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Points de vue

D’une intifada à l’autre

Rédigé par Larzilliere Pénélope | Jeudi 7 Août 2003

Le Dr Pénélope LARZILLIERE est sociologue. Ses recherches sur « la violence politique » l’ont conduite à s’intéresser à la situation palestinienne. Elle est l’une des spécialistes de la jeunesse palestinienne. Elle est surtout la première chercheuse française à étudier, avec une éthique et une rigueur scientifiques, le phénomène des kamikazes palestiniens.



Le Dr Pénélope LARZILLIERE est sociologue. Ses recherches sur « la violence politique » l’ont conduite à s’intéresser à la situation palestinienne. Elle est l’une des spécialistes de la jeunesse palestinienne. Elle est surtout la première chercheuse française à étudier, avec une éthique et une rigueur scientifiques, le phénomène des kamikazes palestiniens.

SaphirNet.info : La résistance palestinienne s’est exprimée par la première intifada avec des lancers de pierres. Mais la seconde intifada est celle des attaques suicides. Il y a là une évolution dans la méthode de lutte palestinienne…

 

Pénélope Larzillière : Les deux intifada sont différentes. La première était à la fois un mouvement politique contre l’occupation et un mouvement social de l’ensemble de la société palestinienne. Cette période était caractérisée par un très grand espoir. Même si le quotidien était pénible, il demeurait l’espoir de réaliser des objectifs nationaux à court ou à moyen terme. La mobilisation de la société était générale autour de différents registres d’actions offrant la possibilité à chacun de participer à la lutte. Par les lancers de pierres, par les manifestations dont les manifs de femmes, par la stratégie d’autonomie, par le boycott de produits israéliens, l’incitation à la consommation et à la production locale (de pain, par exemple) pour ne pas acheter les produits israéliens, par les mouvements de grèves contre l’administration israélienne, cette intifada se voulait un mouvement de masse...

Il y avait une volonté marquée des organisations de ne surtout pas armer le mouvement par crainte de la répression. Elles voulaient développer un mouvement de masse. Cela fut possible car la grande majorité des catégories sociales palestiniennes soutenait le mouvement plus ou moins de bon cœur.

En ce qui concerne les mouvements islamistes, le Jihad Islamique était très actif. Il a quasiment lancé la première intifada puisqu’il est à l’origine de l’une des premières opérations. Mais le Jihad est un très petit mouvement comparé au Hamas qui est un mouvement bien plus important centré essentiellement sur un changement de la société palestinienne. Le Hamas travaillait beaucoup dans le caritatif et dans le social. Il n’a donc pas suivi le mouvement à ses débuts. Son but était de provoquer d’abord un changement dans la société palestinienne en termes de comportements. Il a maintenu cette ligne jusqu’à ce qu’il sente que ce choix le marginalisait sur la scène politique palestinienne. C’est alors qu’il a commencé à participer à la première intifada. C’est aussi à ce moment que fut créée les brigades Ezzedine el-Qassam (ndr : la branche militaire du Hamas) qui a ainsi pris la première intifada en cours de route.

« La brigade des martyrs d’Al Aqsa » (ndr : branche militaire du Fatah ) n’existait pas encore. Elle apparaîtra au cours de la seconde intifada.

 

Mais alors, comment en est-on arrivé aux attaques suicides et aux ceintures explosives ?

 

Pour comprendre cette évolution, il faut se souvenir qu’entre les deux intifada, sont passés les accords d’Oslo. Car la première intifada a conduit aux négociations des accords d’Oslo. La majorité de la population a cru à ces accords. Les islamistes n’ont pas accepté les accords d’Oslo. Mais tout le reste de la population a mis de l’espoir dans ces accords. En 1993/1994, il y a sur le terrain un très fort espoir avec l’arrivée de l’Autorité Palestinienne perçue comme un premier pas vers la réalisation d’un Etat palestinien. Mais sur le terrain les accords n’ont pas été véritablement appliqués… Il s’ensuit un effondrement économique et une désillusion que résument les paroles d’un jeune que j’ai interviewé. En parlant des accords d’Oslo, il me dit : « Qu’est ce que ça change si je ne peux pas sortir de Gaza ? »

En effet, durant la période d’Oslo, d'une part Gaza est régulièrement bouclée. En terme de liberté de mouvement, rien n’avait changé même avec la création des zones. A qui sont de petites zones d’où l’armée israélienne s’est retirée et qui sont sous administration palestinienne? Ce retrait ne crée pas plus de liberté de mouvement car pour pouvoir sortir de ces petites zones, les Palestiniens doivent demander des autorisations. Avant Oslo, ces autorisations étaient adressées à l’armée israélienne. Mais après Oslo, elles sont faites à la police palestinienne qui les transmet simplement à l’armée israélienne ! Donc, concrètement, pour les populations, il n’y a pas de changement.

D’autre part, pendant la même période, la colonisation augmente énormément car les colonies ne cessent de se développer en taille et en peuplement. Ce qui signifie la poursuite des expropriations des terres palestiniennes. Si bien qu’alors que l’opinion internationale croyait que la paix était revenue, les Palestiniens voyaient qu’on leur retirait leurs champs, leurs terres, leurs oliviers. Le Palestinien voyait qu’il ne pouvait pas sortir de Gaza puisqu’il doit traverser les check-points (ndr : points de contrôle israéliens) qui sont des lieux d’humiliation quotidienne qui font qu’il vit dans une insécurité constante, puisqu’il n’est jamais sûr de pouvoir se rendre à son travail ou à son université.

