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Société

Colonisation et guerre d'Algérie : face au défi de la réconciliation mémorielle, les réponses du rapport Stora

Rédigé par Saphirnews | Jeudi 21 Janvier 2021 à 21:05

           

Favoriser émergence d’une mémoire commune sur la colonisation et la guerre d’Algérie et ainsi ouvrir la voie vers une possible réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie, c’est l'immense enjeu sur lequel Benjamin Stora s'est tout entier penché. Plusieurs mois après avoir été missionné par l'Elysée, l’historien a remis, mercredi 20 janvier, son rapport à Emmanuel Macron dans lequel il expose tant ses constats que ses préconisations afin de « trouver la "juste mémoire" entre les écueils de la répétition des guerres anciennes dans le présent, et celui de l’effacement de faits pouvant ouvrir à un négationnisme généralisé ».



Colonisation et guerre d'Algérie : face au défi de la réconciliation mémorielle, les réponses du rapport Stora
C'est un rapport lourd de 160 pages dédié aux « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » que Benjamin Stora a remis dans les mains du président de la République. Y sont consignées près de 30 préconisations à mettre en œuvre « pour une possible réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie ».

« Soixante ans après, l’Histoire est encore un champ en désordre, en bataille quelquefois. La séparation des deux pays, au terme d’un conflit de sept ans et demi, a produit de la douleur, un désir de vengeance et beaucoup d’oublis. », écrit l'historien qui confie, dès les premières pages du rapport, combien « c’est un exercice difficile que d’écrire sur la colonisation et la guerre d’Algérie, car longtemps après avoir été figée dans les eaux glacés de l’oubli, cette guerre est venue s’échouer, s’engluer dans le piège fermé des mémoires individuelles. Au risque ensuite d’une communautarisation des mémoires ».

Refuser « la mémoire hémiplégique »

« Aujourd’hui, en France, plus de sept millions de résidents sont toujours concernés par l’Algérie, ou plutôt, pour être totalement exact, par la mémoire de l’Algérie. Hautement problématique, celle-ci fait l’objet d’une concurrence de plus en plus grande », explique l'auteur de l'ouvrage « La guerre des Mémoires », évoquant les traumatismes vécus par les harkis, les pieds noirs ou encore les immigrés algériens pour qui « l’enjeu quelquefois n’est pas de comprendre ce qui s’est passé, mais d’avoir eu raison dans le passé ».

Parce que « l’essentiel est de comprendre ce qui s’est passé dans cette histoire, de cerner les raisons de cette séparation », il faut aussi refuser aussi la concurrence victimaire, « terrible » qu'il est « nécessaire de freiner (...) au sein même des sociétés, parce qu’elle est stérile » et qu'il est « difficile de bâtir sur le ressassement, la rumination ».

« En tant que "passeur" entre passé et présent, voulant l’échange entre tous les groupes concernés par cette guerre, les historiens se heurtent à ceux qui refusent le regard critique, ou à ceux qui renvoient sans cesse aux origines communautaires », indique-t-il. Or, il faut « regarder et lire toute l’histoire, pour refuser la mémoire hémiplégique » et ses conséquences néfastes.

« La difficile tâche de réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie, ne consiste surement pas à rédiger une "loi mémorielle" pour construire une histoire immuable, qui entraverait tout exercice critique de l’histoire. Il ne s’agit pas davantage de donner l’illusion d’écrire une histoire commune, en occultant les divergences profondes dans la construction des imaginaires nationaux, et en "oubliant" les récits tragiques d’une histoire coloniale, pourtant commune », signifie Benjamin Stora. « Il s’agit, plus modestement, d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas ensemble. »

Construire un patrimoine commun grâce aux archives et aux images

Pour cheminer sur cette voie, Benjamin Stora défend « la nécessaire ouverture, des deux côtés de la Méditerranée, des archives de la guerre d’Algérie » et propose la constitution d’un patrimoine commun en « étendant le procédé de déclassification "au carton" à toute la période de la guerre ». « Un Comité d’historiens français et algériens pourrait également demander l’application stricte de la loi sur le patrimoine de 2008 en France. Concrètement, il s’agit de revenir dans les plus brefs délais à la pratique consistant en une déclassification des documents "secrets" déjà archivés antérieurs à 1970 », conseille-t-il.

L’historien souhaite aussi qu’une commission mixte sur les archives, créée en 2009 par un accord de coopération entre les directeurs des archives nationales, algérienne et française, puisse être réactivée. Ainsi, « le "Comité de pilotage" sur les relations mémorielles pourrait proposer la constitution d’un premier fond d’archives communes librement accessible » et suggérer des dispositions pour « faciliter la circulation de chercheurs entre les deux pays ».

En parallèle, « une réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie passe par une circulation des images, des représentations réciproques, des découvertes mutuelles. Des productions communes peuvent être mise en œuvre et pourquoi pas autour de la grande figure de l’Emir Abdelkader », estime le chercheur, encourageant l’idée de voir naître un « Arte franco-algérien ». Un projet qui avait fait ses premiers pas au printemps 2020 sur Facebook et Instagram, « avec des résultats particulièrement concluants ». « L’outil audiovisuel est un instrument décisif pour la préservation des mémoires et le passage à l’histoire, pour des tentatives de rapprochement entre la France et l’Algérie », plaide le chercheur.

