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Points de vue

Élections : au crépuscule de la démocratie, choisir a-t-il un sens ?

Pour un califat islamique ?

Rédigé par Sofiane Meziani | Vendredi 25 Novembre 2016



Élections : au crépuscule de la démocratie, choisir a-t-il un sens ?
On connait l’éternel dilemme des élections : la peste ou le choléra ? Pendant combien de temps encore ? De deux choses l’une : se borner à survivre dans les ruines du système politique ou commencer à bâtir l’édifice social de demain ?

Au crépuscule de la démocratie

La fabrication du consensus idéologique autour de la démocratie par la classe la plus endoctrinée de la société, c’est-à-dire nos « directeurs de conscience » et « faiseurs d’opinions », rend difficile la critique du système démocratique qui s’est imposé, dans la conscience collective, comme le modèle parfait et indépassable. Dans ce cas, si la démocratie marque la fin de l’histoire et signe le triomphe de la civilisation humaine, c’est que l’on a atteint les limites de la pensée ; aussi sommes-nous contraints de reconnaitre les frontières, et donc la faillibilité de la raison, et par conséquent, de la démocratie qui en est son produit. C’est le serpent qui se mord la queue.

En avril dernier, je publiai un article sur Saphirnews intitulé En finir avec la démocratie française. La tribune, il fallait s’y attendre, n’a pas manqué d’éveiller les soupçons les plus farfelus des idolâtres de la démocratie. Incapables de fournir une critique constructive sur le fond de l’analyse, ces racoleurs se sont drôlement bornés à broder certaines notions clés de la tribune, voire à les psychanalyser pour leur faire dire ce qu’on est censé entendre d’un auteur supposé « islamiste » et ainsi projeter sur le texte une paranoïa aussi risible que délirante. Á les entendre, ce qui est alarmant dans la tribune n’est pas dans ce qu’elle dit, mais dans ce qu’elle ne dit pas.

Parce que, naturellement, dans la bouche d’un musulman, critiquer la démocratie, c’est forcément être pour la théocratie et tout le délire qui s’en suit ; aussi va-t-on forcer le sens des mots, à la manière d’un Don quichotte, pour voire dans chaque parcelle de la réflexion un reflet de l’islamisme radical. Chaque mot contiendrait virtuellement une résonance islamiste. Et bien que l’analyse soit faite sous un angle purement philosophique, on parvient à y déceler, je ne sais par quel genre de mystère, des références religieuses. Derrière une référence à Tocqueville se dissimulerait une parole d’Omar ibn Al Khattab et, en filigrane, d’une citation de Rousseau se profilerait un verset du Coran. De la folie.

Élections : au crépuscule de la démocratie, choisir a-t-il un sens ?

Critiquer pour revitaliser la pensée politique

Pourtant, la critique de la démocratie ne date pas d’aujourd’hui, bien qu’elle soit plus d’actualité qu’hier, et certains de ses pourfendeurs sont enseignés quand ils ne sont pas célébrés dans les universités françaises. Le philosophe antidémocrate de renom Alain Badiou, par exemple, peut vilipender la démocratie parlementariste et, au passage, qualifier à juste titre Nicolas Sarkozy de voyou… Voyons, on est en démocratie ! Mais quand elle se dessine sous la plume d’un musulman, elle donne lieu à toutes sortes de fictions houellebecquiennes !

Ma critique de la démocratie n’a aucunement pour intérêt de promouvoir une théocratie comme alternative au système démocratique, loin s’en faut, mais, encore une fois, de revitaliser la pensée politique pour définir une vision nouvelle de la société et ainsi réussir là où la démocratie a échoué, là où précisément elle s’est montrée limitée

C’est, autrement dit, une invitation à régénérer la philosophie, devenue dans notre société une simple momification d’idées mortes, un bavardage stérile sur des concepts infertiles, afin de renouer avec des interrogations profondes liées à l’avenir de notre humanité. Á une certaine époque, la philosophie était la pratique des silencieux ; de nos jours, elle est la discipline des bavards.

La démocratie, ou cette vache sacrée que glorifient en chœur les adeptes les plus doctrinaires de la modernité sur l’autel de la République, n’est à vrai dire qu’un outil politique qui se montre de plus en plus incapable de relever les principaux défis de notre époque. Dire cela ne revient pas à être contre la liberté, contre la justice sociale ou à faire indirectement la promotion de la « charia » sauf dans l’esprit binaire et borné de certains racoleurs de la République. C’est tout simplement remettre en cause l’efficacité d’un appareil qui, quoiqu’en disent ceux qui célèbrent ses louanges avec des relents de populisme, se révèle, au fil des quinquennats qui scandent notre société, de moins en moins apte à répondre aux nouveaux enjeux qu’imposent la mondialisation, en l’occurrence l’ubérisation du monde qui, contrairement aux idées reçues, va donner un souffle nouveau au capitalisme notamment grâce au « marché de la gratuité ». D’autant qu’avec l’impact du numérique nous assistons à une transformation profonde de nos sociétés qui soulève de nouvelles interrogations en matière de philosophie politique.

Élections : au crépuscule de la démocratie, choisir a-t-il un sens ?

L’islam : politique ou spirituel ?

