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Points de vue

Immigration : penser avec les mots de l’ennemi, c’est déjà battre en retraite

Rédigé par Quartiers Libres | Vendredi 7 Février 2014



Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, vient de publier les chiffres de l’immigration. Dans sa déclaration à la presse, il s'est félicite de l’augmentation du chiffre des expulsions (27 000 en 2013). Se féliciter d’une expulsion, en tirer une satisfaction est révélateur. Au-delà de la question morale propre à chacun, les mots ont un sens, on peut se féliciter d’avoir rendu justice, aidé son prochain, mais on ne peut se féliciter d’avoir fait empirer la situation d’une personne qui n’a commis aucun délit, autre que d’exister.

En étudiant le parcours de n’importe quel immigré arrivé, on se rappelle qu’hier comme aujourd’hui un immigré qui vient en France fuit sa condition économique ou politique, il espère en trouver une meilleure et pouvoir nourrir sa famille restée au pays. Quand ce n’est pas sa condition économique, c’est la guerre civile ou la discrimination qu’il fuit espérant simplement sauver sa peau.

L’expulsion d’un immigré n’est en aucun cas une satisfaction ou une victoire, le ministre de l’Intérieur et de l’Immigration devrait le savoir. Lui qui est fils d’immigré espagnol, il devrait se souvenir de l’année 1939 et de ces 250 000 réfugies qui, lors de la Retirada, fuirent la dictature de Franco et furent placés dans les sinistres camp de rétention français à Argelès. Eux qui travaillèrent ensuite et pour beaucoup combattirent dans la résistance. De même pour ceux de nos parents, qu’on est allé chercher dans les colonies pour venir travailler de 1945 à 1975 et qui permirent à la France de reconstruire son économie après guerre.

Manuel Valls se félicite, puis parle d’expulsions plus ou moins efficaces, d’augmentation « qualitative » des expulsions forcées. Il minore ensuite les régularisations comme si ces dernières étaient honteuses, alors que chacune d’entre elle est une réussite politique et économique. Penser l’immigration avec les mots de l’ennemi, c’est déjà une défaite.

Une surenchère sans argumentation économique

En choisissant ces mots, le ministre imagine bloquer son adversaire politique le plus direct, l’UMP. Il donne l’impression à son auditoire qu’il est plus ferme et plus radical que son adversaire politique. Il surenchérit tout en bénéficiant d’une caution morale de gauche.

L’UMP, pour se montrer plus offensive, doit donc faire monter les enchères électorales. Au sein d’un document paru en décembre 2013 intitulé « Immigration, reprendre le contrôle », le parti expose son programme. On y trouve la proposition du « retrait du droit du sol », « la suppression totale du regroupement familial », la suppression de l’aide médicale. Malgré cela, l’UMP prétend encore se distinguer en étant plus progressiste que le Front National. Le lendemain de l’intervention de Manuel Valls, Valérie Pécresse, ancienne ministre sous la présidence Sarkozy et conseillère régionale de la Seine-Saint-Denis, propose de supprimer l’aide aux transports pour les sans-papiers en situation précaire.

La question peut se poser de savoir jusqu’où ira la surenchère. Pour ces deux partis, il s’agit d’un simple jeu de communication, l’un et l’autre savent que, contrairement au chômage, à la crise économique ou à la gestion des ressources, l’immigration est tout sauf un problème. L’histoire du développement économique, démographique et culturel de l’Occident a été largement favorisée par l’immigration. Mais il est important pour Manuel Valls de ne pas laisser de terrain à l’UMP, comme il est important à l’UMP de ne pas laisser le terrain au Front National. Et ce dernier, en héritier naturel des mouvements d’extrême droite français, a construit et instrumentalisé le « problème immigré », jusqu’à l’imposer comme central dans le paysage médiatique et politique.

Immigration : penser avec les mots de l’ennemi, c’est déjà battre en retraite

L’immigration construite comme un « problème »

La France, tout au long de son Histoire, a été très dure avec les immigrés. Ils n’ont jamais été les bienvenus. Depuis l’agression des Italiens ou Polonais saisonniers au début du siècle, jusqu’aux attentats d’extrême droite du PNFE des années 80 visant les foyers Sonacotra habités par des Algériens, en passant par les crimes racistes comme celui d’Habib Grimzi, sans oublier les crimes de la police française à l’encontre des manifestants algériens, jusqu’à aujourd’hui où s’ exprime un racisme « culturel » : l’islamophobie.

« L' immigré » a toujours servi d’exutoire aux problèmes de la société française. Il est rendu responsable, du chômage, de la criminalité, il est la raison du déclin de la nation, il met en péril la laïcité, il est le complice des élites qui détruisent le pays, le profiteur qui vient abuser de la richesse nationale, des aides au logement, du système de santé… la liste est interminable. L’immigration posée en problème a été la thématique centrale de l’extrême droite depuis un siècle. Il suffit de voir les quelques visuels ici pour s’en rappeler la violence et la permanence. Il existe des variantes utiles de cette thématique, remplacer immigré par « juif » ou « musulman » fonctionne bien également. Dans toute société humaine, il n’est rien de plus facile que jouer avec la peur de celui qui est différent et de tracer une frontière entre un supposé eux et nous.

Lorsque un parti commence à utiliser cette rhétorique par cynisme politique pour gagner un électorat ou saper la force d’un autre, il donne une légitimité à cette rhétorique. Et ce faisant, il s’affaiblit lui même. Aborder la question de l’immigration sous l’angle de l’extrême droite, se satisfaire d’une expulsion, c’est penser avec les mots de l’ennemi, on commence à parler avec les mots de l’ennemi, bientôt on pensera comme lui.

* Quartiers Libres est un collectif de militant-e-s de quartiers, de journalistes, d’universitaires qui tou-te-s vivent, travaillent, ou militent en banlieue, réuni-e-s au lendemain des révoltes de 2005 lancées à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna. Pour en savoir plus, le blog du collectif ici.