Telle est la réalité sur le terrain dans la période d’Oslo : un décalage clair entre l’espoir porté par la première intifada (et les négociations d’Oslo) et le vécu quotidien concret sur le terrain.

 

C’est donc dans ce contexte que naît la seconde intifada ?

 

Tout à fait... Un contexte où la première intifada est relue comme un échec puisqu’elle a abouti aux accords d’Oslo qui n’ont jamais été traduits sur le terrain. Du coup, pour les militants, les méthodes de lutte qui ont été utilisées durant la première intifada ne sont plus valables. Ces méthodes ne mobilisent plus la population. Durant les trois premiers mois de la seconde intifada, il y a des tentatives, de la part des organisations et des ONG, d’utiliser les méthodes de la première intifada par le boycott, par des manifestations… Ces appels ne sont pas suivis. Les gens ne viennent pas aux manifs. En revanche, la répression israélienne est beaucoup plus forte : les soldats tirent à balles réelles sur les manifestations, parfois même lors de manifestations sans lancers de pierres. Et il y a des morts. Ce qui fait dire à un jeune palestinien : « quitte à me faire tuer, autant me faire tuer avec un fusil à la main ». Donc, le bilan de la première intifada ajouté à l’importance de la répression israélienne enlèvent tout sens au type d’actions menées et poussent à l’armement de la seconde intifada.

 

Les Palestiniens, tout comme les Israéliens, savent que le problème n’a pas d’issue militaire. Dans quelle stratégie s’inscrit donc l’armement de l’intifada Al Aqsa ?

 

Contrairement à la première intifada où les Palestiniens pensaient arriver à réaliser quelque chose à travers ce mouvement, la seconde intifada n’est pas inscrite dans un horizon d’espérance, sinon de manière très marginale. Elle ne vise pas véritablement la réussite des objectifs nationaux à court ou à moyen terme. Et les méthodes d’actions s’en ressentent. Comme le dit un collègue qui travaille sur le Liban : « lorsqu’il n’y a pas d’horizon stratégique, pas d’horizon d’espérance, toutes les méthodes sont bonnes ». L’idée est donc d’obtenir, par exemple, une vengeance à très court terme. Souvent les kamikazes ont une liste de gens qu’ils veulent venger et qu’ils inscrivent dans leurs testaments. Mais il n’y a aucune stratégie pour obtenir sur le terrain des droits fondamentaux et l’instauration d’un Etat palestinien auxquels ils ne croient plus sur le moyen terme. C’est vraiment du désespoir.

L’analyse du discours des kamikazes révèle deux temporalités : le très court terme qui est la vengeance que j’ai déjà évoquée, et le très très long terme. C’est là qu’intervient la lecture religieuse et islamiste du mouvement. Car le Hamas pose la lutte nationale comme un jihad. Du coup, il réinscrit la lutte nationale dans un horizon d’espoir mais dans un temps eschatologique, donc à très très long terme. C’est pourquoi les gens soutiennent le Hamas de façon bien plus majoritaire qu’ils ne le faisaient auparavant.  Mais c’est un temps qui dépasse la vie terrestre, un terme qui dépasse la vie d’un militant.. La lutte étant eschatologique, un jihad, donc la victoire est certaine mais pas maintenant.

 

Chaque opération kamikaze est suivie d’une violente répression collective par les soldats israéliens. Une telle réaction qui affecte la famille du militant, ses amis et des personnes innocentes n’est elle pas propre à dissuader les candidats aux opérations ?

 

Bien au contraire : le fait que l’armée israélienne réponde de façon collective et pas de façon ciblée, produit en retour l’idée que l’on peut aussi tuer les Israéliens de façon indiscriminée puisqu’ils tuent les Palestiniens de façon indiscriminée… Pour atteindre par exemple un chef du Hamas, les Israéliens lancent une bombe sur un immeuble. Les familles qui habitent le bâtiment sont tuées en même temps que la cible. Ce type de réponse indiscriminée renforce la logique que : « tout israélien est une cible ».

En ce qui concerne les attentats suicides, il faut faire une nette distinction, chez les Palestiniens, entre les attentats suicides de 1996/97 et ceux de la deuxième intifada. En 96/97, les attentats suicides lancés par les organisations islamistes sont majoritairement désapprouvés par la population.. Les auteurs étaient des militants des organisations. Ils bénéficiaient d’une longue formation avant d’être envoyés à leurs missions qui s’inscrivaient dans une logique, du Hamas, de déstabilisation d’Israël mais aussi de positionnement à l’interne contre l’Autorité Palestinienne. La démarche était donc très stratégique. Par contre elle était récusée par la population palestinienne dans sa majorité. Les sondages de l’époque le prouvent. Par contre, actuellement, les attaques suicides sont très majoritairement soutenues par la population palestinienne. Et les organisations islamistes disent avoir plus de candidats que leurs moyens ne leur permettent d’envoyer en opération. Elles n’ont plus besoin de faire la longue formation psychologique. Une formation sommaire et rapide suffit. Il ne faut pas plus de dix minutes pour apprendre à appuyer sur un bouton fixé sur une ceinture.

 

Propos recueillis par Amara Bamba