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Points de vue

« Monde arabe » et « monde musulman » sont-ils indéfiniment un « monde arabo-musulman » ?

Rédigé par Hicham Rouibah | Mardi 4 Août 2015



« Le Livre de Roger » (en latin), connu sous le nom de Tabula Rogeriana (en arabe, Nuzhat al-mushtāq fi'khtirāq al-āfāq, « Le livre des voyages agréables dans des pays lointains »), est la célèbre description et carte du monde créées par le géographe arabe Muhammad al-Idrisi, en 1154. Cette carte est restée la carte du monde la plus précise pendant les trois siècles qui ont suivi. Les points cardinaux y sont inversés (le nord est en bas).
« Le Livre de Roger » (en latin), connu sous le nom de Tabula Rogeriana (en arabe, Nuzhat al-mushtāq fi'khtirāq al-āfāq, « Le livre des voyages agréables dans des pays lointains »), est la célèbre description et carte du monde créées par le géographe arabe Muhammad al-Idrisi, en 1154. Cette carte est restée la carte du monde la plus précise pendant les trois siècles qui ont suivi. Les points cardinaux y sont inversés (le nord est en bas).
Dans un contexte de globalisation et en suivant une démarche anthropologique, je m’interroge sur les expressions « monde arabe » et « monde musulman ».

Pourquoi parle-t-on d’un « monde arabe » ? Que vise-t-on avec cette appellation ? Sont-elles les populations qui parlent la langue arabe ? Si oui, pourquoi on parle d’un « monde arabe » et non pas d’un « monde arabophone » ? D’ailleurs, pourquoi n’existe-t-il pas une expression « monde français » pour les pays qui parlent la langue française, « monde anglais » pour ceux qui parlent anglais [on dit fréquemment en français « anglo-saxon » terme qui est lui-même très contestable], « monde espagnol »…

Et puis l’expression « monde arabe » laisse entendre qu’il y a un autre monde quelque part, qui est complètement différent de ce dernier, à croire qu’il y a une seconde planète sur laquelle on peut trouver d’autres populations.

Les « Arabes », d’un côté, et tous les autres peuples, de l’autre

En vrai, c’est une expression ségrégationniste qui met instinctivement les « Arabes » de côté et tous les autres peuples de l’autre côté, puisque souvent on évoque un « monde occidental » et à son opposé le « monde arabe ».

Je tiens à souligner que les géographes et les historiens (je cite ici l’historien Pascal Blanchard) affirment que l’Arabe est celui qui est originaire de l’Arabie Saoudite et de ses pays voisins (à exclure les pays du Levant) du Moyen-Orient comme le Yémen, le Qatar, Oman, les Émirats arabes unis.

En second lieu, le « monde arabe » englobe le « Maghreb », bien que les populations de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de la Lybie soient des Berbères majoritairement arabophones (parlant l’arabe dialectal et littéraire/académique) et parlant également d’autres langues dérivées du tamazight (langue originaire du peuple berbère).

D’ailleurs, le mot « Maghreb » lui-même est arabe, il signifie l’Ouest. Une appellation attribuée depuis les conquêtes islamiques en Afrique du Nord pour désigner l’ouest de l’autre région majoritairement musulmane « Al-Mashrik ». Celle-ci désigne le Moyen-Orient.

Maghreb et Machrek

Mais, contrairement à l’Afrique du Nord qui est toujours appelé « Maghreb », le Moyen-Orient n’est pas couramment nommé « Mashrik » (Machrek) dans la langue française.

Considérer donc les « Maghrébins » comme étant des Arabes est inéluctablement une forme d’atteinte à leur identité nord-africaine et à leur origine berbère, même si leur bien-aimée arabité fait partie de leur culture musulmane héritée, tout comme la culture française.