Ceci dit, l’islam dit « politique » est né dans un contexte colonial et avait pour légitime ambition de résister à l’occupation militaire et surtout idéologique du colonisateur qui avait la sinistre prétention de civiliser « les races inférieures ». Aussi, percevoir de « l’islamisme » dans le moindre engagement politique ou intellectuel d’un citoyen musulman relève, d’une pure et simple projection historico-fantasmagorique sur un univers radicalement diffèrent.

Hier, on a diabolisé les résistants musulmans qui refusaient de s’occidentaliser ; aujourd’hui, on soupçonne les musulmans de vouloir islamiser la France. Aussi, en quoi la lutte politique contre le supposé, voire fictif, « totalitarisme islamique » du XXIe siècle est-elle plus digne de louanges que la résistance politique des islamistes contre l’impérialisme historique de l’Occident ? En quoi, et sur quels critères, dites-moi? Et qu’on cesse de taxer de victimaire tout regard critique sur le monde qui nous entoure surtout lorsqu’il s’agit de se dédouaner de toute responsabilité qu’elle soit intellectuelle ou politique.

Réduire l’islam aux mouvements islamistes du XXe siècle relève de la confusion intellectuelle. Ces derniers, bien que puisant les principes de leur engagement dans les sources islamiques, défendaient un projet politique qui répondait à un contexte bien particulier, celui du colonialisme. Le Coran, quant à lui, ne projette aucune ambition politique, au sens usuel du terme, c’est-à-dire qu’il n’est nullement fait mention dans le Verbe divin d’un quelconque plan de conquête du pouvoir. Il est vrai que ceux qui en font une lecture politique, au même titre que ceux qui en font une lecture scientifique, finissent par dénaturer le message divin.

Cependant, affirmer que l’islam est purement spirituel est tout aussi dénué de sens que politiser la sagesse divine. Car l’islam est par définition politique, au sens aristotélicien du terme, et ne serait se réduire à un pur souffle spirituel qu’il faut contenir dans la sphère privée sous couvert de laïcité, d’autant que, en droit, neutralité de l’État ne veut pas dire neutralisation de la foi, bien au contraire. Les pratiques spirituelles en islam participent, en effet, de la socialisation du croyant : dans la Proximité du Divin, le musulman ne cherche pas à légitimer une quelconque soif de pouvoir, mais à puiser la force de l’humilité nécessaire à la vie en société.

Le Coran a défini des principes politiques, autrement dit des règles pour faire société et permettre une coexistence sereine, sans toutefois être animé par un quelconque dessein lié à l’établissement d’une théocratie sur Terre. En cela, je ne partage aucunement la doctrine de la hakimiya développée par Sayed Qotb dans son magistral commentaire du Coran.

Mais alors, si je me montre critique au sujet de la démocratie tout en étant opposé à la théocratie, de quels bords suis-je, semblent s’interroger certains ? Comme s’il fallait nécessairement appartenir à l’un ou l’autre des modèles standards du catalogue politique en vogue. Comme si caser l’auteur dans l’actuelle géographie des idées politiques importe davantage que de comprendre les nuances et la subtilité de son analyse. On s’empresse un peu trop facilement d’enfermer l’auteur dans une étiquette sans avoir pris la peine de comprendre le sens de son propos ; et cela relève d’un climat intellectuel qui a perdu tout sens de la nuance dans un monde aussi complexe que le nôtre. On ne débat plus des idées, on se contente de coller des étiquettes.

Quel candidat ?

Ceci dit, les débats concernant le choix du candidat qui investira l’Élysée en 2017 sont, de mon point de vue, vains et dénués de sens. Pendant combien de temps encore allons-nous voter par défaut, à développer des équations politiques infructueuses qui nous condamnent systématiquement au « vote sanction » faute de véritable alternative ? Sans parler du « vote musulman » qui, non seulement ne repose sur aucun principe éthique sérieux, ni sur aucune arithmétique morale solide mais, en sus, reste prisonniers de revendications purement communautaires étant incapable de s’inscrire dans une vision plus large de la société.

On a appris à affiner nos calculs sans peaufiner notre vision et ce parce que nous sommes prisonniers de la dictature de l’urgence électorale, d’un alarmisme politique qui nous contraints en permanence de faire le choix du moins pire. D’autant que l’avenir de notre société n’est déjà plus entre les mains de ces élus de métier. L’engagement politique ne se réduit pas au choix d’un candidat ; nous sommes en effet devenus des fidèles spectateurs de la comédie rocambolesque que nous offrent les principaux prétendants à l’Élysée sur la scène médiatique. Les présidentielles ressemblent davantage à une téléréalité qu’à un authentique débat d’idées. Le pire, c’est que nous ne sommes pas sûrs d’avoir touché le fond. Cette « médiocratie » risque encore de nous surprendre.

Peu importe, au fond, le candidat qui accède au pouvoir puisqu’ils participent tous d’un système délabré tant sur le plan intellectuel que politique; au lieu donc de se borner à survivre dans la ruine politique, il serait sans doute plus judicieux de commencer à définir sereinement les premiers contours d’une vision nouvelle de la société. Et cela demande du temps, de la réflexion, de l’échange, et beaucoup de silence.

*****
Sofiane Meziani, enseignant d'éthique, est l’auteur, entre autres, de L’homme face à la mort de Dieu et du Petit manifeste contre la démocratie aux éditions Les points sur les i dont la contribution est extraite.

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