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Monde

L’élection de Nayib Bukele à la tête du Salvador : ce qu’il dit de l’intégration des Arabes en Amérique latine

Rédigé par Yassin Alami | Mardi 19 Février 2019

Le Salvador a élu un nouveau président le 3 février dernier en la personne de Nayib Bukele, l'ancien maire de la capitale San Salvador. Retour sur le parcours de ce descendant d’immigrés palestiniens et ce que son élection dit de l’intégration des Arabes en Amérique latine.



Le Salvador, petit pays d’Amérique centrale, a élu un nouveau président le 3 février dernier en la personne de Nayib Bukele, un jeune descendant d'immigrés palestiniens et l'ancien maire de la capitale San Salvador.
Le Salvador, petit pays d’Amérique centrale, a élu un nouveau président le 3 février dernier en la personne de Nayib Bukele, un jeune descendant d'immigrés palestiniens et l'ancien maire de la capitale San Salvador.
Le Salvador, petit pays d’Amérique centrale frontalier du Honduras et du Guatemala, a élu un nouveau président le 3 février dernier. C’est l'ancien maire de la capitale San Salvador, Nayib Bukele, qui est devenu le sixième président depuis la signature des accords de paix de Chapultepec en 1992 mettant fin à 12 ans de guerre civile.

Son parti Grande Alliance pour l’unité nationale (GANA) a recueilli près de 54 % des voix, propulsant Nayib Bukele à la tête du Salvador dès le premier tour avec, pour programme, l’éradication de la violence et de la corruption qui gangrènent le pays. L’élection de ce publicitaire fortuné tout juste âgé de 37 ans, très suivi sur les réseaux sociaux, a ainsi mis fin à 30 ans de bipartisme et, pour cela, certains analystes vont jusqu’à le comparer à Emmanuel Macron dont il a aussi en commun sa jeunesse et son profil déclaré « ni de gauche ni de droite ».

Plus encore, Nayib Bukele, qui succèdera à Salvador Sánchez Cerén le 1er juin 2019, a la particularité d’être descendant d’un immigré palestinien. Son père Armando Bukele Kattan, décédé en 2015, est né en Palestine avant de venir au Salvador. Figure influente de la vie économique du pays, Armando Bukele Kattan, converti à l’islam, était aussi l’ancien président de l’Association islamique arabe du Salvador, pays qui compte environ 1 500 musulmans sur 6 millions d'habitants. Sa mère, quant à elle, est Salvadorienne.

Un homme fort accusé d’être « musulman »

D’abord maire de Nuevo Cuscatlán, dans la banlieue de San Salvador, entre 2012 et 2015, Nayib Bukele accède au poste de maire de la capitale en 2015. A raison de ses origines, et pour tenter de le discréditer, il a été accusé à diverses reprises par ses détracteurs d'être un « musulman radical » lors de sa campagne présidentielle. Certains Salvadoriens avaient déjà remis en cause sa candidature pendant les élections municipales pour la mairie de San Salvador en 2015 en l’accusant d’être musulman – comme s’il s’agissait d’un problème – alors même que ce dernier s’affirme comme chrétien, comme sa mère. L’islamophobie en Amérique du sud est une réalité et l’essentialisation de la personne arabe comme étant musulmane y est très prégnante.

Force est de constater, au vu des résultats, que ces accusations fallacieuses n’ont pas vraiment nui à la crédibilité de la candidature présidentielle de Nayib Bukele, fort d'un bon bilan en tant qu'édile de San Salvador où il a mené à bien d'importants projets d’aménagement. Il est issu d’une famille aisée qui avait soutenu la guérilla marxiste du Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN). Un des cinq membres influents de cette guérilla était d’ailleurs d’origine libanaise, Shafik Hendal, qui était secrétaire général du Parti communiste salvadorien dans les années 1970.

De nombreux présidents d’ascendance arabe élus en Amérique latine

L’immigration arabe en Amérique du Sud est peu connue en France. Pourtant, plusieurs fois, des personnalités arabes étaient au cœur de l’actualité politique de ce continent : Carlos Menem, d’origine syrienne, a été président de l’Argentine entre 1989 à 1999 ; Abdallah Bucaram et Jamil Mahuad, tous deux d’origine libanaise, ont été présidents de l’Equateur respectivement de 1996 à 1997 et de 1998 à 2000 ; Michel Temer, d’origine libanaise, a présidé le Brésil de 2016 à 2018. Un des candidats à la dernière présidence au Honduras en 2017 était Salvador Nasrallah, opposant de gauche d’origine libanaise, tandis que Mario Abdo Benitez, petit-fils d'un immigrant libanais, a été élu à la tête du Paraguay en avril 2018. La liste n'est pas exhaustive mais ces exemples en disent long sur l’intégration des Arabes en Amérique latine.

L’élection de Nayib Bukele à la tête du Salvador : ce qu’il dit de l’intégration des Arabes en Amérique latine
A regarder de plus près l’Histoire, la réussite de la diaspora arabe est toutefois à nuancer. Ses membres ont en effet souvent fait le choix de « l’assimilation » pour s’intégrer totalement en Amérique latine. A l’époque de la première migration arabe, ces pays comme la Syrie, le Liban et la Palestine étaient encore sous domination ottomane (avant de passer sous le giron franco-anglais) ; c’est pourquoi on les appelle encore aujourd’hui « los Turcos » (les Turcs).

