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Points de vue

Avec Malek Chebel, nous ancrer dans une pensée subversive salvatrice

Rédigé par Rachid Benzine | Lundi 19 Décembre 2016

Le Centre culturel algérien a organisé, jeudi 15 décembre, une rencontre en hommage à l'anthropologue Malek Chebel, décédé le 12 novembre 2016. Aux côtés de membres de la famille du défunt, dont son fils Michaïl Chebel, étaient présents l'islamologue Ghaleb Bencheikh, la sénatrice Bariza Khiari, ou encore le président du CFCM Anouar Kbibech. L'islamologue Rachid Benzine, présent à cet hommage, livre ici un témoignage fort de celui qui fut pour lui « une plume amie ».



Avec Malek Chebel, nous ancrer dans une pensée subversive salvatrice
Ce samedi 12 novembre au soir, je sortais d’une conférence. Je venais d’échanger, toujours avec le même plaisir et la même implication, sur les lectures possibles que nous pouvons faire du Coran, des lectures capables de nous réconcilier avec l’histoire, et surtout avec l’humanisme. Et comme lors de chaque rencontre avec un public curieux, prêt à m’accompagner sur le chemin tortueux du doute, sans autre promesse que la déconstruction nécessaire de nos certitudes, sans autre horizon que celui de dépasser ces blocages qui nous barricadent dans des incompréhensions mutuelles, je m’étais senti entouré, accompagné, rassuré. Et pourtant, en retrouvant mon téléphone, en le rallumant et en lisant les messages qui m’apprenaient la disparition de Malek Chebel, je nous ai senti soudain immensément seuls. J’ai ressenti la peine de la perte, celle d’un confrère estimé, et j’ai ressenti le poids de la réalité, celle d’une scène musulmane critique qui se rétrécit comme peau de chagrin.

Malek Chebel, une plume amie

Depuis que les lectures fanatiques et meurtrières de l'islam nous ont imposé, dans notre chair et notre terre, leur agenda de la terreur, j'ai pris conscience que toutes les plumes qui, chacune à leur manière, avec leur méthode et leur ton, essaient de nous sauver, sont des plumes amies sur lesquelles il faut veiller comme on veille sur des éclaireurs. Malek Chebel en était. Il a su reconstituer sous nos yeux aveuglés par les violences qui s’expriment aujourd’hui, violences symboliques et physiques, un autre temps, une autre Vérité : celle d’un islam classique empreint d’hédonisme, d’humanisme, un islam qui plaçait la connaissance, la science, le culte du corps, au centre des ses préoccupations. Cela a existé. Cela n’a l’air de rien de le dire, et pourtant… cela a bel et bien existé et Malek Chebel avait le mérite de le rappeler.

Il nous retirait les lorgnettes étriquées par lesquelles nous regardons notre ici et maintenant, et nous prêtait des jumelles pour regarder au loin, ce qui fut hier et ailleurs, dans ce monde et cet imaginaire musulman. C’était cela la tâche qu’il s’était assignée : rappeler ce qui fut, pour que cela puisse encore être. Et disant cela, il nous rappelait à sa façon une vérité que nous oublions souvent : il n’y a rien de sacré, il n’y a que des processus de sacralisation. Et quand nous disons cela, nous responsabilisons les hommes, sans lesquels rien ne se pense, rien ne s’écrit, rien ne se crée.

Le sens et le chemin que prend l’islam aujourd’hui, islam que j’entends comme corpus de pensée et comme proposition au monde, dépend seulement et uniquement des hommes, et non d’une Vérité qui leur imposerait des normes ou des manières d’être au monde. Ce que Malek Chebel faisait, c’était inviter les hommes et femmes d’aujourd’hui d’abord à connaître et accepter une histoire occultée, plus libre, plus humaniste, et ensuite à retrouver le chemin de cette même liberté et de même humanisme. Il exhumait un passé oublié pour conjurer le présent. Ainsi, face à cette immense vague de violence symbolique et physique qui grossit, il a infatigablement construit des digues.

