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Société

En France, les jeunes au cœur des initiatives pour une société apaisée avec sa diversité

Spécial Journée internationale de la paix

Rédigé par Elodie Lemaire | Lundi 21 Septembre 2020 à 11:00

           

En France, des organisations de la société civile agissent pour définir et défendre leur propre vision du pluralisme culturel et religieux. Un point avec Elodie Lemaire, en partenariat avec l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions.



© Pexels / Fauxels
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Dossier - Promouvoir le pluralisme dans le monde, un vecteur de paix indispensable

Le 1er septembre 2020 a été publié un sondage IFOP commandé par Charlie Hebdo, à l’occasion de l’ouverture du procès contre les attentats de 2015.. Il souligne la pensée de jeunes musulmans à contre-courant de l’opinion générale : 26 % d’entre eux ne condamnent pas explicitement les auteurs des attentats et 71 % n’auraient pas participé à la minute de silence en hommage aux victimes. Plus largement, c’est un jeune de moins de 25 ans sur cinq qui ne condamne pas explicitement les auteurs des attentats. Simple manque de civisme ou rapport différent au religieux et à la liberté d’expression ?

En parallèle, le président de la République Emmanuel Macron s’est lancé dans une lutte contre les « séparatismes » qui séviraient dans les cités, vu comme le terrain de la reconquête républicaine. Le public essentiellement visé : les jeunes, perçus comme les cibles privilégiées des recruteurs jihadistes, en particulier ceux de l’État Islamique. Comment les jeunes se positionnent-ils face à la situation culturelle et religieuse de leur pays ? De nombreuses initiatives de la société civile existent, mettant justement la jeunesse au cœur de leur fonctionnement, en tant qu’acteur ou public cible, pour parvenir à un meilleur vivre ensemble. Les jeunes seraient-ils la clé pour parvenir en France à une société enfin apaisée avec sa diversité ?

Un sentiment de discrimination spectaculaire dans la jeunesse

Saisir l’ampleur des discriminations est un bon indicateur des tensions relatives aux enjeux de diversité, et des difficultés d’acception au sein de la société, de certaines religions ou cultures, ou entre les groupes. La majorité des enquêtes sur les discriminations en France se concentrent sur la perception et le ressenti des enquêtés, étant donné qu’il est difficile de quantifier les faits-mêmes de discrimination. Si peu d’études ont vu le jour pour saisir les contours de ce ressenti et l’évaluer par rapport à une réalité factuelle, le malaise est évident et indique une tension fortement palpable.

Dernier exemple en date, le conseil départemental de Seine-Saint-Denis a publié en juin 2020 les premiers résultats de son baromètre en matière de discriminations. L’enquête a été menée en juin et juillet 2019 sur un millier d’habitants du département. Plus de 80 % des sondés estiment que les habitants du département sont discriminés en raison de leur couleur de peau, lieu d’habitation ou de leur religion. Il s’agit là d’un ressenti, d’une opinion, que le factuel vient confirmer mais dont il faut souligner la moindre mesure. En effet, 32 % se déclarent avoir été eux-mêmes effectivement victimes de ces discriminations.

L’écart est grand et significatif : il montre, au-delà des faits, un réel malaise, une crainte importante et lourde d’enjeux. Parmi cette part de la population, les jeunes entre 18 et 24 ans sont ceux qui craignent et qui subissent le plus ces discriminations. Par exemple, si 81 % des répondants pensent qu’en Seine-Saint-Denis, des personnes sont discriminées par la police ou la justice les plaçant au premier rang des institutions discriminantes, ce chiffre monte à 88 % pour les jeunes, soit presque 9 jeunes sur 10. Un sentiment fort de discrimination sur la couleur de peau, mais qui est aussi particulièrement marqué autour de la religion, puisque neuf jeunes sur dix pensent que dans leur département, des personnes sont discriminées en raison de l’appartenance réelle ou supposée à une religion.

Ce sondage montre ainsi la jeunesse comme la partie de la société la plus sensible aux discriminations, mais invite à se demander dans quelle mesure se fait la corrélation entre le ressenti et les faits.

