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Points de vue

Muhammad Hamidullah, l'islam en français

Rédigé par Amara Bamba | Mardi 2 Juin 2020 à 09:00



Muhammad Hamidullah, l'islam en français
Quand un éditeur lui propose de traduire le Coran en français, Muhammad Hamidullah refuse. Sa maîtrise du français ne lui permet pas de faire ce travail. L'éditeur suggère une collaboration avec le français Michel Leturmy, ancien prêtre, grand spécialiste des vieux textes et auteur de plusieurs traductions en français. Muhammad Hamidullah accepte. Le résultat est désormais connu.

Traduire le Coran en français est délicat pour un musulman. La question n'est pas linguistique. Car, même quand il maîtrise l'arabe et le français, le rapport du musulman au Coran se situe au delà de l'intellect. C'est un rapport spirituel qui mêle crainte et humilité face à la « Parole divine ».

« Le Prophète de l'islam » en cadeau à la France

Pour le musulman originaire d'une ancienne colonie française, l'usage du français dans le domaine religieux pose un cas de conscience. Parce que la vocation civilisatrice de l'école coloniale fait du français un vecteur d’acculturation. On préfère parler français dans l'administration et dans le travail académique. Quand il faut parler d'islam, la langue de Molière est empreint d'esprit colonial.

Dans le cas de Muhammad Hamidullah, ce handicap n'existe pas. Originaire de la Principauté d'Hyderabad (dans l'Inde actuelle), il était un sujet de la Couronne britannique. Il échappe au « complexe du colonisé » dans son rapport à la langue française. Pour autant, une créature peut-elle traduire le Coran, la Parole du Créateur ?

La question continue de faire débat. Car « toute traduction est une trahison », dit-on. Le musulman qui traduit le Coran prend ainsi un risque spirituel. Muhammad Hamidullah accepte ce risque. Il récence toutes les traductions du Coran existantes, dans toutes les langues, avec une mini biographie de chaque traducteur. Puis il glisse ce travail en introduction de son livre ! En 1959, il s'avère, qu'en France métropolitaine, Muhammad Hamidullah est le premier musulman à traduire le Coran.

En plus de l'ourdou, sa langue maternelle, Muhammad Hamidullah parlait arabe, allemand, anglais, français, turc et persan. Il lisait l'italien et l'espagnol. Il prenait ses notes personnelles en aljamiado qui consiste à écrire une langue étrangère avec des caractères arabes. Mais quand il décide d'écrire sa biographie du Prophète de l'islam, Prof. Hamidullah tient à l'écrire en français et dédie ce livre à la France.

Lire aussi : Muhammad Hamidullah, homme de foi, de science et du vivre-ensemble

© DR/CNRS pour Saphirnews
© DR/CNRS pour Saphirnews
Le Prophète de l'islam, sa vie, son œuvre est le fruit de trente années continues de recherches dans les sources islamiques et les sources modernes, dans plusieurs langues. Muhammad Hamidullah en fait un « cadeau à la France », ce pays qui lui a offert l'hospitalité à un moment où il était un homme « qui a tout perdu et à qui il ne reste plus que sa plume », écrit-il pour présenter son livre.

Muhammad Hamidullah était docteur es-philosophie de l'Université de Bonn (Allemagne). Il était aussi docteur es-lettres de l'Université de Paris, Sorbonne. Avant son exil français, il enseignait à l'université Osmania, son université d'origine. Il allait avoir 40 ans quand il prend une année sabbatique pour parfaire son étude du Coran à la Mosquée du Prophète à Médine.

Il obtint son diplôme de hafiz, sous la direction d'un maître certifié. Ce qui l'inscrit dans une lignée d'études et de mémorisation du Coran qui remonte jusqu'au Prophète. Il était octogénaire à Paris mais parlait de ce diplôme avec une pure joie d'enfant. « Plus prestigieux, à mes yeux, que tous les doctorats que j'ai soutenus », disait-il avec fougue, non sans une certaine fierté.

Le français dans les mosquées

Pourtant, quand il prenait la parole à la mosquée, Muhammad Hamidullah parlait français en France. A l'époque, son choix était paradoxal. Dans ces années 1960, le musulman de France était plutôt arabophone et la France était encore un pays colonial. Dans les années 1980, Muhammad Hamidullah tenait toujours sa ligne au risque de choquer. Pour ses proches, il fallait s'en souvenir et lui prévoir un traducteur en arabe !

