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Points de vue

Réformer l’islam ou le brader ?

Rédigé par Sofiane Meziani | Lundi 4 Septembre 2017



Réformer l’islam ou le brader ?
La « mort de Dieu » et l’abolition de l’autorité spirituelle amorcées avec la Renaissance a confronté l’homme moderne, autoérigé en maître et possesseur de l’univers, au fameux dilemme hobbesien : la guerre de tous contre tous ou un égoïsme organisé et institutionnalisé ? C’est tout un ensemble d’horizons déterminants qui s’effondre avec l’avènement de la modernité, réduisant ainsi l’univers à sa dimension purement tangible. L’individu moderne n’a désormais les yeux tournés que vers les faits et ne parle que le langage des statistiques. Seul subsiste l’aspect « physique » de l’existence humaine, la dimension métaphysique ayant été balayée de la conscience humaine. L’effondrement des cosmologies traditionnelles va, en conséquence, laisser place à une existence sécularisée, purement horizontale, indépendante de toutes formes d’orientations supérieures : « L’homme moderne, constate Frithjof Schuon, a perdu le sens du repos et de la contemplation, et vivant d’écorces, il ne sait plus ce qu’est un fruit. »

Ainsi, le règne de l’homme s’est substitué au Royaume de Dieu. L’ordre des valeurs se trouve totalement bouleversé : dans les sociétés traditionnelles, il s’agissait de penser la place de l’homme dans le Royaume de Dieu ; dans le cadre laïc, il est plutôt question de négocier une place pour Dieu sous le règne humain.

Avant de poursuivre, il nous semble nécessaire de préciser ce que nous entendons par société traditionnelle ou, plus largement, par Tradition qu’il ne faut pas confondre avec le traditionalisme, c’est-à-dire avec ce qui relève du passé ou de la « coutume ». Nous l’entendons au sens guénonien, c’est-à-dire qu’est traditionnel tout ce qui participe du sacré et de l’immuable. Il s’agit d’une « réalité métahistorique », intemporelle, qui ne dépend d’aucune croyance et qui existe virtuellement en chaque être. La Tradition, autrement dit, repose sur des certitudes permanentes et immortelles.

La menace du « radicalisme religieux » pour creuser dans le sens d'une sécularisation de l’islam

La « modernisation », la « libéralisation » ou encore « la sécularisation » de l’islam constitue, à notre sens, un réel danger, bien plus périlleux, au fond, que ce qu’on appelle dans le langage médiatique le « salafisme » qui, lui, relève de l’épiphénomène social. En effet, en épousant l’artillerie scientifique de l’anthropologie moderne, certains « réformistes » musulmans ont programmé, sans doute à leur insu, la destruction de l’élément le plus essentiel de la religion, à savoir la métaphysique, entendue au sens large, contribuant ainsi, malencontreusement, à l’absorption du spirituel dans le temporel, à l’asservissement du Principe transcendant aux caprices de l’âme démocratique.

Il suffit, à titre d’exemple, de constater ce qu’est devenu le catholicisme après le Vatican II, qui s’est résolu à s’ouvrir à la culture contemporaine et qui, depuis, ne cesse de faire des concessions à la modernité : nos belles églises brillent désormais par l’absence de fidèles et les JMJ ressemblent davantage à des colonies de vacances qu’à des rencontres spirituelles. L’islam risque de connaitre le même sort si nos « réformistes » continuent de chérir la modernité et surtout de la conforter dans son entreprise de désacralisation du monde.

Car l'ordre dominant dresse systématiquement la menace du « radicalisme religieux » pour contraindre les autorités religieuses – intellectuelles ou institutionnelles – à creuser davantage dans le sens de la sécularisation de l’islam et ainsi effacer toute empreinte de transcendance dans la société. Piège dans lequel sont tombés certains intellectuels et institutions de l’islam s’inscrivant dans le courant réformiste. La religion musulmane, si elle cesse de faire le jeu de la sécularisation, et de la modernité de manière générale, peut se révéler,par son caractère sacré, être une opportunité pour la France dans sa réconciliation avec son identité chrétienne ou plutôt sa conscience religieuse. C’est, en effet, dans ses racines traditionnelles qu’elle doit puiser la force de défaire la Prétention humaine à l’origine des incessantes crises qui la frappent.

Toute tentative donc de réforme religieuse qui s’inscrit dans le cadre paradigmatique de la laïcité est, aussi critique soit-elle, condamnée à l’échec et ne permettra, tout au plus, que quelques accommodements superficiels basés uniquement sur des questions relatives à la jurisprudence. Car dans l’espace sécularisé, on ne perçoit la religion que comme un simple élément parmi tant d’autres de l’ordre social ; la laïcité n’étant qu’une étape dans la négation du spirituel.

