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Points de vue

Mourad Benchellali : « Guantanamo sert la propagande jihadiste »

Rédigé par Mourad Benchellali | Samedi 29 Novembre 2014

Mourad Benchellali, ancien détenu de Guantanamo pendant deux ans et demi, témoigne aujourd’hui, à 33 ans, pour prévenir les jeunes de la tentation jihadiste. Reçu jeudi 27 novembre à Matignon et auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur les réseaux jihadistes, il nous livre ici son discours prononcé devant cette assemblée.



Mourad Benchellali, ancien détenu de Guantanamo, en appelle à la fermeture immédiate de la prison américaine. Il témoigne de sa terrible expérience.
Mourad Benchellali, ancien détenu de Guantanamo, en appelle à la fermeture immédiate de la prison américaine. Il témoigne de sa terrible expérience.
Mesdames et Messieurs les Sénateurs, bonjour,

Je m’appelle Mourad Benchellali. Je remercie la commission d’enquête du Sénat sur la lutte contre les réseaux jihadistes de l’opportunité qu’elle m’offre de pouvoir m’exprimer aujourd’hui et de lui apporter mon témoignage.

Je suis né en 1981 à Vénissieux, où j’habite encore. J’ai grandi dans un quartier qui doit sa notoriété au chômage, à l’exclusion, au racisme, aux premières révoltes urbaines des années 1980, d’où est partie la Marche pour l’égalité de 1983.

En 2001, je suis parti en Afghanistan. L’ennui, le besoin d’évasion, l’envie de voir au-delà d’une forêt de tours en guise d’horizon, un imaginaire forgé par le cinéma américain, et toute la naïveté de mes 19 ans m’ont convaincu d’entreprendre ce voyage à l’instigation d’un de mes proches.

Dès mon arrivée au Pakistan, j’ai tout de suite été accueilli et pris en charge avec d’autres jeunes comme moi en provenance du monde entier. Quelques jours plus tard, nous traversions la frontière pour nous retrouver dans un camp, au beau milieu du désert, près de la ville de Kandahar : Camp Farouk, un camp d’entraînement militaire tenu par les talibans.

À mes premières protestations, il me fut répondu que cela se passait comme ça ici, que tous les jeunes qui venaient en Afghanistan devait passer six semaines dans ce type de camp. À l’époque, les talibans n’étaient qu’une des nombreuses factions qui se disputaient le pouvoir dans le pays. De la même manière que ceux du camp d’en face, leurs besoins en combattants ne faiblissaient pas et ils recrutaient constamment partout où c’était possible.

Personne ne parle jamais de cette face cachée de la guerre qui existe pourtant depuis toujours : il est très facile de se retrouver embrigadé et avec une arme à la main sans pourtant l’avoir cherché. Rappelez-vous les combats dans le bocage normand avec ces gamins aux yeux bridés des confins de l’URSS sous uniforme allemand, trop heureux de se rendre aux militaires américains.

Au début de septembre, alors que mon séjour dans le camp venait de prendre fin et que je m’apprêtais à enfin rentrer chez moi, une grande agitation s’empara de nos hôtes talibans. J’appris plus tard que le 11-Septembre était entré dans l’Histoire comme le premier jour de ce qui allait prendre le nom de « Guerre contre la terreur ». Abandonnés sur place par les talibans, nous fûmes plusieurs milliers à fuir en direction du Pakistan sous les premiers bombardements de B52 américains et de l’Alliance du Nord lancée à nos trousses, désireuse de venger son chef, le commandant Massoud.

Après un effroyable périple de deux mois, une poignée d’entre nous réussit à rejoindre le Pakistan où nous fûmes recueillis par des villageois, qui s’empressèrent de nous vendre 5 000 dollars par tête aux forces spéciales pakistanaises, qui nous livrèrent à leur tour aux forces américaines.

J’étais de retour à Kandahar, désormais aux mains des Américains. Après deux semaines d’interrogatoires par la CIA et les Marines, j’étais mis dans un avion, une cagoule sur la tête et un casque sur les oreilles. Quelques heures plus tard, j’avais le triste privilège d’être un des premiers prisonnier à inaugurer le Camp X-Ray sur la base américaine de Guantanamo, à Cuba. J’allais rester de janvier à avril 2002 dans ses cages en plein air, avant d’être transféré à Camp Delta pour y séjourner encore deux ans.

Durant ces deux ans et demi à Guantanamo, j’ai été interrogé sans relâche, battu, torturé et privé de tous droits. Aux yeux de nos geôliers, nous étions des paquets, des « package » comme ils nous appelaient. J’étais un « package » de niveau 4, c’est-à-dire considéré comme dangereux, le « package » 161.


