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Points de vue

Des « islamistes », mais pourquoi jamais de « christianistes » ni de « judaïstes » ?

Rédigé par Hicham Rouibah | Lundi 13 Avril 2015



Des « islamistes », mais pourquoi jamais de « christianistes » ni de « judaïstes » ?
On ne peut absolument pas garder le silence à propos de la malhonnêteté appliquée sur la finalité des mots choisis dans le langage de la communication et de l’information.

Si on procède à un sondage pour interroger les gens sur la définition des mots « christianiste » ou « judaïste » (bien que le mot « judaïste » était évoqué auparavant par certains intellectuels juifs), la réponse sera incontestablement manifestée par la méconnaissance ou la relativité, puisque, tout simplement, ces mots n’existent pas dans notre vocabulaire, il n’y a que le mot « islamiste » qui s’est fait une renommée internationale avec l’image du terroriste ou du musulman fondamentaliste.

Dans la langue française, le suffixe substantif « -iste » – étouffant parfois les racines des termes –, servant à former un qualificatif, occupe trois finalités. L’une définit le métier et/ou la spécialisation tels que économiste, biologiste, linguiste, etc. L’autre désigne l’adepte d’une idéologie ou d’une théorie comme communiste, socialiste, marxiste, etc. La dernière indique l’extrémisme, l’excessif et l’abusif : par exemple, fondamentaliste, esclavagiste, fasciste, etc.

Dans le champ sémantique et étymologique, le mot « islamiste » peut donc être renvoyé à une personne spécialiste de l’islam. Mais dans le discours médiatique, politique et collectif, tout mot lié au champ lexical de la religion musulmane terminant avec le suffixe « -iste » définit systématiquement extrémiste/excessif, mais jamais connaisseur/spécialiste.

Fabrication linguistique et construction symbolique

Dans une perspective comparative, je m’interrogeais sur la fabrication linguistique et la construction symbolique autour des termes qui expriment l’extrémisme dans la religion musulmane en se mesurant à la représentation de l’extrémisme dans les autres religions monothéistes (christianisme, judaïsme).

On se permet de qualifier un musulman terroriste spontanément d’« islamiste » mais jamais un terroriste chrétien de « christianiste » ou bien un terroriste juif de « judaïste ». Dans la dénomination la plus critique, on parle de fanatiques religieux chrétiens ou juifs. Les médias et intellectuels craignent-ils d’employer ce terme « christianiste » ou « judaïste » au risque de voir une masse de personnes s’excommunier lorsqu’ils entendent christianisme ou judaïsme ? En définitive, l’islam est « suffixable » mais pas les autres religions.

Pourtant, les exemples ne manquent pas : dois-je évoquer les milices chrétiennes centrafricaines qui se lancent dans des « pogroms » antimusulmans, ou bien la secte Heaven’s Gate qui a organisé un suicide collectif au passage de la comète Hale-Bopp, en 1997, dans le but de faire joindre leur âme jusqu’au « vaisseau » censé transporter Jésus ?Devrais-je parler des évangéliques en Afrique durant le colonialisme qui « enseignaient » aux Africains l’obligation de servir les Blancs et c’est ainsi qu’ils (les Noirs) gagneront la satisfaction de Dieu ? Cependant, en aucun cas la création du mot « christianiste » n’a été mise en place pour qualifier les actes extrémistes et/ou terroristes de tous ces chrétiens.

Le cas exceptionnel reste celui de l’assassin norvégien Anders Behring Breivik, auteur des attentats de juillet 2012 (explosion à Oslo et massacres d’Utøya) avec un bilan lourd de 77 morts et 151 blessés. Breivik affirmait que le motif de ces crimes était de mettre fin au multiculturalisme (présence de musulmans et de juifs au Norvège) afin de préserver la chrétienté.

Cependant, Breivik est présenté comme terroriste norvégien d’extrême droite (pour ne pas évoquer son endoctrinement à la religion chrétienne) ayant des troubles psychiatriques mais, en aucun cas, le mot « christianiste » ne fait surface comme c’est le cas avec tous les terroristes musulmans qualifiés d’« islamistes ».

D’ailleurs, ces derniers font rarement preuve d’examens psychiatriques ou psychologiques, puisqu’ils sont en définitif des « islamistes » qui font leur jihad (Dounia Bouzar, anthropologue spécialiste de la question du jihadisme explique qu’il faut faire davantage un travail sur la psychologie des jeunes « jihadistes » qui souffrent généralement de troubles et de déséquilibres). L’affaire de Mohamed Merah illustre bien la situation, le responsable de la fusillade de mars 2012 à Toulouse causant 7 victimes et 6 blessés, il est présenté par les médias et les sites Internet comme un terroriste-islamiste tout court, sans évoquer ses problèmes psychologiques, bien que son profil soit connu avant l’attentat commis : « ( …) personne fragile, introvertie, anxieuse, manifestant des troubles comportementaux (…) », a déclaré le psychologue clinicien qui a examiné Merah en 2011.

Comment qualifier un acte terroriste ?

Prenons un autre exemple, le carnage de l’Etat israélien sur la bande de Gaza en juillet et août 2014. Les roquettes lancées par le Hamas sont qualifiées d’actes terroristes à vocation « islamiste » et/ou « jihadiste ». En revanche, le sous-marin israélien ‒ et sans compter toutes les attaques aériennes sur des milliers de civils ‒ qui a bombardé volontairement quatre enfants palestiniens (les Palestiniens ne sont pas tous musulmans, il y a une forte communauté chrétienne orthodoxe) en train de jouer au football sur l’une des plages de Gaza n’est nullement qualifié d’acte terroriste ou « judaïste ».

À vrai dire, actuellement, dans la conscience et l’imaginaire collectif de la plupart des Occidentaux il y a une sorte d’instrumentalisation du religieux par le politique. Une attaque accompagnée du cri « Allahu Akbar » (qui signifie « Dieu est grand ») induit un acte terroriste, mais une attaque vide de cette même expression au moment de l’action n’est pas forcément considérée comme un acte terroriste, mais plutôt comme un attentat criminel ou de délinquance, ou bien une « riposte » comme ce fut le cas avec l’armée israélienne contre les Palestiniens.

En d’autres termes, on a visiblement oublié que « terreur » est la racine du mot terrorisme. Soit le terrorisme est blâmable partout, soit il ne l’est nulle part. Mais l’on ne peut fermer les yeux sur l’un tout en condamnant l’autre. Car c’est bel et bien celui que l’on cache qui nourrit l’autre.

Le prochain article sera consacré à une autre construction terminologique sur les célèbres mots « jihadiste » et « salafiste » avec une recontextualisation étymologique des concepts jihad et de salafiya.

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Hicham Rouibah est doctorant en socio-économie et en anthropologie politique à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et à l’IRD (Institut de recherche et développement).