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Points de vue

Théorie du genre : est-on conscient de la mainmise de l’extrême droite ?

Rédigé par Mouss Baker | Lundi 3 Février 2014



Vendredi 24 janvier et lundi 26 janvier 2014… quelques centaines de familles, parmi lesquelles de nombreuses familles musulmanes, n’envoient pas leurs enfants à l’école. Ils protestent contre des cours d’éducation sexuelle donnés à leurs enfants en bas âge.

Une autre lecture des événements devrait être celles-ci : les 24 et 26 janvier 2014, de nombreux musulmans, en retirant leurs enfants de l’école, en apportant du crédit aux rumeurs propagées par les initiateurs des Journées de retrait de l’école (JRE) apportent leurs soutiens aux mouvements d’extrême droite.

Comment en est-on arrivé là ? Comment la « meilleure des communautés », celle du « juste milieu », comme elle l’aime le rappeler, peut-elle soutenir un pareil mouvement ? La fin ne justifie pas les moyens et il est possible de défendre l’image d’une famille traditionnelle sans pour autant aller s’acoquiner avec des idées, des mouvements et des individus qui sont le fruit de l’antisémitisme primaire des XIXe et XXe siècles.

Les musulmans qui ont soutenu les JRE, qui ont milité auprès de leurs coreligionnaires et ont propagé des rumeurs grotesques en nous incitant à l’action les 24 et 26 janvier sont coupables. Ils sont coupables au mieux d’ignorance et de bêtise, au pire de manœuvre politique.

Qui se cachent derrière JRE ? Alain Soral, Béatrice Bourges, Farida Belghoul… Sous couvert de défendre une vision monolithique de la famille, c’est en réalité une longue lignée de l’extrême droite française qui se poursuit.

A-t-on eu conscience de faire le jeu de l’Action française, des ligues des années 1930 ? A-t-on eu conscience de promouvoir l’OAS, Occident et le Front national ? Ceux qui ont tué, torturé au Maghreb et ailleurs, ceux qui aujourd’hui taguent nos mosquées, agressent nos sœurs voilées ?

Comment peut-on être aussi crédules et ne pas vérifier l’authenticité de ce que nous présentent des individus qui veulent déstabiliser la République ? Ainsi a-t-on pris pour argent comptant des propos qui, bien que critiquables, n’ont jamais été prononcés tels quels : « Laurence Rossignol, sénatrice PS, déclarait le 5 avril 2013, sur le plateau de l'émission “Ce soir ou jamais”: “Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’État.” »

Pourtant combien d’entre nous, d’entre nos hommes religieux ont répété inlassablement ces propos pour fédérer les foules ? Reprenant à leur compte des slogans de la fachosphère : « C’est pourquoi désormais enseignants et militants LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transsexuels) abordent en classe l'homosexualité, la bisexualité et la transsexualité. La pudeur et l’intégrité de nos enfants sont profondément attaquées par la théorie du genre. »

Notre communauté possède une forte culture religieuse, nous sommes rigoureux lorsqu’il s’agit d’apprendre notre religion, d’acquérir le savoir dans les sciences islamiques, mais pourquoi ne vérifions-nous pas des propos polémiques avant de les propager à notre tour dès qu’il s’agit de politique ?

Nous nous sommes alliés à nos ennemis, ceux qui nous refusent compassion, égalité et droits élémentaires et voici que nous nous mettrons à dos nos concitoyens, dont certains de gauche pourtant naturellement plus prompts par leurs engagements associatifs à nourrir le pauvre, à aider l’orphelin.

Quel mauvais calcul nous faisons ! Que Dieu nous pardonne, l’intention était bonne mais les moyens tellement mauvais… Car l’affaire des JRE montre qu’il y a un potentiel politique dans la communauté. Il convient de le faire vivre avec intelligence et de ne pas oublier qui, des années durant, ont été derrière nos persécutions : les massacres du métro Charonne (8 février 1962), les violences et meurtres racistes des années 1980, l’assassinat de Brahim Bouarram (1er mai 1995) et de tant d’autres victimes encore qui ont le malheur de porter le stigmate de l’« étranger »…

Récemment encore, en discutant avec les anciens à la mosquée, j’entendais dans un français approximatif malgré 50 ans d’intégration : « Il est difficile maintenant de trouver du travail en France, il y a trop d’étrangers ! » Le fascisme manifestement a gagné, nous nous identifions comme « les bons Français », les gens de plein droit et nous commençons à nous opposer aux autres minorités oubliant nous-mêmes notre propre situation. Notre propre intolérance nous perdra, car nous avons une mémoire courte ; et certains partis politiques, qui nous ont aussi ouvertement malmenés lors de la dernière mandature, doivent être tout sourire aujourd’hui.

Il y a pourtant matière à fédérer les musulmans, à avoir un poids politique dans la cité. Si cela se fait, cela doit s’opérer dans l’honnêteté et la rigueur : ainsi, nous pourrons défendre l’image que nous avons de la famille. Assurément, les bases qui ont été posées pour cette Journée de retrait de l’école ne sont pas les bonnes…