L’éducation et la formation au cœur du défi

C’est aussi par l’éducation que passe cette réconciliation des mémoires. « De Louise Michel à Jean Jaurès ; d’André Breton à François Mauriac ; d’Edgar Morin à Emilie Busquant, la femme de Messali Hadj ; ou de Pierre Vidal-Naquet à Gisèle Halimi, les noms et les trajectoires de ceux qui ont refusé le système colonial doivent être porté à la connaissance des jeunes générations, pour que l’on sorte des mémoires séparées, communautarisées », lit-on. En ce sens, les pouvoirs publics sont appelés à accorder plus de place à l’histoire de la France en Algérie dans les programmes scolaires et à généraliser cet enseignement à l’ensemble des élèves, y compris dans les lycées professionnels.

Il faudrait « former en grand nombre des professeurs d’histoire, précisément sur l’histoire de la colonisation, et multiplier le nombre de postes d’enseignant à l’université française. Il n’est pas normal qu’une poignée seulement d’universitaires enseignent l’histoire du Maghreb contemporain, alors qu’une grande partie des enfants de l’immigration, sont originaires, précisément, du Maghreb. En attendant un récit commun, franco-algérien, acceptable par tous ».

La réédition et la traduction d'ouvrages font aussi partie de ce travail de réhabilitation mémorielle qui devrait être mené afin d’encourager la circulation des connaissances. L'historien se déclare favorable à la création d’une collection franco-algérienne dans une grande maison d’édition et à la publication d’un « Guide des disparus » de la guerre d’Algérie, disparus algériens et européens car « sortir de l’effacement, de la disparition permet de s’approcher de la réalité, de la réconciliation possible ».

Des gestes « symboliques et politiques » mais « nécessaires »

A l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en 2022, « la nécessité d’un nouveau Traité de réconciliation, d’amitié entre les deux peuples reste plus que jamais d’actualité ». Une amitié qui passe par des « gestes à caractères symboliques et politiques » jugés « nécessaires ».

Au moins trois sont préconisés du côté français : la reconnaissance par l'Etat de l’assassinat en 1957 d’Ali Boumendjel, une grande figure de la lutte nationaliste en Algérie, qui « marquerait un pas supplémentaire dans le fait de regarder en face ce passé colonial » ; la panthéonisation de Gisèle Halimi, grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie ; le rapatriement vers l’Algérie des corps de la famille de l’Emir Abdelkader, enterrés à Amboise, où Benjamin Stora suggère la construction d’une stèle montrant le portrait de cette personnalité.

Ce sont autant de pistes d'actions qui peuvent être proposées par une commission « Mémoires et vérité » qu'il recommande de mettre en place dans le but d'« impulser des initiatives communes entre France et l'Algérie sur les questions de mémoires ».

Oui à la reconnaissance, non à la repentance « pour construire l’avenir »

Des « actes symboliques », « une démarche de reconnaissance » mais « ni repentance ni excuses », c’est ce pour quoi l’Elysée s’est déclaré favorable après la remise du rapport Stora. L’historien va dans ce sens même dans son rapport : « Plutôt que de "repentance", la France devrait reconnaitre les discriminations et exactions dont ont été victimes les populations algériennes : mettre en avant des faits précis. Car les excès d’une culture de repentance, ou les visions lénifiantes d'une histoire prisonnière des lobbys mémoriels, ne contribuent pas à apaiser la relation à notre passé. »

« Par la multiplication des gestes politiques et symboliques, on pourra de la sorte s’éloigner d’une mémoire devenue enfermement dans un passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois », plaide Benjamin Stora. « Motif de discorde, la mémoire peut aussi se révéler puissance créatrice, face à ceux qui voudraient effacer les pages sombres du passé. Il faut donc trouver la "juste mémoire", comme le dit le philosophe Paul Ricœur, entre les écueils de la répétition des guerres anciennes dans le présent, et celui de l’effacement de faits pouvant ouvrir à un négationnisme généralisé. »

« L’objectif n’est donc pas l’écriture d’une histoire commune, mais de chercher à expliquer ensemble l’événement colonial, et ne pas croire que tout pourra se trancher en un verdict définitif. Ce travail en commun doit maintenir ouverte la porte des controverses citoyennes, car il prête attention aux conditions de son époque pour sortir de la rumination du passé, et des blessures mémorielles » et encouragent les acteurs, témoins et héritiers de l’histoire « à parler de leurs souffrances », écrit-il également.

« Ce mouvement vers la réconciliation ouvre sur la possibilité du passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune, en France. » Un défi de taille auquel des hommes et des femmes, tant Français qu'Algériens sont aujourd'hui, plus que jamais, prêts à relever mais que la volonté politique de part et d’autre de la Méditerranée doit impulser par des actes concrets.

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