Les jeunes particulièrement touchés par les discriminations systémiques

Mesurer les discriminations s’avère une tâche bien difficile, qui doit reposer sur des faits. Or, d’un côté, ceux-ci ne sont pas toujours rapportés aux autorités et, de l’autre, qualifier un fait de discriminatoire comporte une part de subjectivité, d’autant plus que l’objet de ces discriminations est souvent flou, entre origines, couleur de peau et religion, parfois supposée.

Néanmoins, des institutions ont récemment publié des études montrant la réalité de discriminations systémiques dans l’appareil français, mais qu’ils touchaient particulièrement les jeunes. On ne peut ignorer en ce sens le contexte lié au décès de l’Afro-américain George Floyd qui a déclenché une vague d’indignation mondiale contre le racisme et les discriminations systémiques.

En France, outre les manifestations de soutien et les échos à l’affaire Adama Traoré, ce contexte a favorisé la publication de nombreuses enquêtes et rapports. Le précédent Défenseur des droits, Jacques Toubon, a alerté le gouvernement sur la présence de discriminations systémiques dans les institutions.

Au sein de ses fonctions, il a notamment été saisi d’une affaire relative à des violences policières sur des jeunes âgés de 13 à 21 ans à Paris, pour laquelle il a rendu ses observations devant le tribunal judiciaire de Paris le 12 mai dernier. Son analyse parvient à la conclusion d’une discrimination systémique de l’institution policière envers les populations jeunes, noires et d’origine maghrébine.

Human Rights Watch a aussi dénoncé cette situation en rendant public un rapport sur les contrôles de police abusifs en France, issu d’une enquête menée sur 90 hommes et garçons issus des minorités, dont 48 enfants, entre avril 2019 et mai 2020 à Paris, Grenoble, Strasbourg et Lille. Le rapport souligne l’existence de ces contrôles abusifs sur des minorités de tout âge. La police ciblerait particulièrement les jeunes dès 12 ans. Ce rapport suit une précédente étude produite en 2012, qui parvenait déjà à des conclusions similaires.

Lire aussi : Le Défenseur des droits plaide pour « une politique prioritaire ambitieuse » contre les discriminations liées à l’origine

Ces enquêtes et études sont partielles et menées dans un objectif particulier. Néanmoins, elles sont révélatrices d’un sentiment et d’une position particulière de la jeunesse en la matière. La stigmatisation et les discriminations systémiques ramènent les jeunes à leurs origines et leur confession religieuse (réelle ou supposée), mais les mêmes institutions les exhortent simultanément à adhérer à l’universalisme républicain. Face à la tentation du repli identitaire ou au contraire à l’uniformisation culturelle, des initiatives existent, mettant au cœur la jeunesse pour construire une nouvelle voie.

Les jeunes, la clé vers une société plus apaisée ?

De nombreuses initiatives ciblent les jeunes comme un public-clé pour résoudre sur le long terme les problèmes des discriminations dans la société française, et plus largement pour parvenir à une société apaisée avec sa diversité. Elles prennent source dans les valeurs républicaines, et s’appuient en particulier avec force sur le principe de laïcité.

Parmi ces nombreuses initiatives, il faut attirer l’attention sur deux associations qui ont adopté des positionnements différents pour poursuivre le même objectif. D’un côté, l’association Enquête, créée en 2010 qui conçoit et diffuse des matériels pédagogiques pour éduquer les enfants à la laïcité et aux faits religieux, et de l’autre Coexister, mouvement créé en 2009 qui veut faire de la diversité convictionnelle un vecteur de cohésion sociale. Ces deux associations ont observé un tournant dans le rapport du public avec leurs actions après les attentats de 2015. La demande d’interventions a augmenté fortement et ils ont été particulièrement salués pour leurs initiatives.