Dans ce jeu que chacun savait idéologique, il arrivait que le traducteur hésite sur un mot, ou qu'il se méprenne sur une expression idiomatique. Muhammad Hamidullah volait alors à son secours. Il lui glissait l'expression en arabe. Mais il tenait à s'exprimer en français ; en tant que citoyen de France, parlant à d'autres citoyens de France, il n'allait pas changer de langue sous prétexte d'islam.

Lors d'une conférence, dans les années 1970, il se retrouva ainsi face à des travailleurs turcophones. Impossible de lui trouver un traducteur : il a dû faire sa causerie en turc. Cependant, à Istanbul, où il intervient trois mois par an comme professeur invité, il entretient son image de Français. Il donne ses conférences en français, en arabe, en anglais ou en allemand, selon le choix du traducteur disponible.

Lorsque le traducteur turc est en difficulté, Muhammad Hamidullah lui donne la phrase convenable en turc et reprend son propos dans la langue étrangère. Pour recruter un assistant à l'Université d'Istanbul, il choisit Salih Tuğ, parce qu'il est « le candidat qui maîtrise le mieux le français », explique-t-il. Salih Tuğ finit sa carrière comme doyen de la prestigieuse faculté de théologie d'Istanbul.

Son investissement dans le Centre culturel islamique de France

En 1953, la France est encore bien installée dans ses colonies. Muhammad Hamidullah est à Paris. Il s'investit de manière visionnaire dans la fondation du Centre culturel islamique de France (CCI). Avec deux étudiants musulmans parisiens, Mohamed Sarolodine (originaire du Pakistan) et Ravan Farhadi (originaire d’Afghanistan), ce CCI devient un espace de rencontre d'intellectuels musulmans parisiens.

Parmi eux, Abbas Safavian, qui sera doyen de la faculté de médecine de Téhéran et médecin personnel du Shah d'Iran. Citons aussi Haïdar Bammate, auteur de Visages de l'islam qui avait été Premier ministre du Daghestan avant l'invasion soviétique. Plus connu en France, Malek Bennabi dont la figure est centrale dans la réforme du système d'éducation en Algérie postcoloniale.

Dans une telle assemblée cosmopolite réunie au nom de l'islam, chaque réunion commence par une lecture de versets et des bénédictions sur le Prophète de l'islam. L'usage est aussi de communiquer en arabe par commodité parce que l'arabe est la langue de la civilisation islamique. Aussi, peut-être, par conviction religieuse : promouvoir la langue de la Parole divine fait partie des bonnes actions. C'était sans compter le militantisme de Muhammad Hamidullah pour l'usage du français.

En effet, dans cette équipe d'élite, Muhammad Hamidullah mène campagne pour imposer l'usage du français au CCI en France. Il en fait une affaire personnelle, exigeant que le sujet soit débattu en réunion. Puis, méthodique, il s'assure que la décision est inscrite dans le compte rendu de séance. C'est ainsi que, dans ces années 1950, le français est imposé à tous les membres du CCI, y compris aux Arabes.

« A la fois Française et musulmane » est le premier livre de l'anthropologue Dounia Bouzar. Au delà de la condition de la femme, ce livre interroge sur l'islam « en » France ou l'islam « de » France. Dans le premier cas, l'islam est de passage ; ses interactions difficiles avec la société sont légitimes. Car la société française n'a pas attendu l'islam pour se construire.

La culture et la langue arabes du Prophète sont circonstancielles, pas consubstantielles à la foi islamique

Pour Muhammad Hamidullah, l'islam n'est pas plus d'ailleurs que le christianisme. Pour lui, l'islam n'est pas plus arabe qu'elle n'est française. Il parle de l'islam comme d'une voie spirituelle, un cadeau que Dieu offre aux humains pour trouver leurs voies vers Lui. La culture et la langue arabes du Prophète sont circonstancielles, pas consubstantielles à la foi islamique.