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le racisme anti-arabe était une réalité ancrée dans ce continent et le rejet qu’ont subi les premiers migrants ont amené ces derniers à faire le choix de se « défaire » de leur identité arabe en se choisissant, par exemple, des prénoms latino-américains. Certains musulmans levantins sont allés jusqu’à changer de religion en se convertissant au christianisme, chose qui ne se posait pas pour les levantins chrétiens.

Aussi, concernant la transmission de la langue arabe, un choix radical a était fait par beaucoup d’entre eux : ne pas apprendre l’arabe à leurs enfants. La majorité des migrants étant des hommes, certains, lorsque qu’ils se mariaient avec des femmes sud-américaines, faisaient en sorte d’effacer leurs origines arabes.

Cela étant dit, dès les années 1960, les Levantins vont réussir au niveau entrepreneurial et commencer à capitaliser sur le plan économique sur plusieurs secteurs, notamment le textile. Cela va leur permettre d’avoir une assise économique forte et de commencer à s’investir, par la suite, dans le monde politique, aussi bien dans des partis de droite que de gauche. C’est le cas, par exemple, en Colombie, de Julio Turbay Ayala, premier président d’origine arabe élu en 1978. Né dans une famille de commerçants d'origine libanaise, il a tôt investi l’arène politique avant d’accéder au poste suprême.

L’Amérique latine, « l’unique région au monde où le mot "arabe" est spontanément connoté positivement »

Tant sur la question de l’acceptation, que sur l’intégration et l’ascension sociale, l’histoire de la diaspora arabe, forte aujourd'hui d'une vingtaine de millions de personnes, est inédite. L’arabité en Amérique du Sud aujourd’hui amène à un certain privilège que l’on n’imagine pas en France. Slimane Zeghidour, écrivain et chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), en témoigne ainsi : « L’Amérique latine est, selon moi, et je parle de vécu, l’unique région au monde – et j’y inclus le monde arabe – où le mot "arabe" est spontanément connoté positivement, rimant avec richesse, culture, bien-être, insertion heureuse ! Elle n’a pas la même histoire que le vieux continent qui l’a vu naître et encore moins que la France. »

Il ajoute : « Elle n’a pas la même histoire que le Vieux continent qui l’a vu naître et encore moins que la France, pays qui a forgé son unité politique en broyant et en assimilant à la hussarde, les peuples et les cultures. »

Nayib Bukele, comme beaucoup de Latinos d’origine arabe, n’a pas d’attache réelle avec son pays d’origine, la Palestine. Bien souvent, pour les Arabes d’Amérique du Sud, seule la gastronomie et quelques pans de la culture arabe comme la danse font encore partie de leur ADN mais, dans une large majorité, cette communauté s’est assimilée à la culture locale.

Quelle politique étrangère attendre de Nayib Bukele ?

Cultivant l’image « anti-système », Nayib Bukele n'a que peu parler durant sa campagne électorale de la façon dont il compte gérer ses relations avec Donald Trump qui a mis fin, en janvier 2018, au statut particulier accordé aux immigrés salvadoriens aux Etats-Unis du temps de George Bush à la suite des deux tremblements de terre dévastateurs en 2001, ouvrant ainsi la voie à l'expulsion de 200 000 personnes.

Le nouvel homme fort du Salvador n'a cependant pas hésiter à condamner les dictatures au Venezuela (en pleine crise sous l'ère de Nicolas Maduro), au Nicaragua et au Honduras. « Un dictateur est un dictateur, qu’il soit de gauche ou de droite », a-t-il récemment écrit sur Twitter.

L’élection de Nayib Bukele à la tête du Salvador : ce qu’il dit de l’intégration des Arabes en Amérique latine
Au sujet d’Israël, il se veut également globalement neutre et affirme des positions conciliantes, en disant respecter toutes les croyances. Il s'est ainsi rendu en Israël en février 2018, en sa qualité de maire de San Salvador, à l'invitation du gouvernement israélien et a été reçu fièrement par le maire de Jérusalem de l'époque Nir Barkat, qui a grandement œuvré pour la judaïsation de la ville sainte au prix d'expropriations et d'expulsions des Palestiniens... On ne peut pas affirmer à l’heure actuelle qu’il ne suivra pas les positions des pays comme le Brésil ou le Guatemala, qui ont reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël. Une chose est sûre : en tant que descendant de Palestiniens, beaucoup attendent de voir comment il agira sur ce sujet.

Lire aussi : Jérusalem, capital d’Israël pour le Guatemala : explications sur son soutien à Israël

La corruption, son cheval de bataille

En matière de politique intérieur, il souhaite endiguer les départs massifs de jeunes vers les Etats-Unis et veut favoriser l'investissement dans le numérique et l’agriculture. Il propose aussi de développer le tourisme avec la création d'une filière surf ; une mesure qui a plu au 18-30 ans.

Fort de son slogan « Il y a assez d'argent quand personne ne vole », sa proposition de créer une commission internationale contre l’impunité a aussi beaucoup joué en faveur de son élection. Au Salvador, trois des cinq derniers présidents ont été poursuivis pour corruption ou détournement de fonds. Les premières décisions de Nayib Bukele visant à enrayer la pauvreté et la corruption endémiques sauront être scrutées dès sa prise de fonction en juin 2019.

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Yassin Alami est professeur d'histoire.