamique (I.I.I.T.) organise son 3e congrès annuel le 10 juin 2004 à l’Unesco. M. Mohamed Mestiri, président de l’institut nous expose les lignes majeures de ce grand rendez-vous qui regroupe de nombreux chercheurs, penseurs et acteurs de la problématique de l’Islam. C’est l’occasion d’ouvrir le dossier sur la place de M. Mestiri dans le « conseil de sages » qui se réunit autour de la question de la formation des imams en France.

Saphirnet.info: Le thème de votre colloque de jeudi est : « penser la modernité et l’Islam, regards croisés ». De quoi s’agira-t-il exactement à ce colloque ?

Ce colloque est celui d’une pensée critique de la conscience islamique contemporaine et une pensée critique de la modernité dans son rapport avec l’Islam. Cette formulation est préférable à « Islam et modernité ». Car nous voulons nous pencher sur la pensée, la manière de concevoir et de percevoir l’Islam et la modernité et non pas sur leurs sources respectives. Ce qui nous évite de réduire le débat aux aspects idéologiques et théologiques. Nous voulons voir ensemble ce qui peut représenter un avenir commun entre le monde de l’Islam et celui de la modernité. D’où le titre  de « regards croisés ». Regard du monde de la modernité vers l’Islam et aussi regard des intellectuels de l’Islam vers le monde de la modernité.

Pour croiser ces regards vous avez invité une belle brochette d’intervenants. Quel est le profil de vos invités ?

Ce colloque s’inscrit dans le cadre d’un travail commencé il y a trois ans. Cette rencontre est la troisième que nous organisons. Elle réunit des chercheurs sur l’Islam. Certains sont musulmans d’autres non. Notre démarche a évolué sur cette question. Au départ, nous voulions suivre la pratique de l’AMSS (Association of Muslim Social Scientists), l’association des chercheurs musulmans, initiée dans les années 70, et qui constitue le plus grand réseau de chercheurs musulmans à travers le monde. Mais en France, nous avons évolué depuis le congrès de 2002 d’un rassemblement de chercheurs musulmans vers un rassemblement de chercheurs, sans considérations religieuses. Le but est que, d’une part, notre recherche soit conforme aux défis en cours dans les milieux de la recherche sur le rapport de l’Islam à la modernité. Et d’autre part afin que les chercheurs musulmans évoluent dans le défi moderne et qu’ils soient capables de produire une pensée contemporaine avec un langage qui soit universel et qui ne se réduise pas à la communauté musulmane.

Qu’est ce qui motive votre choix de l’Unesco ?

Ce choix est motivé par notre volonté de rassemblement et d’universalité... L’Unesco symbolise cette reconnaissance de la diversité culturelle. Tout comme dans le choix de nos intervenants, nous avons pris en compte ceux qui croient vraiment à la diversité culturelle. Ceux qui prennent en compte l’importance de l’identité, et la reconnaissance de l’altérité identitaire dans la construction d’un avenir plus humain.

Nous remarquons aussi que vos intervenant ne sont plus à majorité arabophone.

Vous faites certainement référence à quelques conférences arabophones de passage à une époque qui se situe en dehors de la stratégie culturelle de l’I.I.I.T en France. Car, en réalité, notre institut est bilingue en France. Il travaille en français et en arabe. Mais la priorité est à l’expression francophone dans son travail puisque son objectif est tout d’abord de produire une pensée francophone.

A quel public est destiné votre travail ?

Notre public est diversifié comme en témoigne les profils des intervenants au colloque de jeudi 10 juin. Les colloques et conférences visent les chercheurs et les universitaires pour accélérer et améliorer la productivité de la pensée musulmane en France. Nos rencontres ont aussi pour objectif d’enseigner, expliquer la vision musulmane du monde contemporain. Ce qui nous amène à nous servir de supports et de méthodes pédagogiques appropriés pour vulgariser la pensée musulmane au large public français. C’est donc une double actions de recherche et de vulgarisation que nous menons dans l’institut. Le présent colloque est le premier qui rassemble en France, les chercheurs sur l’Islam ; qu’ils soient musulmans ou non. Il ne sera donc pas question de vulgarisation mais d’échanges et d’approfondissement de différentes visions sociologiques, politiques, théologiques… Pour la vulgarisation nous nous rendons dans des associations de jeunes, dans des mosquées. Nous animons aussi quelques séminaires que nous organisons généralement dans nos locaux dans la ville de Saint Ouen (93).

