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Points de vue

Shajarat ad-Dorr : la sultane turque qui défit le roi de France

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Jeudi 21 Mars 2013

Certaines destinées sont exceptionnelles, comme celle de Shajarat ad-Dorr, reine d’Egypte, qui vainquit le roi Saint Louis, et protectrice de l’islam.



Shajarat ad-Dorr : la sultane turque qui défit le roi de France

Partenaire pour les affaires de l’Etat

La dépouille de la sultane repose aujourd’hui dans un mausolée attenant à l’une des institutions éducatives (medersas) qu’elle avait créées. A l’intérieur, sous le dôme, une niche décorée de mosaïques représente un arbre orné de feuilles en émail, Shajarat ad-Dorr signifiant «Forêt de perles»…

Sa jeunesse a pourtant été des plus humbles : c’est en tant qu’esclave que cette Turque issue du petit peuple arrive au Caire. Elle est destinée à al-Salih, le futur sultan ayyoubide d’Egypte (1240-1249) et de Syrie (1245-1249). Subjugué par sa beauté et son intelligence, il concevra pour sa concubine une passion exclusive. De favorite, elle devient très vite son unique épouse. Mais aussi sa partenaire pour les affaires de l’Etat : il la consultait au même titre que le général Fakhr ad-Din, son second, et commandant en chef des armées. A son fils et héritier du trône Touran Shah, il avait ordonné de faire de sa belle-mère son conseiller en chef.

Le XIIIe siècle est en effet une période particulièrement critique pour l’islam. Menacé à l’Est par les Mongols – la Perse, le Khorassan, l’Afghanistan et l’Irak sont en ruines –, il l’est également à l’Ouest par les Croisés qui, chassés de Palestine par Saladin se sont rabattus sur l’Espagne où ils ont contribué à réduire la présence musulmane à peau de chagrin. Ils s’apprêtent maintenant à lancer la VIIe Croisade, et à attaquer, depuis Chypre, le nord de l’Egypte ou Damas, sous la conduite de Louis IX, roi de France (le fameux Saint Louis).

Elle garde secrète la mort du sultan

C’est en cette année 1249 que meurt al-Salih. Avec le commandant en chef des armées Fakhr ad-Din et un autre dignitaire mamelouk, Shajarat ad-Dorr gère la situation de crise, notamment en gardant secrète la mort du sultan. La nouvelle aurait eu en effet des conséquences désastreuses sur le moral des troupes. Elle officialise ses propres décisions à travers des décrets royaux dont elle a contrefait la signature, dans l’attente du retour de l’héritier du trône. Arrivé trois mois plus tard de Hasankeyf, en Anatolie, Touran Shah, le nouveau sultan, peine à maîtriser la situation, ‒ avant d’échouer lamentablement face aux Croisés, qui occupent Damiette au nord du pays. Il est assassiné par les généraux et la garde mamelouke de son défunt père. Ces derniers nomment alors le Turkmène « lzz ad-Din Aybak » commandant en chef des armées et la Turque Shajarat ad-Dorr, sultane.

Le seul précédent connu est l’accession de Radiyya au trône de Delhi dans l’Inde musulmane (1236-1240), qui, elle aussi, préservera son pays de l’occupation étrangère. Sous la conduite de Shajarat ad-Dorr, Saint Louis et la plupart de ses soldats seront faits prisonniers, puis libérés contre rançon, issue pitoyable qui signe la fin de la VIIe Croisade. Bien que le pouvoir califal à Bagdad n’ait pu s’accommoder d’une femme chef d’Etat, Shajarat ad-Dorr reconnaissait la suzeraineté abbasside, comme en témoigne l’inscription gravée sur la monnaie qu’elle a fait frapper, et reprise chaque semaine par les imams d’al-Azhar, qui, en son nom, prononçaient le sermon du vendredi : « Dieu protège la sultane, reine des musulmans, protectrice du monde et de la religion, servante du calife al-Musta‘sim, épouse de [feu] le sultan as-Salih »


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