Mourad Benchellali : « Guantanamo sert la propagande jihadiste »
C’est à Guantanamo que j’apprends l’existence d’une organisation appelé Al Qaeda ainsi que l’existence d’un certain Ben Laden qui s’avère être ce dignitaire venu faire un bref discours au camp Farouk. C’est aussi là que je vais apprendre le Coran, le seul livre que je suis autorisé à posséder en cellule.

Grâce aux efforts de mes avocats, Maîtres Jacques Debray et William Bourdon, les Américains me libèrent en 2004, sans qu’aucune charge ne pèse contre moi. Alors que je m’attendais à rentrer chez moi et à retrouver ma famille, ce sont des policiers français qui m’accueillirent à ma descente de l’avion. Je serais incarcéré à Fleury-Mérogis pendant 18 mois sous l’inculpation d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et libéré en 2006.

Le retour à la réalité française est rude. Il me faut trouver du travail, me loger. J’ai un trou de cinq ans dans mon CV qu’il m’est difficile d’expliquer. Personne ne veut prendre le risque d’embaucher un ancien détenu de Guantanamo. Je reste un paquet encombrant de niveau 4 et passe d’une mission d’intérim à une autre et de petits boulots en petits boulots.

Dans le même temps, je dois aussi me reconstruire. Deux ans et demi d’enfermement extrême et les séances de tortures ont laissé des traces. Mes médecins m’ont diagnostiqué un PTSD (post traumatic stress disorder), la blessure psychologique des victimes de guerre. L’écriture d’un livre avec mon ami Antoine Audouard sera une alliée précieuse à ma thérapie.

Je prends surtout conscience des conséquences pour ma famille, de la douleur de ma mère et de la souffrance de mes proches. Tout mon entourage est désormais stigmatisé à travers mon personnage public.

Les conséquences de cette image publique m’ont toujours moins fait souffrir que l’image elle-même. Ce terroriste fanatique fou de Dieu, ce n’était pas moi, n’avait jamais été moi. J’ai toujours pensé qu’un individu est défini par ses actes. Or, je n’avais tué personne, causé de tort à personne, ni envisagé de tuer ou de causer du tort à quiconque. J’avais pêché par bêtise et ignorance en entreprenant ce voyage, parce que, à 19 ans, on est influençable, surtout quand l’invitation provient d’une personne de confiance.

Là encore, il me fallait m’investir pour surmonter cela, prouver que cette image qui m’était renvoyée ne me correspondait pas et me retrouver. J’avais remarqué que le regard posé sur moi changeait du tout au tout dès que je me trouvais hors de France. Ailleurs, je n’étais plus regardé comme un jihadiste poseur de bombes, mais comme un individu sorti de l’enfer de Guantanamo, comme la victime d’un arbitraire. Ma méfiance envers les journalistes qui m’avaient tant de fois caricaturé ou trompé s’estompait. Je pouvais accepter de répondre à un direct du journal télévisé belge sans la crainte d’être piégé. Je participais donc volontiers à des manifestations en Belgique ou en Suisse en faveur de la fermeture de Guantanamo.

C’est avec plaisir que je retournais à Genève à l’invitation de la classe d’un collège d’élèves en difficultés scolaires. Ils avaient lu mon livre et avaient demandé à me rencontrer. Ce fut une journée inoubliable. Pour la première fois peut-être, depuis ma sortie de Fleury-Mérogis, je ne me sentais pas jugé par les questions que me posaient ces jeunes de 15 ans. Ils voulaient juste savoir, comprendre. La confiance était là et je pouvais leur dire ce que j’avais à dire sans crainte de voir mes propos interprétés selon une grille de lecture préétablie par une position politique ou idéologique.

Je rentrais à Lyon très ému et pleinement conscient que j’étais responsable de ma parole, que celle-ci avait un impact et que je pouvais apporter ma part pour éviter qu’un autre fasse les mêmes erreurs que moi.

Peu de temps après, j’étais l’invité d’une association de mamans belges dont les enfants étaient partis en Syrie. Je me retrouvais devant toute la détresse de ces femmes en lesquelles je voyais ma propre mère. À leurs yeux, j’étais peut-être celui qui pourrait leur donner un élément de réponse, un mot, un espoir, quelque chose à quoi se raccrocher.

C’est dans ce contexte qui m’était jusque-là inconnu, avec une empathie et un respect partagés, avec des enjeux strictement humains et dans l’urgence du développement d’un phénomène qu’est née cette idée de prendre l’initiative et d’organiser ce type de rencontres. Dans mon pays, cette fois.