De plus, on a tendance à séparer le « Maghreb » du reste de l’Afrique, ce qui est absolument impertinent et équivoque. Lorsqu’on parle de l’Afrique on pense aux populations « noires » subsahariennes, en oubliant que les peuples des régions du sud de la Lybie, de l’Algérie, de la Tunisie, du Maroc et de la Mauritanie sont des « Noirs maghrébins ».

Le « Maghreb » n’est rien d’autre que l’Afrique du Nord, dont le sud de l’Algérie, du Maroc et de la Lybie n’est que l’extension (géographique et ethnique) du nord du Mali, du Tchad et du Niger. On peut facilement le repérer à travers la proximité ethnique et culturelle des populations qui vivent dans ces pays.

L’Arabe et le musulman

Autre point important : la confusion entre l’Arabe et le musulman est patente. Nombre de personnes, en l’occurrence occidentales, ne distinguent guère l’Arabe et le musulman. À titre d’exemple, les 38 DRC (Dictionnaires et recueils des correspondances) nous informent que : « L’Arabe est une personne originaire d’un pays ou d’une communauté musulmane. » Cette logique nous pousse à comprendre que les populations musulmanes des pays non arabes tels que l’Iran, la Turquie, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, l’Indonésie, la Malaisie, le Mali, le Sénégal, les Îles Comores, etc., sont bien des « Arabes » !

Malencontreusement, le terrain nous confirme réellement l’existence de cette assimilation ethnique Arabes-musulmans dans la perception des sociétés occidentales, à l’image de l’expression combinée du « monde arabo-musulman » qui met l’Arabe et le musulman systématiquement dans le même contexte identitaire et culturel.

Le vaste « monde musulman »

De la même sorte, l’expression « monde musulman » subsiste avec islam et non pas avec le reste des religions, puisqu’on ne parle pas d’un « monde chrétien », d’un « monde juif », d’un « monde bouddhiste ».

Dès lors, « monde musulman » sous-entend l’existence d’une forme de masse identitaire partagée par tous les pays musulmans. Quoique, irrationnellement, cette locution « monde musulman » s’exprime à la défaveur des populations minoritaires non musulmanes vivant dans les sociétés majoritairement musulmanes : les chrétiens du Liban, de Turquie, de Syrie, d’Irak, d’Égypte, d’Algérie… sans parler des nombreux athées qui se démarquent de toute croyance.

La question s’impose ici : respectivement aux droits de l’homme et à la démocratie qu’on prône en Occident, n’est-ce pas leur droit (des minorités non musulmanes) le plus strict d’avoir leur propre appartenance religieuse au nom de la liberté de culte et de la représentation de se démarquer de leurs concitoyens musulmans ? La réponse est évidente, c’est oui.

Alors, pourquoi les positionne-t-on dans une consubstantielle juxtaposition sous forme de subordination singulière avec cette expression « monde musulman » ?

Peut-être est-il temps de s’intéresser à la déconstruction des définitions imaginaires qui assimilent inconditionnellement Arabes et musulmans, à l’exemple de l’appellation « printemps arabe » confuse et généraliste.

À entendre cette expression, on a l’impression que toutes les sociétés arabes sont touchées par ce phénomène, alors qu’il n’est question que de quatre pays sur 22 États membres de la Ligue arabe ! Sans compter le Tchad et la République Sahraouie, pays ayant l’arabe pour langue officielle. Selon l’expression « monde arabe », logiquement ces deux pays doivent appartenir à ce « monde » ; or ils ne sont pas reconnus comme tels.

En outre, le mot « printemps », ici, est tiré du printemps des peuples que l’Europe (huit pays) a connu en 1848. On veut absolument accorder la même appellation aux mouvements et révolutions de certaines sociétés « arabes » négligeant que les contextes chronologiques, politiques, socioéconomiques et culturels sont complètement différents de ceux de l’Europe.

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Hicham Rouibah est doctorant en socio-économie et en anthropologie politique à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et à l’IRD (Institut de recherche et développement).