Plus de 124 000 prophètes envoyés par Dieu pour nous guider, 315 livres révélés, Muhammad Hamidullah voit du « génie » dans les précautions que prend le Prophète de l'islam pour préserver le message qu'il reçoit. Pour lui, la langue du message ne vaut pas plus que le message. En ourdou, en arabe ou en français, l'essentiel se trouve dans ce que comprend le musulman.

Ainsi, Muhammad Hamidullah ne prétend pas traduire le Coran, il parle de « traduire le sens de versets ». D'où l'abondance de commentaires indispensables pour comprendre son travail. Il n'hésite pas à tisser des liens entre versets coraniques et versets bibliques pour prendre appui sur ce qui est déjà connu dans les monde francophone. Même pour « Allah », il choisit « Dieu ». Ce que les gardiens des minarets arabes condamnent et qualifient de sacrilège de la part d'un savant musulman.

Historiquement, le premier traducteur du Coran est un proche compagnon du Prophète. Il traduit les sept versets de la sourate Al-Fatiha avec l'autorisation du Prophète. Muhammad Hamidullah rappelle ce fait dans Les musulmans (Ed. Beauchesne, 1971). Puis sans sombrer dans la polémique qu'il déteste, il justifie son choix : « Salman al-Fârisî, compagnon du Prophète, a traduit la sourate Al-Fatiha, où il se sert du mot khudâwand pour Allah », dit-il. Salman a traduit la Fatiha en perse.

Un homme qui a su s'effacer derrière son œuvre

Aujourd'hui, en France, le combat solitaire de Muhammad Hamidullah a fait du chemin. De nombreux imams font leur prêche du vendredi en français, sans complexe. Le parfum d'exotisme qui plaît tant aux arabophones devient une denrée rare. C'est un gain pour l'islam, une avancée pour les musulmans de France. L'exégèse du Coran en français a fait des progrès impressionnants.

Pour la conférencière Malika Dif, auteur de plusieurs livres sur l'islam et les musulmans, « Prof. Hamidullah est le premier cheikh qui nous a expliqué qu'on pouvait être à la fois musulmane et française ». Son rôle dans l'islam français est loin d'être connu. Sa traduction du Coran comme sa biographie du Prophète sont des indices. Mais son nom n'apparaît point.

Cela est une victoire du professeur. Car il a choisi d'éviter la célébrité pour servir l'islam en France. C'est un choix contestable, mais un choix délibéré, explicite et assumé qu'il a souvent exprimé. S'effacer derrière son œuvre n'était pas un vœux, mais un principe dans son engagement. « Ce que je fais en ce monde, c'est à Dieu de le juger et de me récompenser », répond-t-il, par exemple, pour refuser le prix de la fondation Fayçal qu'on lui propose à la fin des années 1970.

Ne pas lâcher la France

Avant d'entrer au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Muhammad Hamidullah reçoit des propositions de postes prestigieux au Pakistan. Il refuse ces offres sans les examiner car il tient à servir à Paris. Après sa carrière de chercheur où il navigue entre la France et la Turquie, ses anciens étudiants turcs lui arrangent une place en or, dans l'équipe de l'Encyclopédie de l'islam en Turquie. Il ne se laisse pas tenter car il ne veut pas lâcher Paris.

Depuis son décès, le 17 décembre 2002, ce grand défenseur de l'islam en français repose en Floride, au cimetière Chapel Hills Memory Gardens, à Jacksonville. Comme ses ancêtres hachémites, la tribu du Prophète, il aurait aimé être enterré à Médine. Mais, bien avant son départ aux Etats-Unis, il confiait à Mohamed Sarolodine son souhait d'être enterré en France, sa seconde patrie.

Il fut précurseur de la traduction du Coran en français. Il joue un rôle de pionnier dans le dialogue islamo-chrétien, bien avant Vatican II. Seul contre tous, Muhammad Hamidullah fut aussi l'un des premiers à installer le français dans les usages des mosquées de France. Il le fit avec courage, sans complexe et avec conscience. Dix-huit ans après lui, les graines qu'il a semées ont partout fleuri.

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Amara Bamba, président du collectif Muhammad Hamidullah, est enseignant, diplômé en anthropologie (EHESS-Paris). Il est l'auteur de Muhammad Hamidullah, un intellectuel musulman de France, à paraître.

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