Construire ce qui vient après

Ce soir-là, après avoir donc vu partir Mohamed Arkoun, Abdelwahab Meddeb, j’apprenais que Malek Chebel lui aussi avait quitté la scène. Je nous ai senti soudain un peu plus seuls face à cette vague. Je ne sais pas si nous saurons l’arrêter. Elle se nourrit de courants qui nous dépassent.

Mais à défaut de pouvoir l'arrêter, je nourris l'espoir qu'avec les flambeaux qui survivent, nous pourrons construire ce qui vient après. Nous n’avons plus le choix et nous n’avons pas le droit de nous détourner de cette responsabilité. Pendant trop longtemps, nous avons souvent confiné la pensée critique aux cercles du savoir, à la recherche universitaire. Quand elle n’est pas théologique, c’est-à-dire quand elle n’est pas fondée sur les présupposés légués par l’histoire classique orthodoxe (notre conception du texte coranique, notre sacralisation des textes sur les premiers temps de l’islam et des traités écrits par des juristes, historiens musulmans...) mais scientifique, c’est-à-dire fondée sur l’utilisation de la raison critique, sur le recours à l’histoire, à la culture, à la langue, à la sociologie, à l’anthropologie, la pensée islamique dérange. Parce qu’elle déplace, parce qu’elle fait vaciller les certitudes qui sont devenues des remparts dans un temps où l’islam est d’abord vécue comme une identité de repli, et non plus comme une source de savoir et encore moins de savoir être.

La religion est constituée de trois pôles : le cognitif, l’éthique et l’identitaire. Aujourd’hui nous vivons le temps de l’identitaire. Notre rôle, c’est de faire revivre et de nourrir le cognitif, dont découlera nécessairement une nouvelle vision éthique capable de fonder non pas un vivre-ensemble (qui existe déjà), mais un « BIEN vivre-ensemble ». C’est pour cela qu’aujourd’hui, face à cette vague, il faut parler. Parler, parler et encore parler, vulgariser, expliquer, déconstruire. Mais aussi respecter et écouter, sans jamais excuser ni ménager, mais simplement pour comprendre aussi l’autre enfermé dans ses certitudes. Nous n’avons pas de bataille ou de guerre à mener : car une bataille ou une guerre sont toujours menées au nom de la peur. Je préfère parler de dialogue à construire.

Proposer à la jeunesse un héritage apaisé de l'islam

Ce dialogue dont Malek Chebel était l’une des chevilles ouvrières, nous devons le poursuivre, le prolonger et le dépasser. Nous devons aller encore plus loin pour proposer à tous ceux tentés par le pire autre chose : nous devons leur proposer un héritage apaisé et non plus pris en otage par des orthodoxes qui en font une prison.

Nous devons leur proposer une rencontre avec leur histoire, toute leur histoire et pas seulement celle apprise dans des manuels idéologiquement orientés, mais celle dépeinte par Malek Chebel et tant d’autres, tellement diversifiée, tellement libre. Nous devons leur proposer une raison d’aimer cette histoire et d’aimer cet héritage, non pas pour les brandir comme une identité, mais pour les vivre, enfin, comme une appartenance apaisée qui les réinscrive dans la grande Humanité.

Pour tout cela, nous devons continuer de nous ancrer, quoiqu'il puisse en coûter, je dis bien quoiqu’il puisse en coûter, dans une pensée subversive salvatrice. Nous n’avons plus le temps d’attendre. Nous devons penser, et nous devons oser. Pour Malek Chebel, pour les éclaireurs déjà partis, et pour nous. Car les questions qui nous tuent ne sont pas celles que l’on ose. Ce sont celles que l’on n’ose pas. Malek Chebel, lui, savait oser. Continuons à oser. Merci Malek.

*****
Rachid Benzine, islamologue, est chargé de cours à l’IEP d’Aix-en-Provence et à la faculté protestante de Paris. Il enseigne à l’institut théologique Almowafaq (Rabat). Il est chercheur associé à l’Observatoire du religieux (IEP Aix-en-Provence). Ouvrages parus : Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004) et Le Coran expliqué aux jeunes (Éd. du Seuil, 2013, rééd. 2016), La République, l’Eglise et l’islam : une révolution française (avec Christian Delorme, Bayard, 2016) Nour, pourquoi n'ai-je rien vu venir ? (Éd. du Seuil, 2016).

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