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Points de vue

La saga de la nouvelle lune de Chawwal : observer l’inobservable

Rédigé par Smaïl Mostefaoui | Samedi 8 Juin 2019

La polémique relative à la date de la fin du mois du Ramadan a encore une fois été remise sur le devant de la scène, certains pays musulmans ayant de façon inattendue établi le mardi 4 juin comme jour de l’Aïd al-Fitr. De nombreux musulmans de France, comme beaucoup dans le monde, s’interrogent alors quant à la fiabilité des standards utilisés par certains pays musulmans pour déterminer le début et la fin des mois lunaires. Au regard des données astronomiques, il convient d’apporter l’explication scientifique permettant d’aborder le sujet avec plus de clarté.



La saga de la nouvelle lune de Chawwal : observer l’inobservable
Cette année 2019, les données astronomiques ont permis une concordance des pays musulmans relative au début du mois de Ramadan, avec une fixation du premier jour de ce dernier au 6 mai. En revanche, la fixation de la date de fin du mois béni n’a pas fait l’objet d’un accord unanime. En effet, le risque d’une grande discorde pesait parmi les musulmans de France, menaçant de scinder ceux qui annonceraient l’Aïd al-Fitr pour le mardi 4 juin et ceux qui l’annonceraient pour le mercredi 5 juin.

L’annonce surprise faite par l’Arabie Saoudite ayant évité cela, elle a fait naître un problème bien plus complexe pour le simple musulman : qui avait raison et qui avait tort ? Pour comprendre cela, une rétrospective scientifique s’impose.

Comprendre l’observabilité de la nouvelle lune

Les données astronomiques, tant observationnelles que de calcul, sont les seuls moyens fiables dont nous disposons actuellement pour déterminer les débuts et fins des mois lunaires. Leur fiabilité a été constamment démontrée au fil des années, et l’utilisation de telles données ne saurait nullement se voir substituée par des moyens anciens d’observation oculaire.

En se basant sur l’historique des observations de la nouvelle lune et les paramètres astronomiques les caractérisant, des modèles ont été définis pour contraindre les conditions de visibilité du croissant au début du mois lunaire. Des paramètres comme l’élévation et l’élongation (voir figure plus bas) se sont avérés essentiellement contraignants.

En l’occurrence, si l’élévation et l’élongation sont respectivement plus petites que 5° et 8°, la vision du croissant lunaire est considérée comme improbable. Ces critères tiennent compte de paramètres tels que l’âge de la nouvelle lune ou encore les mouvements du Soleil et de la Lune dans leurs orbites respectives.

La saga de la nouvelle lune de Chawwal : observer l’inobservable
Des pays tels que la Turquie et des organisations islamiques à l’image du Conseil théologique musulman de France (CTMF) ou du Conseil européen pour la fatwa et la recherche (CEFR), ont adopté la règle du calcul astronomique pour fixer leur calendrier lunaire. Sera démontrée ci-dessous la pertinence de cette fiabilité.

Lire aussi : Début et fin du mois du Ramadan : vers un inévitable calendrier unificateur ?

Qu’ont dit les données astronomiques pour le Ramadan 1440/2019 ?

Une concordance au début : La conjonction (nouvelle lune du Ramadan) a eu lieu le samedi 4 mai à 22h45 heure mondiale (c’est-à-dire le dimanche 5 mai à 00h45 heure de Paris). Le 4 mai, le croissant lunaire était inexistant, c’est-à-dire qu’il était impossible à observer dans n’importe quelle région du monde. Le lendemain, le croissant lunaire était, conformément aux prévisions, nettement visible à l’œil nu dans les deux Amériques et dans une grande partie de l’Afrique (voir figure plus bas). La date du lundi 6 mai comme premier jour du mois sacré a dès lors été annoncée de manière quasiment unanime.

Carte de visibilité pour le début du mois de Ramadan (5 mai 2019).
Carte de visibilité pour le début du mois de Ramadan (5 mai 2019).
Une discordance à la fin : La conjonction pour la nouvelle lune de Chawwal a eu lieu le lundi 3 juin à 10h02 heure mondiale (12h02 heure de Paris). Les calculs ont indiqué qu’à ce jour, la visibilité du croissant lunaire (voir figure plus bas) n’était possible que dans la région de l’océan Pacifique, avec une visibilité à l’œil nu ou à l’aide d’un moyen simple d’observation dans les Iles de Hawaii et en Polynésie française. Pourtant, certains pays dont l’Arabie Saoudite et l’Algérie ont annoncé avoir vu le croissant lunaire le 3 juin.

