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Points de vue

Islam – Adapter ses pratiques aux enjeux de notre temps (4/5)

Rédigé par Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay | Vendredi 15 Juin 2018

Voici la quatrième partie du compte-rendu d’une journée d’étude et de dialogue organisée par l'Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) en avril sur le thème : « Repenser sa vie spirituelle avec l’islam. Quelles pratiques islamiques pour notre temps ? ».



Islam – Adapter ses pratiques aux enjeux de notre temps (4/5)
Les nouveaux enjeux contemporains poussent régulièrement les participants à reconsidérer leurs pratiques par nécessité éthique. Ces dernières sont pour eux de véritables outils pour répondre aux défis de notre temps comme l’écologie, la préservation de la santé humaine, la protection du règne animal, la surconsommation, les inégalités socio-économiques mais aussi les dérives de l’instrumentalisation du religieux par le politique.

Certains souhaitent dans l’absolu faire le pèlerinage à La Mecque, mais ils s’y refusent car ils ne veulent pas financer le régime saoudien wahhabite. Ils ne souhaitent pas participer à ce qui est devenu un véritable business du pèlerinage et à ce système qui a défiguré et décrédibilisé les Lieux saints de l’islam. Ils réinventent ainsi des sens possibles pour ce rite qui est vu comme un cheminement intérieur ou comme une mise en route. Ils évoquent aussi la possibilité de pratiquer le pèlerinage dans d’autres lieux. Certains mettent donc l’accent sur les bénéfices de la marche comme exercice spirituel plus que sur le but à atteindre, tandis que d’autres insistent sur le symbole très fort du but incarné par la Kaaba.


Des méthodes d’élevage industriel bien éloignées du respect de la vie animale

Les fêtes religieuses aussi sont réinterprétées sous l’effet des questions de société. La souffrance animale et le rite du sacrifice préoccupent beaucoup de musulmans. Certains cherchent des alternatives pour éviter les maltraitances animales et tentent de trouver d’autres manières plus métaphoriques de concevoir le sacrifice (don en argent, don de soi, don de son temps aux plus démunis…).

Lire aussi : Aïd el-Kébir : le sacrifice par procuration, une pratique tendance

Le label industriel halal a aussi été critiqué par la majorité des participants. Il devient véritablement un cas de conscience car beaucoup ne font plus confiance aux filières de production ni en la qualité de la prière pratiquée avant l’abattage. La répétition mécanique, le travail à la chaîne et la grande quantité d’animaux abattus empêchent une vraie présence spirituelle et une réelle attention à la valeur de la vie de l’animal. Ces défauts sont les mêmes qui sont reprochés de manière générale à tout système d’abattage industriel. Certains évoquent une tromperie commerciale, un manque de transparence et nul n’est dupe des objectifs mercantiles se cachant derrière ce label.

Ces méthodes d’élevage industriel sont bien éloignées du respect de la vie animale institué par le Coran. Cette prescription religieuse qui visait à réduire les souffrances animales – que ce soit par des conditions de vie décente, par une mise à mort rapide et par la sacralisation de cet acte pour ne pas le rendre anodin – s’est transformée en une existence condamnée à ne pas voir la lumière du jour, une mise à mort dans des conditions de stress extrêmes et une absence de sacralisation.

Face à ces constatations, les participants se contentent parfois d’abandonner le halal mais le plus souvent, ils le réinventent en privilégiant le label « Agriculture biologique » et la production locale pour la viande mais aussi pour les légumes. Certains réduisent leur consommation de viande et d’autres vont parfois jusqu’au végétarisme. La dimension sacrée étant absente de ces nouvelles méthodes de production, elle est parfois remplacée par la prononciation de « bismillâh » (au nom de Dieu) avant de manger ou de cuisiner, afin de sacraliser l’instant. Le halal coranique renvoie à une grande prise de conscience dans la manière de consommer, au-delà de la viande. Cela témoigne donc d’une réelle sensibilisation à l’écologie grâce aux ressources spirituelles de l’islam. Il convient de préciser que quelques participants ressentent malgré tout une culpabilité à ne pas manger halal ou pratiquent ce rite par habitude voire par contrainte familiale sans y mettre de sens.

