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Points de vue

L'islam, un état d'esprit, pas un État

Par Isabelle Dana*

Rédigé par Isabelle Dana | Samedi 9 Janvier 2010



L'islam, un état d'esprit, pas un État
C'est un fait : d'après les nouvelles récentes, la question d'un État islamique suscite la polémique en Occident. Fin octobre, un imam a été tué et six hommes arrêtés par le FBI à Detroit, pour avoir comploté en vue d'établir un État islamique aux États-Unis. Au Royaume-Uni, les autorités s'alarment de l'infiltration des écoles musulmanes par des groupes extrémistes comme Hizb ut-Tahrir, qui cherchent à propager leur conception d'un État islamique.

L'opinion publique occidentale redoute que des musulmans radicaux cherchent à imposer leurs valeurs au reste du monde. Mais ce n'est pas seulement aux yeux d'un monde occidental inquiet que la notion nébuleuse d' « État islamique » fait problème : au sein du monde musulman lui-même, elle constitue réellement une pomme de discorde.

Les théologiens musulmans sont nombreux à penser qu'en fait l'État islamique constitue un obstacle à l'éthique et aux valeurs de l'islam. En Iran, l'intellectuel de premier plan qu'est Abdulkarim Soroush − qui était aussi, naguère, une personnalité politique − souligne la difficulté qu'il y a à maintenir les droits civiques, politiques et religieux dans l'actuelle République islamique d'Iran. Et même le nouveau courant des Frères musulmans, en Égypte, estime qu'un État islamique n'est pas réalisable dans le monde d'aujourd'hui.

On voit partout des intellectuels musulmans appeler de leurs vœux des systèmes alternatifs qui favoriseraient une vision islamique de la société tout en s'adaptant aux sociétés de plus en plus pluralistes qui sont les nôtres. Les opinions divergent − des plus conservatrices aux très progressistes − sur la nature, la forme et les objectifs d'un État islamique. Mais le fait est que les États islamiques que l'on connaît aujourd'hui ont largement échoué à créer des systèmes politiques respectant ces idéaux.

Le résultat est, par exemple, qu'un Mohamed Talbi, écrivain et intellectuel tunisien, en vient à appeler les sociétés musulmanes à abandonner le modèle d'un État islamique pour s'attacher, au contraire, à mettre en place une oumma planétaire, une communauté universelle partageant les valeurs centrales de liberté et de justice. À ses yeux, l'islam s'incarne dans le concept de « différence dans l'unité », autrement dit le pluralisme. « Je suis », écrit-il, « un atome musulman à l'intérieur d'une molécule d'homme. Mon oumma, c'est l'humanité, et je ne fais aucune différence entre croyances, opinions, couleurs ou races ; tout les êtres humains sont mes frères et mes sœurs. » L'époque actuelle, de mondialisation, représente pour lui une occasion rare d'œuvrer pour réaliser cet idéal.

Un autre intellectuel musulman qui s'élève contre un État islamique dans le monde d'aujourd'hui est Farid Esack, d'Afrique du Sud : si combattre en faveur des communautés opprimées est le message de l'islam, alors les États islamiques que l'on connaît aujourd'hui sont tout sauf islamiques. C'est la conclusion à laquelle il est arrivé à partir de son expérience personnelle − d'abord comme étudiant au Pakistan, où il fut témoin de la persécution que subissent des communautés non musulmanes pauvres et marginalisées, ensuite comme militant en Afrique du Sud, où il fit, dans le combat contre l'apartheid, l'expérience de la solidarité avec des gens de toutes confessions. Proche partisan du président Nelson Mandela, Esack propose, lui aussi, une modalité différente d'influence islamique réalisée dans une oumma planétaire qui ne se contente pas de simplement tolérer les différences : il s'agit de rassembler le genre humain, par delà la race et la religion, au nom d'un objectif bien précis : la justice.

Selon Esack, l'oumma n'est pas une affaire de parenté, mais d'actes de foi : la vrai oumma est le rassemblement de toutes les religions dans un combat contre l'oppression sous toutes ses formes.

Abdullahi an-Naim est un intellectuel musulman soudanais, qui a dû quitter Khartoum pour avoir adhéré à la doctrine libérale de Mahmoud Taha, théologien et personnalité politique soudanaise qui se fit l'avocat d'une réforme politique et religieuse. Il est persuadé qu'un État islamique est condamné à l'échec et qu'une laïcité fondée tant sur la liberté de religion, l'éthique et la moralité, que sur des droits et devoirs, est de loin le meilleur système pour les musulmans de tous les pays. Cette modalité de laïcité devrait comprendre différentes visions du monde, et ne pourrait être bâtie que par le dialogue et l'échange dans une société civile planétaire.

La prédominance de l'oumma sur l'État islamique manifeste un basculement de l'État − l'appareil politique − vers les individus et les communautés, qui deviennent ainsi des agents ayant la responsabilité de mettre en œuvre dans leurs sociétés pluralistes les idéaux de l'islam. Cette proposition, qui mérite attention et qui s'appuie sur une vision mondialisée de l'islam, pourrait être un cadre plus souple et plus approprié à notre société planétaire.



* Isabelle Dana (isabelle.dana@gmail.com), professionnelle de la communication et des médias, s'intéresse particulièrement à l'Afrique, au Moyen-Orient et aux études islamiques.


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