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Société

Aïd al-Adha - Tareq Oubrou : « Les animaux sont des êtres spirituels »

Rédigé par | Vendredi 17 Août 2018

La théologie musulmane considère l’animal comme étant doté d’une sensibilité, d’une conscience et d’une âme. Ce qui a des conséquences sur la façon dont l’homme doit le traiter, depuis l’élevage jusqu’à l’abattage, explique Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, à l'occasion de l'Aïd al-Adha (ou Aïd el-Kébir).



Aïd al-Adha - Tareq Oubrou : « Les animaux sont des êtres spirituels »

Salamnews : L’islam considère-t-il l’animal comme un être spirituel ?

Tareq Oubrou : Nous entendons par être spirituel un être vivant doté d’une âme, et même du langage et de la pensée. Le Coran, tout en soulignant la place singulière qu’occupe l’homme dans l’ordre de la Création, fait remarquer que l’unité naturelle embrasse toutes les espèces animales, y compris la nôtre. Il évoque la diversité et la hiérarchie du monde vivant, mais ne manque pas de rappeler les ressemblances : « Il n’y a pas de bêtes sur la terre ni d’oiseaux volant de leurs ailes qui ne soient des communautés comme vous » (s. 6, v. 38).

Il ne se contente pas d’établir des similitudes sociobiologiques entre l’espèce humaine et les autres espèces animales, mais il va jusqu’à reconnaître que les animaux sont des êtres spirituels : « Ne vois-tu pas Sa transcendance (de Dieu) célébrée de tous ceux qui habitent la Terre et les Cieux ? Les oiseaux déployés, chacun d’eux sait bien le prier, célébrer Sa transcendance. Dieu de tout ce qu’ils font est connaissant » (s. 24, v. 41).

L’animal ne serait donc pas dénué de conscience et de pensée, comme l’envisageait Descartes ?

Tareq Oubrou : En effet. C’est à partir d’un certain nombre de textes de l’islam que les théologiens musulmans ont développé une vision de l’animal capable de sensations et de sensibilité, d’entendement et d’intelligence, jusqu’à une certaine limite. Pour eux, les animaux peuvent accomplir des actes dirigés vers des buts semblables aux nôtres et, théologiquement, ils sont en conformité avec l’ordre naturel.

Cependant, un hadith (parole du Prophète) stipule qu’ils sont capables d’injustice et donc de liberté, et que Dieu tranchera entre eux le jour du Jugement dernier.

Lire aussi : L'animal, une source de méditation en islam

Cela confère-t-il des droits à l’animal ?

Tareq Oubrou : Cette vision théologique musulmane de l’animal a des conséquences éthiques et juridiques. L’extermination d’espèces animales est un acte religieusement immoral. Il reste cependant concevable d’exercer une violence légitime à l’encontre de l’animal en cas de légitime défense ou pour la nourriture.

Mais les actes qui portent atteinte à la vie d’une bête sans être motivés par l’une de ces deux raisons sont en principe interdits par nombre de hadiths, de même que toute souffrance gratuite ou torture infligée à l’animal. De nombreux textes interdisent également l’organisation de combats d’animaux et de les donner en spectacle. Le silence des animaux doit nous inciter à être davantage attentifs à eux.

Tareq Oubrou est auteur de « Ce que vous ne savez pas sur l’islam – Répondre aux préjugés des musulmans et des non-musulmans » (Fayard, 2016).
Tareq Oubrou est auteur de « Ce que vous ne savez pas sur l’islam – Répondre aux préjugés des musulmans et des non-musulmans » (Fayard, 2016).

Mais pourquoi pratique-t-on le « sacrifice » de l’animal ?

Tareq Oubrou : La mise à mort d’un animal pour se procurer de la nourriture ne doit pas être un acte banal. La bête doit être « sacrifiée » pour que sa viande soit consommée : c’est un principe de la tradition musulmane. Le mot « sacrifier » a un sens théologique lourd.

L’explication remonte au dogme de la crucifixion du Christ, qui a mis fin à la portée sacrificielle de l’Ancien Testament. Le sacrifice expiatoire matériel a été abrogé pour en fonder un autre, celui du sacrement, sacrifice historique spirituel de la Croix et de la Cène répété dans chaque « saint sacrifice de la messe ».

Cet abandon du sacrifice a eu un retentissement sur le statut de l’animal dans l’histoire occidentale. Pour Élisabeth de Fontenay, philosophe de la question juive et de la cause animale, « l’abandon de la pratique sacrificielle, qui s’est instauré dans l’Occident chrétien, a conduit peu à peu à l’appropriation sans foi ni loi de la Nature. La souffrance animale n’a plus aucune signification puisqu’elle n’a pas été comptée dans le rachat (âme pour âme) et que les bêtes sont de moins en moins animées et donc animales ».

Avec l’avènement de l’islam et le rétablissement de la notion de sacrifice, que ce soit pour une raison spirituelle ou profane (se procurer de la nourriture), la mort de la bête reprend un sens, celui qui fut inauguré originellement par le geste d’Abraham.

Si le sacrifice a une portée autant spirituelle, les musulmans ne devraient-ils pas limiter l’abattage aux seuls rites ?

