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Points de vue

Lettre ouverte à ma compatriote journaliste Natacha Polony

Rédigé par Saïd Daoui | Mardi 12 Août 2014

Le 28 juillet, la journaliste Natacha Polony, chroniqueuse au Figaro, s'est fendue d'une lettre ouverte adressée à « un jeune compatriote musulman ». Cette tribune à fort relent paternaliste a suscité bon nombre de réactions sur les réseaux sociaux. Voici la lettre que lui adresse Saïd Daoui, souhaitant poser le débat en de meilleurs termes.



Lettre ouverte à ma compatriote journaliste Natacha Polony
Chère compatriote,

Je ne connais pas personnellement le « jeune compatriote musulman » à qui vous écriviez le 28 juillet dernier − et dont vous semblez avoir une fine connaissance puisque vous en êtes à le tutoyer. Je ne me reconnais pas non plus en lui. Cependant, le citoyen français que je suis ne peut s’empêcher d’écrire à la compatriote journaliste, à l’audience médiatique non négligeable, que vous êtes.

Partons du postulat que votre démarche est sincère. Dès lors, permettez-moi à mon tour de vous asséner quelques conseils et remarques comme vous l’avez fait pour votre « compatriote musulman ».

Effectivement, je ne vous ferai pas le procès selon lequel vous avez un « problème » envers l’islam et les musulmans, même si ces thématiques reviennent assez souvent dans vos chroniques ou articles. Cependant, souffrez d’entendre que votre propos est maladroit dans la forme et, en partie, dans le fond.

Maladroit dans la forme, car s’adresser à une personne fictive, à qui vous égrenez toute une série de griefs, contribue à renforcer le trouble dans l’esprit du lecteur. Vous indiquez à ce dernier que vos compatriotes « musulmans français » sont une masse compacte, uniforme, emplie de frustrations et de rancœurs envers la société française. Cette masse serait présente à l’orée de nos villes, telle une menace tapie dans nos banlieues et cités, prête à mettre en péril les fondements de notre pays.

Vous passez sous silence toutes ces individualités musulmanes, ou définies comme telles, jeunes ou non, qui vivent dans une banale normalité dans leur pays, la France. Ils aspirent, comme tout un chacun, à vivre dans la dignité au sein de leur pays secoué par une crise économique et social particulièrement âpre et interminable.

L’essentialisation que vous commettez dans votre tribune (et souvent dans vos analyses) biaise, sérieusement la compréhension, pour le lecteur, du fait musulman en France. Agir de la sorte n’est pas faire montre d’esprit conciliateur dont notre société a pourtant grand besoin pour favoriser le vivre-ensemble.

Vous adresser à ce personnage fictif − ou mythique devrais-je dire −, qui plus est en utilisant un tutoiement infantilisant, est davantage révélateur de vos représentations (et aussi de vos angoisses) que le reflet fidèle d’une réalité. Les Français de confession ou de culture musulmane sont divers et ont des profils socio-économiques et trajectoires très variés. Sans entrer dans des détails forcément abscons, si vous aviez voulu utiliser l’« idéal-type » wébérien, il eût fallu faire preuve d’une rigueur scientifique (ou au moins journalistique) plus grande, en y intégrant plus de nuances et plus de critères. Vous vous êtes aventurée là sur un terrain glissant, en évoquant de façon bien légère des « choses complexes » pour reprendre vos termes.

La maladresse de votre propos réside également dans le fait que vous partez du singulier pour aboutir à des généralisations. Pire encore, vous laissez le lecteur non initié au fait musulman faire lui-même ces glissements. Des exemples évidemment inacceptables tirés d’anecdotes ou de faits divers sont présentés comme étant la norme chez tous vos « jeunes compatriotes musulmans » (le passage de la singularité du « jeune » au pluriel forcément globalisant se faisant instantanément dans l’esprit du lecteur).

À l’heure où la situation sociale et économique déprimée génère de l’inquiétude chez l’ensemble de nos concitoyens, à l’heure où beaucoup − et pas seulement chez vos i[« compatriotes musulmans »i] − se réfugient derrière des identités érigées en bulles protectrices, utiliser de tels procédés équivaut à jouer avec le feu et à carrément y jeter de l’huile. Pourtant, encore une fois, notre pays a besoin d’apaisement de la part des élites de ce pays (dont vous faites partie).

