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Sur le vif

Islam, drogue... avec Zone Interdite, le visage déformé des banlieues irrite

Rédigé par La Rédaction | Samedi 18 Avril 2015



« Quartiers sensibles : le vrai visage des nouveaux ghettos. » Wendy Bouchard, aux commandes de « Zone interdite », promettait gros aux téléspectateurs. L'émission de reportages de M6, diffusée dimanche 12 avril, prenait appui sur les déclarations du Premier ministre Manuel Valls qui, en janvier, faisait part de l'existence d'« un apartheid territorial, social et ethnique » en France.

« Zone interdite » a récolté à peine 9 % de part de marché. Une faible audience qui tranche avec la forte visibilité dont l'émission a été l'objet sur les réseaux sociaux : les téléspectateurs en colère ont descendu en flèche l'émission dès le soir de la diffusion, alimentant des articles médias tout au long de la semaine.

« Quand est-ce que vous faites un reportage sur les jeunes qui réussissent ? Qui ont leurs propres sociétés, etc ? », a déploré un internaute sur Twitter. Un sentiment confirmé par Aziz Senni, entrepreneur en banlieue : « ‪La banlieue qui bosse, qui se bat, qui éduque, qui travaille, qui rêve, ne vous remercie pas ce soir... ». Même Laurence Parisot, l’ex-présidente du Medef, a exprimé son malaise : « Lamentable le reportage de ‪#ZoneInterdite. Préjugés et poncifs. »

Islam, drogue... avec Zone Interdite, le visage déformé des banlieues irrite

Pleine lumière sur l'islam et la drogue

La supposée enquête, accusée de faire le lit du racisme et de l'islamophobie, a en effet surfé sur de nombreux clichés pour un résultat des plus décevants. La première partie de l’émission donne le ton : les journalistes, caméras posées à Roubaix, ont vite glissé vers le sujet islam avec le portrait d’un boucher qui assume ne recruter que des musulmans dans sa boucherie – halal soit dit en passant – puis celui d’un couple de convertis qui a décidé de mettre ses enfants dans une école musulmane – une des rares écoles confessionnelles, d'ailleurs, qui applique la méthode Montessori. L'objectif : mettre en image le « repli communautaire » dont la conversion de Christine et Kevin, alias Inès et Farid, serait aussi une conséquence : « Dans certains quartiers, le repli est tel que certains se convertissent à l'islam », entend-on.

Ensuite, ce sont des dealers qui prennent principalement le relais dans la seconde partie du reportage. Pas un témoignage qui vient présenter des parcours d'habitants qui travaillent dur ou qui réussissent : l'image renvoyée des banlieues par « Zone Interdite » est déplorable, avec des scènes juxtaposées dans le reportage sans pertinence (la seconde partie était consacrée aux mères célibataires) et des raccourcis appuyés par les commentaires orientés en voix off.

« Elle voulait des barbus, des djellabas »

Sur Rue 89, Matthias Quiviger, le fixeur chargé de trouver des familles à Evreux (Eure) a indiqué que la commande des boîtes de production était positive au départ avant que le sujet ne se transforme au fur et à mesure. « Une boîte de production (Giraf Prod, ndlr) qui voulait soi-disant réaliser un reportage positif sur la banlieue, loin des clichés sur les islamistes et les dealers, m’a approché. Je l’ai aidée mais, à la fin du tournage, elle a trouvé qu’il fallait pimenter, parce que ça ne fonctionnait pas. Ça manquait de "religion"et de "deal". Elle a alors décidé de tourner d’autres séquences... », raconte-t-il.

Pour lui, l’objectif du documentaire n’était pas clair dès le départ : « J’essayais de lui ramener des personnes qui ont réussi ou qui galèrent, mais qui s’en sortent quand même. Ça ne lui allait pas. En réalité, elle voulait des barbus, des djellabas, des musulmans qui font la prière, des dealers... Ça s’est très mal passé avec elle (…). Elle avait menti sur ses intentions. » Elle, c’est Géraldine Levasseur, une cadre de Giraf Prod.

Encore plus grave, il accuse également la réalisatrice d’avoir payé des jeunes pour avoir de belles séquences chocs : « Après les témoignages qu’elle a recueillis quand j’étais avec elle, elle n’était pas satisfaite. Elle y est retournée, seule. Elle a donné environ 250 euros à des jeunes pour qu’ils la laissent filmer des points de deals et qu’ils répondent à ses questions très orientées ». En ce qui concerne les jeunes payés, « Je ne les ai jamais payés pour qu’ils me parlent. Jamais. Je leur ai simplement donné un peu d’argent pour qu’ils achètent des gâteaux et des bonbons aux enfants du quartier qui étaient autour de nous ». 250 euros pour des confiseries : la réalisatrice est assurément généreuse…

M6 visé par deux plaintes

Géraldine Levasseur, qui se présente comme aguerrie aux terrains difficiles, nie tout en bloc et accuse Matthias Quiviger d'avoir voulu présenter un reportage « angélique ».

Tout comme la réalisatrice, M6 ne voit pas où est le problème et assume ce reportage. « C’était brut de décoffrage, avec une volonté d’éviter les partis pris. C’est ce que l’on a fait », a-t-on expliqué à Rue 89. Pas de l'avis des jeunes communistes de Bobigny, qui ont réagi par la voie judiciaire. Une plainte a été déposée dans cette ville de Seine-Saint-Denis pour dénoncer « l’objectif de l’émission », à savoir « stigmatiser les jeunes, faire monter un ennemi de l’intérieur et diviser la population », ont fait savoir les militants. De son côté, Stéphane de Paoli, le maire UDI de la ville, pointe un « reportage scénarisé en voulant faire du sensationnel : il est racoleur et caricatural cherchant à dégrader la ville et la banlieue en général ».

Matthias Quiviger a également annoncé son intention de porter plainte. « Le vrai visage des nouveaux ghettos » – pas si nouveaux avec des quartiers de Roubaix et Mureaux pour exemple – était déformé. Car si les séquences tournées reflétaient une réalité des quartiers, le reportage est très loin d'avoir présenté la réalité. Pari raté pour « Zone Interdite ».