Quels sont les problématiques qui vous ont préoccupés ces dernières années ?

La pensée musulmane francophone est en retard de plusieurs décennies sur la pensée musulmane arabophone. Je ne m’engage pas trop si je dis qu’elle est dans une phase d’initiation à la pensée. Elle n’est pas encore entrée dans le vif du sujet que véhiculent les penseurs et universitaires musulmans arabophones. Puisque la pensée musulmane arabophone est plus vieille donc plus expérimentée. Mais aussi parce qu’elle a été confrontée à des réalités comme la colonisation, la post-colonisation, etc… Nous essayons d’accompagner la présence musulmane en France et dans le monde occidental par une pensée évolutive, capable d’intégrer la notion de citoyenneté, de contribution musulmane dans une société à majorité et de culture non musulmane. L’an dernier, nous avons organisé un cycle de séminaires sur la méthodologie de la pensée islamique. Cette année, notre cycle de conférences portait sur l’apport de la pensée musulmane à la modernité sur des questions comme la mondialisation, la laïcité, les droits de l’Homme.

Le thème de votre congrès n’engage-t-il pas à confronter deux choses différentes par nature ? Car la modernité est liée aux contingences du temps alors que l’Islam est intemporel.

Notre thème porte sur la pensée islamique. La pensée islamique, n’est pas intemporelle, elle est temporelle. Dans notre production, nous ne voulons pas débattre de l’Islam. Car l’Islam est une conviction, un dogme, une loi éthique et spirituelle. Notre intérêt porte sur la manière de produire une pensée musulmane valable capable d’affronter les problèmes de notre temps à partir de cette conviction, ce dogme et cette loi. Nous nous inspirons du patrimoine islamique et nous nous inspirons aussi des sciences humaines et sociales. Il ne s’agit pas de moderniser l’Islam. Car l’Islam, comme toute autre religion, ne peut pas être modernisé. Mais il s’agit de doter la pensée musulmane, et non pas l’Islam, de pistes et d’outils de réflexion contemporains.

Votre nom est cité à la tête d’un « comité de sages » chargé de réfléchir à la question de la formation des imams. Qu’en est-il exactement ?

Il n’est pas vrai de dire que notre institut est à la tête du conseil dont vous parlez. J’ai été sollicité au même titre que chacun des membres de ce comité pour mener ensemble la réflexion sur la formation des imams et des cadres religieux en France. J’ai naturellement accepté et j’ai ouvert l’institut pour accueillir ces rencontres de travail parce que nous sommes un espace d’échanges et de rencontres. Au cours des deux premières rencontres, nous nous sommes donc retrouvés dans le statut de coordination sans forcément le choisir.

En quoi consiste le travail de ce « comité de sages » ?

Cette commission est une commission réflexion qui ne s’intéresse pas réellement à l’aspect exécutif. Nous nous intéressons à faire avancer la réflexion dans la formation des cadres religieux. Ce qui dépasse la formation des seuls imams. Les théologiens, les conférenciers sont aussi des cadres religieux. Et notre réflexion porte sur l’idée d’un institut de théologie qui puisse former les cadres religieux musulmans capables de répondre aux exigences de notre temps. Cet institut doit se référer aux sources musulmanes, la jurisprudence, la théologie islamiques mais aussi aux sciences sociales et aux sciences humaines contemporaines.

Ce travail de réflexion ne peut-il pas être mené par le Conseil Français du Culte Musulman (Cfcm)? Le Cfcm a déjà une commission en place sur la question des imams.