Cela étant dit, je ne nie pas que malgré ces maladresses de taille et toujours en partant du principe que votre démarche est honnête et sincère (la recherche d’un vivre-ensemble au-delà des différences religieuses, ethniques…), il est des questions qui méritent effectivement d’être posées. Mais pour que le débat puisse avancer de manière constructive, encore faudrait-il que les termes de celui-ci soient bien posés…

Je suis de ceux qui pensent qu’effectivement les communautés musulmanes doivent prendre en compte les inquiétudes que suscite leur présence en France. Et ce, afin de favoriser l’insertion du fait musulman (et non des individus car il y a bien longtemps qu’ils ont été socialisés et « insérés » en France) de façon la plus sereine possible. Il n’est pas toujours très constructif de la part de certains musulmans de s’offusquer des critiques et interrogations générées par la visibilité de leur pratique. Car, qu’on le veuille ou non, tout fait religieux est marqué par une certaine visibilité. Reste désormais à définir les contours de cette visibilité dans le cadre de la loi et de l’esprit de notre République.

Je suis effectivement partisan d’une autocritique sereine de la part des musulmans, non pas pour répondre à une quelconque demande politique ou médiatique mais pour favoriser encore une fois l’apaisement identitaire chez les musulmans mais aussi au sein de l’ensemble de la société française. Je vous rappelle au passage que la majorité des citoyens liés de près ou de loin à l’islam ne demande que l’application pleine et entière de l’idéal républicain et laïque.

Cependant, il est toujours difficile de demander à des individus dont l’identité est « à vif » (du moins pour certains d’entre eux) de se positionner sur des agissements de déséquilibrés ou encore sur des actes terroristes perpétrés malheureusement sous nos contrées ou à des milliers de kilomètres. Ce travail d’autocritique, partiellement en marche, ne peut se faire pleinement que s’il se réalise dans un climat serein et apaisé. Certes, aux Français de confession musulmane de faire leur part du chemin ; encouragés par les « leaders d’opinion » qui doivent voir en eux de véritables citoyens, partenaires pour la réalisation du vivre-ensemble.

C’est cela aussi la confiance entre semblables que vous appelez de vos vœux dans votre tribune. L’ensemble des éléments de la société pourra ainsi se retrouver, unis par des valeurs communes, pour défendre ensemble des causes de justice, en France et dans le monde. Cette confiance retrouvée permettra de décloisonner et de libérer les débats des prisons identitaires, héritées du passé… Il ne sera plus nécessaire pour certains parmi vos « compatriotes » de devoir chercher des remparts identitaires pour se prémunir d’une société qu’ils pensent hostiles.

Aux élites bien implantées de notre pays (politiques, médiatiques, administratives, économiques…) de faciliter ce travail critique ; du moins si l’objectif commun recherché est bel et bien un vivre-ensemble harmonieux… Pointer et stigmatiser sans cesse, indifféremment et sans nuance aucune les musulmans, présentés au mieux comme éternellement « jeunes » donc immatures ou au pire comme de dangereuses personnes aux réflexes archaïques, ne favorise en rien le débat serein et apaisé. Au contraire, il l’envenime !

Encore une fois, je vous rappelle, chère compatriote, à votre responsabilité en tant que diffuseur d’opinions. De votre place, il est toujours plus facile de demander des comptes à des personnes encore assez peu pourvues en ressources politiques. Si vous me permettez cet emprunt à la terminologie marxiste, la classe dominante peut et doit être d’une aide appréciable pour favoriser l’apaisement en évitant d’essentialiser des problèmes éminemment sociaux, économiques et politiques. Bref, en évitant d’« islamiser » des problèmes profondément profanes.

C’est ainsi qu’il sera possible de dénoncer collégialement les crimes que vous évoquez dans votre tribune : le fou ou l’endoctriné qui tue au nom d’une religion, les exactions commises en Algérie, en Indochine par les autorités françaises de l’époque ou encore les massacres indicibles d’enfants à Gaza ou le drame affligeant des chrétiens d’Irak… C’est ainsi que notre beau pays, la France, renouera pleinement avec ses valeurs qui ont fait sa force, en permettant de dépasser les différences sans les nier ni les stigmatiser.

Encore faut-il que cette élite reconnaisse, à défaut de l’aimer, la nouvelle physionomie de notre pays…

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Saïd Daoui est diplômé de science politique.