Carte de visibilité pour le début du mois de Chawwal (3 juin 2019)
Carte de visibilité pour le début du mois de Chawwal (3 juin 2019)
Or, une telle visibilité n’était possible dans aucun continent. Sur le continent américain, situé à l’ouest par rapport aux autres continents (c’est-à-dire plus favorable à l’observation que le continent africain, plus favorable que les pays du Golfe), les différents observatoires ont annoncé n’avoir reçu aucun signal de visibilité de la nouvelle lune ce jour-là. Plusieurs organisations musulmanes implantées dans les Amériques et partisanes de l'observation oculaire ont ainsi annoncé la célébration de l’Aïd al-Fitr pour mercredi 5 juin. Il est important de noter que, dans aucune de ces régions, l’élévation et l’élongation ont franchi la limite d’observabilité mentionnée ci-dessus.

Des observations contestables : exemples de l’Algérie et de l’Arabie

L’Algérie, par le biais de l’observation prétendument menée dans la ville d’El Oued, a annoncé que le croissant lunaire était visible le lundi 3 mai. Or, une telle affirmation est contestable par le fait que la Lune n’est restée au mieux que 9 minutes après le coucher du soleil, rendant son observation impossible. De surcroît, l’âge de la Lune à cet instant était de courte durée (de seulement 8h43m), renforçant la difficulté de sa visibilité. Rappelons en ce sens que le record absolu d’âge minimum de la Lune pour pouvoir observer son croissant était de 11h40m avec instrument (le 7 septembre 2002) et de 15h32m à l’œil nu (le 24 mai 1990).

L’observation était d’autant plus improbable en Arabie Saoudite, située plus à l’est par rapport à l’Algérie puisque la Lune, âgée seulement de 5h40m, est restée seulement 4 minutes après le coucher du soleil. Au coucher du soleil, l’élévation et l’élongation à Riyad n’étaient respectivement que de 0°32’’ et 4.1°. Au regard de ces données, il est impossible d’affirmer une quelconque observation en Arabie Saoudite, à moins d’avoir acquis la toute nouvelle technique infrarouge avec camera CCD dont les Saoudiens n’ont jamais indiqué l’utiliser.

Lire aussi : Fin du Ramadan 2019 : l'Arabie Saoudite décrète la date de l'Aïd al-Fitr pour mardi 4 juin

Jusque-là, le calcul astronomique a permis non seulement de donner un calendrier précis aux partisans du calcul mais aussi de prédire les divergences ou les convergences avec les partisans de l’observation oculaire. L’annonce du mardi 4 juin comme premier jour de Chawwal était imprévisible de la part de l’Arabie Saoudite et conduit à l’incompréhension du vrai standard utilisé par ce pays.

L’erreur ici commise ne constitue-t-elle pas une erreur parmi tant d’autres commises dans le passé ? Parce qu’il faut pouvoir admettre la faillibilité de l’observation oculaire, l’Arabie Saoudite ne devrait-elle pas adopter un calendrier lunaire préalablement déterminé sur la base de calculs astronomiques, à l’instar de la Turquie ?

En l’absence d’une déclaration explicite des autorités du pays abritant les Lieux saints de l’islam, la saga de la nouvelle lune continuera de créer des polémiques redondantes et de scinder la communauté musulmane.

Quelles leçons à retenir en France ?

La décision saoudienne a intrinsèquement permis d’éviter la discorde qui risquait d’opposer, d’une part, le Conseil français du culte musulman (CFCM), la Grande Mosquée de Paris et leurs alliés, au CTMF et organisations associées d’autre part.

Les premiers peinent à donner une vision claire sur le critère utilisé pour choisir la date du début et de la fin du mois du Ramadan, tandis que le CTMF a clairement adopté le calcul astronomique en harmonisation avec le CEFR.

La réunion rituelle, communément appelée « Nuit du doute » en présence des grandes instances et organismes cultuels musulmans de France, n’a su être, jusqu'à présent, fidèle à sa finalité, celle visant à l'annonce de dates basée sur les résultats d'une observation avérée.

Si l’on s’en tient à la « Nuit du doute » fixant la fin du Ramadan 1440, il était bien répandu que la nouvelle lune du Chawwal ne naitrait que le mardi 4 juin et que donc, sans l’ombre d’un doute, le croissant lunaire était inobservable lundi 3 juin. Ainsi, la confusion actuelle ne peut perdurer et l’établissement de critères précis s’impose ; une telle clarification incombe au CFCM et aux fédérations musulmanes de France.

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Smaïl Mostefaoui, docteur en planétologie, est ingénieur de recherche et responsable technique à l'Institut de minéralogie, de physique des matériaux et de cosmochimie (IMPMC), à Paris, fonction également rattachée au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN).

Lire aussi :
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