L’association Enquête touche depuis 2010 5 600 enfants et jeunes avec ses ateliers et a formé plus de 6 200 professionnels éducatifs. Pour cette association, c’est en donnant aux jeunes un socle commun de connaissances des différentes religions qu’on peut lutter contre les stéréotypes dès le premier âge et faire sauter les tabous pour envisager une vie en société apaisée sur les questions relatives au fait religieux ou aux appartenances culturelles ou religieuses. Pour des raisons pédagogiques, Enquête a choisi de simplifier le propos, rendant ainsi abordable aux jeunes de tous âges des notions souvent complexes que les adultes eux-mêmes ne maîtrisent pas tous. Au contact de nombreux groupes d’enfants, l’association a identifié les nœuds d’incompréhensions, les nombreux préjugés, leur origine et la façon de les déconstruire par le jeu, le dialogue et l’apprentissage.

L’éducation constitue la cible autant que l’approche, soulignant le manque d’action en la matière de la part de l’Éducation nationale. Or, l’éducation est le premier levier d’action pour enrayer des phénomènes qui se répètent, voire qui s’intensifient en matière de vivre-ensemble, car c’est à travers elle qu’on apprend à vivre avec l’autre. Les connaissances dispensées par Enquête enrichissent la culture générale des enfants et sont autant d’armes contre l’ignorance, pour empêcher que la méconnaissance se comble par des suppositions et des explications faciles.

Enquête brise des tabous liés au fait religieux, en engageant par exemple les enfants à réfléchir au port de la kippa ou à la pratique du Ramadan. À travers sa pédagogie, l’association forme également les adultes de demain à acquérir le réflexe du dialogue, à respecter des croyances et des pratiques différentes, à relativiser ce qu’on peut considérer fondamental et à rechercher le commun dans une société diversifiée.

De son côté, l’association Coexister base son action sur la mise en contact direct des éléments divers composant la société. Il s’agit d’un mouvement de jeunesse, dirigé par les jeunes et pour les jeunes. Répartis en groupes locaux l’idée est de former les membres, appelés Coexistants, à ce qu’ils nomment la coexistence active. Cette dernière repose sur trois socles : le dialogue, la solidarité et la sensibilisation. L’objectif est de favoriser les échanges et les contacts entre des groupes de jeunes de différentes origines et confessions par l’action commune, pour parvenir à trouver des solutions pour un vivre-ensemble apaisé dans la diversité.

Pour Coexister, la diversité est une force et les solutions se bâtissent ensemble. Les retombées réelles de ce type d’action menée par Coexister sont difficilement mesurables. Elles permettent néanmoins de créer des espaces sûrs où la diversité est respectée. L’association travaille aussi sur un baromètre des préjugés, permettant justement de mesurer le travail encore à accomplir pour lutter contre les préjugés et les avancements en la matière.

Des bénéfices pour la société qui s’inscrivent dans un temps long

Ces deux exemples ne couvrent pas l’ensemble des initiatives de la société civile en la matière, mais ils prouvent l’existence d’initiatives concrètes, aux résultats trop peu mis en avant, qui mériteraient d’être développés et généralisés à l’ensemble du territoire. Leurs actions et leurs bénéfices s’inscrivent dans un temps long, comme aime à le rappeler Radia Bakkouch, la présidente de Coexister.

Cette démonstration pose aussi la question de la place de l’État dans ces initiatives positives. Des solutions semblent se dessiner sur le terrain, mais pourquoi ces dernières ne sont-elles pas par la suite portées sur l’ensemble du territoire par une politique gouvernementale ? Ces exemples démontrent aussi que beaucoup d’espoirs sur la résolution d’un conflit opposant la diversité à ce qui apparaît être un impossible universalisme républicain, reposent sur les jeunes et la recherche d’une troisième voie. Donnons-leur plus de clés pour ouvrir ce nouveau chemin.

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Titulaire d’un master recherche en Histoire moderne, Elodie Lemaire s'est spécialisée en Histoire des religions et de la justice en ayant produit un mémoire de recherche intitulé « Micro-histoire du suicide d'un curé franc-comtois à la fin du XVIIe siècle ». C'est au travers de ses recherches, qu'elle a commencé à s'intéresser aux questions liées à la coexistence confessionnelles et aux tensions culturelles et religieuses qu’elle entraîne.

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