Nous avons accepté de participer à ce comité sur la base de la concertation avec le Cfcm. Depuis la première réunion, M. Mohamed Bechari, vice-président du Cfcm et responsable des commissions au sein du Conseil, est membre du comité de réflexion. Le responsable de la commission du Cfcm chargée de la question des imams s'est joint à notre comité de réflexion aussi. C'est que la commission a besoin d’accélérer la réflexion sur la question en vue de présenter un projet valable de formation de cadres religieux dans un cadre institutionnel, un cadre universitaire. Sans cette perspective, nous ne pouvons pas travailler en tant qu’institut de recherche ou intellectuel musulman indépendant favorable au dialogue intra-islamique.

Dans la presse, nous avons pu lire que ce comité relève d’une stratégie politique du nouveau ministre de l’Intérieur pour écarter certaines personnes de la question des imams.

Cette analyse relève du fantasme. Ces journaux ont écrit sur nous sans nous avoir entendus. J’ai refusé par exemple de m’adresser à un journaliste du Monde. Cela ne l’a pas empêché de se livrer à des spéculations sur moi-même et sur ce conseil. Sachez que cette commission de réflexion fait un travail d’accompagnement du Cfcm. Nos résultats seront présentés aux Cfcm.

Vous avez certainement eu connaissance du rapport que Dounia Bouzar à l’Institut des Hautes Etudes en Sécurité Intérieur. Quelle explication voyez-vous ce « tout islam » de certains Musulmans nés en France ?

Je pense que ce phénomène que pointe Dounia Bouzar existe aussi dans le monde arabe. On y rencontre des Musulmans qui ont un rapport à l’Islam comme donnée sociologique et culturelle et d’autres Musulmans qui ont un rapport à cultuel et qui se réfèrent aux textes. Ces deux rapports qui émanent de tendances idéologiques dans la pratique de l’Islam, existent aussi dans le monde arabe. Ce n’est donc pas une spécificité française. Dans l’Histoire de l’Islam, il y a eu des gens qui s’identifient à l’Islam comme appartenance sociale, tribale. Nous en avons un exemple avec la tyrannie de Mouhawiya qui est une tyrannie tribale.  Mais cela est encore d’actualité. Et cette version que je peux appeler littéraliste existe depuis d’avènement des écoles théologiques et juridiques en Islam. Et je ne pense pas que cela puisse être forcement relié à l’origine sociale ou nationale de l’individu. C’est plutôt un choix personnel qu’il faut relier à la capacité ou à la volonté des personnes concernées à analyser le texte. Chez certains francophones comme chez certains arabophones, cette capacité d’analyser le texte peut, bien entendu être réduite. Il faut laisser aux chercheurs et aux intellectuels musulmans le temps de faire évoluer leur vision. Et il faut les découvrir avant que la presse polémiste ne s’en prenne à eux.

Mais aussi il faut lire le travail de recherche avec un esprit analytique …

Le problème est que l’on a pris l’habitude d’entendre des prêcheurs qui font revivre l’émotion, qui défendent une certaine islamité. L’on est plus habitué à cela qu’aux intellectuels qui apportent une vision critique. D’où le choc. Mais je suis très optimiste quant à l’apport des penseurs et des intellectuels musulmans dans la critique de la réalité de l’Islam en France. Et je participerai à ce débat. Et je partage la vision de Dounia Bouzar sur la comparaison entre la pratique rigoriste et la pratique sociale de l’Islam. C’est une méthodologie à laquelle j’adhère. Mais aussi il est possible que le milieu francophone, vierge de connaissances des sources de l’Islam, soit favorable au discours simpliste qui réduit l’Islam au Halal et au Haram en fermant toute perspective de réflexion critique vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis du monde. Et il faut savoir que ces « littéralistes musulmans » en France ont quand même leurs référants dans les pays du monde arabe.

Propos recueillis par Nicolas Mom & Amara Bamba