Le Ramadan pour se détacher des excès du monde contemporain

Le jeûne du Ramadan est très souvent utilisé comme une alternative et une réponse aux excès du monde contemporain. Beaucoup l’envisagent comme un moyen de se détacher de la surconsommation alimentaire de nos sociétés actuelles, d’agir avec solidarité avec les plus démunis et de purifier leur corps. La purification physique engendre de fait une purification spirituelle. L’esprit est libéré des préoccupations matérielles accessoires et devient plus réceptif à l’essentiel, aux intuitions et à l’essence des choses.

Le contrôle des désirs alimentaires favorise une plus grande maîtrise de soi. Il en résulte une grande vivacité et davantage de concentration. Cela offre également un cadre propice au développement d’expériences spirituelles plus profondes. Il va de soi que de tels résultats ne sont possibles qu’à condition de garder une consommation modérée lors de la rupture de jeûne. Beaucoup de participants ont dénoncé la surconsommation des repas de rupture du jeûne et y voient une contradiction avec le sens spirituel du mois de ramadan.

Le rite de l’aumône (zakât) aussi est considéré comme une règle qui permet une pratique spirituelle éthique et l’exercice d’une responsabilité quotidienne face à autrui. D’un point de vue pratique pourtant, ce rite n’est pas forcément accompli selon les règles classiques de la jurisprudence islamique (fiqh). La zakât est plus souvent associée à l’idée que les dons à toute association caritative ou les impôts font office d’aumône telle qu’elle est conçue habituellement en islam. Très peu de participants donnent la somme officielle de la zakât aux organisations islamiques traditionnelles, notamment en raison d’un manque de confiance quant à la redistribution de l’argent récolté. Beaucoup ont insisté sur le fait que cette aumône ne doit surtout pas être uniquement donnée aux musulmans mais à l’ensemble des plus démunis. Cette pratique n’est donc pas du tout conçue comme communautariste.

Tout savoir sur la zakât

Tout acte de solidarité devrait viser à la réconciliation

En revanche, plus que l’aumône, les notions de solidarité et de partage qui ne se limitent pas uniquement à un don en argent ont été abordées et unanimement acceptées par les groupes de discussion. Tout acte de solidarité devrait viser à la réconciliation, l’apaisement des relations entre les individus et entre les groupes.

Les bonnes œuvres (sâlihât) mentionnées dans le Coran ne se limitent donc pas à accomplir à la lettre les rites religieux mais à garantir la paix et les liens avec autrui et ainsi à accepter dans son ensemble la diversité humaine et l’altérité dans une logique d’inclusivité. Ces valeurs que l’on retrouve en islam et ailleurs sont un bien commun de l’humanité et aucune civilisation n’en a le monopole.

Il est donc possible de puiser dans les pratiques islamiques tout un ensemble de ressources éthiques qui permettent aujourd’hui aux musulmans de s’investir pleinement dans le monde et de s’engager dans leurs sociétés au service d’autrui, évitant ainsi que ces rites ne deviennent des signes identitaires exclusifs.

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Eva Janadin a cofondé en 2017 avec Faker Korchane l’Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM,) qui vise à ouvrir un espace de discussion libre, à interpréter le corpus islamique à la lumière de l’intelligence de l’esprit et du cœur et à reconstruire une vie spirituelle autonome grâce à l’islam. Anne-Sophie Monsinay est engagée depuis plusieurs années pour rendre visible un islam libre et spirituel. Disciple d’un maître issu d’une tradition mystique non dualiste, elle intervient dans des conférences sur ces thématiques et administre avec Eva Janadin les groupes Facebook « Pour un islam spirituel et progressiste » et « Soufisme progressiste ».