Réformer l’islam ou le brader ?
Plus clairement, la tendance réformiste qui se borne à penser la sécularisation de la religion non seulement témoigne d’une véritable naïveté intellectuelle pour ne pas dire d’une frappante illusion, mais signe surtout la destruction de la cosmologie religieuse à laquelle elle prétend se rattacher. Ce type de réformisme consiste davantage en un ajustement de la religion musulmane à l’idéologie dominante qu’en une actualisation de la sagesse infinie du Divin. Dans le climat de dégénérescence spirituelle qu’est le nôtre, on ferait mieux de redonner une impulsion nouvelle à la foi, de revitaliser nos pratiques religieuses qui participent de l’harmonie cosmique, plus clairement, de revivifier notre conscience religieuse pour mieux refléter la Beauté divine dans la société plutôt que de brader notre croyance sur le marché de la modernité.

Faire le jeu de la laïcité, et de la modernité de manière générale, revient à contribuer au démantèlement de la conscience religieuse, car la modernité consiste justement en une neutralisation de la transcendance au profit de l’immanence ; c’est, plus clairement, l’abolition du sacré au bénéfice du profane. En effet, les partisans musulmans de la déconstruction, en vertu d’un prétendu rationalisme, ou de ce qu’on appelle stupidement « islam des Lumières », se croient obligés de purger le Verbe divin de sa dimension surnaturelle, d’amputer leur croyance sous couvert d’adaptation.

Sous prétexte de vouloir désidéologiser le message d’islam, ses derniers en viennent à réduire la religion, conformément aux exigences de l’idéologie dominante, à une croyance de placard c’est-à-dire à une foi enfermée dans un « espace privé » bien délimité afin de réduire au maximum son impact dans la société, et surtout sa capacité de bouleverser l’ordre des choses. D’ailleurs, parler d’un « islam moderne » ou d’un « islam des Lumières », c’est remplacer une idéologie par une autre, la modernité étant elle-même une idéologie.

Reprenant à leur compte les prétentions de l’historicisme moderne, notamment la méthode critique de Foucault pour lequel rien n’est intemporel, certains démythificateurs de l’islam affirment, par exemple, que le Coran, et plus encore la Sunna, est une construction humaine qu’il faut relativiser, que c’est une « vérité » temporelle produite et structurée par un certain ordre social et selon une règle de construction qui varient selon les époques.

Appliquer cette forme d’historicité au Verbe divin, comme le font certains réformistes adeptes du culte de la démythification, ne peut que conduire à l’abolition de toute la dimension sacrée de la religion, de toute la portée métaphysique de la foi au profit d’un rationalisme étroit incapable de saisir les subtilités spirituelles de l’existence humaine.

Le risque de dépouiller le message de l’islam de sa dimension sapientielle

Cette entreprise de déconstruction qui s’applique à passer sous le scalpel de la raison ou plutôt au crible d’une méthode prétendument scientifique le message de l’islam témoigne surtout d’une incapacité spirituelle à saisir la portée métaphysique et intemporelle de la sagesse islamique. Cette intemporalité du Verbe divin, qui relève de l’intelligence quintessentielle, assure une forme de stabilité spirituelle au croyant que les démythificateurs de l’islam prennent pour de la stagnation d’où leur agitation intellectuelle qu’ils appellent faussement ijtihâd. Ces derniers confondent activité intellectuelle, celle qui puise la connaissance dans le reflet intérieur de l’Intellect divin, et activité cérébrale propre à la civilisation moderne et qui consiste en un raisonnement purement horizontal.

Ainsi, tout ce qui semble dépasser leur entendement, ou tout ce qui heurte la sensibilité moderne qui conditionne leur démarche intellectuelle, est très clairement remis en cause, pour ne pas dire rejeté. Le plus regrettable est qu’ils ne se sont pas donné la peine d’interroger au préalable les outils scientifiques qu’ils emploient dans leur « relecture » des Textes sacrées, ni de mesurer l’impact de la sensibilité collective qui structure le regard qu’il porte sur leur patrimoine historique.

Donc, relativiser, voire brader, les pratiques religieuses qui participent de l’harmonie cosmique pour accommoder la foi à un climat hostile à toute marque relevant de la transcendance est une aberration digne de la dérive du monde actuel qui ne peut qu’aboutir à la destruction de l’intellectualité pure. Au fond, on a pensé la réforme dans un cadre, celui de la laïcité, que l’on n’a pas pris la peine d’interroger d’autant qu’il s’est imposé à la conscience collective comme un paradigme indépassable.

Le musulman qui veut réformer l’islam avec ses outils proprement académiques ou scientifiques ressemble au médecin qui veut changer le moteur de son véhicule avec son propre matériel médical. Traiter la Révélation divine avec le filtre de l’appareil scientifique de la Raison moderne, c’est courir le risque de dépouiller le message de l’islam de toute sa dimension sapientielle, celle qui justement appelle une intelligence suprarationelle.

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Sofiane Meziani, enseignant d'éthique, est l’auteur, entre autres, de L’homme face à la mort de Dieu et du Petit manifeste contre la démocratie aux éditions Les points sur les i, dont la contribution est extraite.

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