Tareq Oubrou : Selon les textes de l’islam, le sacrifice d’une bête peut avoir plusieurs portées distinctes. Il y a le sacrifice canonique : l’offrande annuelle pour commémorer le geste d’Abraham à l’occasion de la fête du sacrifice, Aïd al-Adhâ. Cette pratique, al-udhiyya, correspond à l’un des moments importants du pèlerinage à La Mecque.

Un autre sacrifice est celui qui est fait à l’occasion de la naissance d’un enfant, qu’on appelle an-nasîka ou al-’aqîqa. Lui aussi réactualise le geste divin qui a permis à Abraham de garder son fils en vie en lui substituant un animal. Ces deux formes de sacrifice, très pratiquées par les musulmans, ne sont pas canoniquement obligatoires, mais seulement recommandées.

Le seul sacrifice rituel obligatoire est celui qui est effectué par le pèlerin à La Mecque et qui doit reproduire le geste d’Abraham.

SACRIFICE RITUEL

En islam, il existe trois façons d’accomplir le pèlerinage canonique (tammattu’e, al-qirâne, al-ifrâd). L’une d’elles, appelée al-ifrâd, n’exige pas d’offrande sacrificielle. Ainsi, un musulman peut ne jamais avoir à sacrifier une bête de sa vie, dans le sens rituel du terme.

Dans les deux autres formes de pèlerinage, le sacrifice obligatoire peut être remplacé, pour celui qui n’a pas les moyens matériels d’offrir un sacrifice, par un jeûne de dix jours : trois jours sur place, à La Mecque ; sept jours, une fois rentré chez lui.

En tout, il existe donc trois types de sacrifice rituel au sens strict du terme, dont un seul est obligatoire.

Mais l’on parle d’abattage rituel s’agissant de la viande halal ?

Tareq Oubrou : En dehors du sacrifice d’al-udhiyya et d’al-’aqîqa, l’exécution de la bête relève non pas du rite, mais d’un autre registre : celui de l’éthique. Aussi sacrifie-t-on l’animal pour des raisons sanitaires ou sécuritaires, lorsque son existence présente un danger pour l’homme.

En exécutant une bête pour des raisons qui peuvent paraître profanes (la nourriture), il s’agit toujours d’une forme de « substitution », car, en mourant, la bête offre son âme et permet ainsi le maintien de la vie de l’homme. Cette forme d’exécution de la bête, qu’on appelle improprement « abattage rituel », nous la nommons pour notre part « abattage éthique ».

Tareq Oubrou : « Ce qu’on appelle improprement “abattage rituel”, nous la nommons pour notre part “abattage éthique”. »
Tareq Oubrou : « Ce qu’on appelle improprement “abattage rituel”, nous la nommons pour notre part “abattage éthique”. »

Qu’en est-il de la souffrance de l’animal ?

Tareq Oubrou : Il faut distinguer deux notions : la douleur, qui renvoie au registre neurophysiologique, et la souffrance, qui renvoie au répertoire psychologique. En langage théologique, la première renvoie à la chair, la deuxième à l’âme. Toutes deux sont intimement liées.

Un hadith du Prophète commande à l’abatteur : « Quand vous exécutez la bête, faites-le bien ! Et que l’exécuteur aiguise bien son couteau et abrège la souffrance de la bête. » En se référant à ce hadith, certains canonistes et éthiciens ont exigé que la bête à sacrifier soit maintenue à l’écart des autres, pour éviter de faire naitre un stress, et hors de la vue de l’instrument de son abattage.

En effet, dans la tradition théologique musulmane, les bêtes sont des êtres pleinement conscients de la mort, dotés d’une sensibilité, d’une âme et donc d’une certaine conscience. Au-delà de la douleur, que l’animal peut éprouver puisqu’il est doté d’un système nerveux, il lui arrive donc aussi de souffrir dans son âme et sa conscience.

Cela signifie-t-il que l’étourdissement lors de l’abattage serait à préconiser ?

Tareq Oubrou : Toute technique et tout procédé visant à apaiser la douleur et la souffrance de l’animal doivent être non seulement acceptés par l’éthique musulmane de l’abattage, mais même recherchés. Car cette intention correspond totalement aux enseignements de l’islam. Le débat autour de l’étourdissement cache en réalité des soubassements idéologiques.

J’inviterai les musulmans à appliquer le concept d’« orthopraxie minimaliste », qui consiste à s’adapter aux réalités d’une société plurielle, multiconfessionnelle et sécularisée. Il propose un socle éthique minimal sur lequel tout le monde pourrait se mettre d’accord : la bête doit être saignée, et l’étourdissement ne doit être ni mortel ni brutal.

Finalement, n’est-ce pas en limitant notre consommation de viande qu’on améliorerait notre relation à l’animal ?

Tareq Oubrou : Qu’elle réponde à des motifs alimentaires ou sanitaires, la mort infligée à l’animal est considérée comme relevant d’une stricte « violence légitime », la même d’ailleurs que celle que certains animaux exercent sur d’autres pour assurer leur survie. Même les végétariens et les végétaliens, en se nourrissant de plantes, provoquent l’élimination d’insectes, de vers de terre et de quantité de micro-organismes.

En matière de nourriture, nous ressemblons tous aux animaux, sauf que ces derniers tuent uniquement pour manger ou se défendre. En ce sens, ils doivent rester pour nous un exemple moral.

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Première parution de l’article dans Salamnews, n° 68, août-septembre 2018.


Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur