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Jocelyne Dakhlia : « L'intégration invisible : depuis le Moyen Âge, il y a une Europe musulmane »

Rédigé par Assmaâ Rakho-Mom | Lundi 30 Avril 2012

Il fallait le rappeler : l'islam est présent en Europe depuis le Moyen Âge. C'est désormais chose faite avec « Les musulmans dans l'histoire de l'Europe »*, rédigé par un collectif de chercheurs sous la direction de Jocelyne Dakhlia et Bernard Vincent, tous deux directeurs d'études à l'EHESS. Entretien.



Buzzlim.fr : Pourquoi avez-vous choisi d'écrire cet ouvrage ?

Jocelyne Dakhlia : Cet ouvrage collectif est le produit d'une conscience partagée par ses auteurs que l'Histoire peut contribuer à éclairer le débat civique et que beaucoup de certitudes brandies aujourd'hui dans le débat politiques sont historiquement non fondées. Nous voulions montrer que la présence de musulmans en Europe occidentale ne date pas seulement du XIXe siècle et de la colonisation, voire du XXe siècle, mais avait des racines bien plus anciennes.

Bernard Vincent : Ce que l'on voulait montrer c'est que, alors que généralement on imagine que la présence de l'islam dans l'Europe occidental est très récente, en fait il y eut une continuité depuis le Moyen Âge, avec une présence particulièrement forte dans le cas de l'Espagne et du Portugal jusqu'en 1492. Mais 1492 ne représente nullement une rupture puisqu'il y a une population musulmane qui demeure, même si elle est quantitativement limitée. Elle est en quelque sorte tolérée par les autorités et les relations avec les chrétiens sont complexes mais n'excluant nullement toute une série d'échanges, voire de très bonnes relations.

Jocelyne Dakhlia : « L'intégration invisible : depuis le Moyen Âge, il y a une Europe musulmane »

Comment doit-on comprendre le sous-titre : « Une intégration invisible » ?

J. D. : À vrai dire, le terme « assimilation » serait plus pertinent, car nous parlons d'individus ou de groupes qui, au fil des siècles, ont le plus souvent changé de nom, de foi, jusqu'à faire oublier leurs origines au fil des générations. Ou qui ont vécu comme musulmans de manière discrète et dans une forme de tolérance tacite, non explicite. Mais l'invisibilité est aussi et peut-être surtout le fait des historiens pour qui cette question est demeurée un angle mort de l'Histoire.

B. V. : Cette intégration est invisible pour plusieurs raisons possibles s'ajoutant les unes aux autres. Il y a très certainement une stratégie de la plupart de se fondre dans le paysage social et de ne pas attirer l'attention. Il y a aussi une sorte d'amnésie que nous avons, on les a oubliés. Et troisièmement, ils ont laissé assez peu de traces dans la documentation. Et comme les chercheurs ne se sont pas posé la question longtemps de leur présence, ils sont passés inaperçus. Mais si on veut les chercher, on les trouve. En quelque sorte, quand on parle de stratégie en vue de l'invisibilité, on dirait que les musulmans ne sont pas différents des chrétiens venant de l'Europe de l'Est et qui cherchent aussi à se fondre sans avoir d'histoires et sans en provoquer.

Pourquoi l'Europe et les Européens ont-ils du mal à admettre et reconnaître cette présence musulmane datant pourtant du Moyen Âge ?

J. D. : À partir du XVIe siècle, notamment, l'Empire ottoman fait peur, les Etats islamiques apparaissent comme puissants et menaçants et l'islam est perçu comme une menace aux frontières de l'Europe. Il était donc très difficile d'accepter l'islam comme une composante de ces sociétés chrétiennes, à l'instar des Juifs, même si ces derniers ont subi des formes d'intolérance ouverte. C'est une période de relations conflictuelles, mais où, malgré tout, l'échange pacifique et la cohabitation ont été avérés.

Qu'implique, politiquement et historiquement, la reconnaissance du musulman européen, d'une présence musulmane ancrée en Europe ?

J. D. : : La prise en compte de cette intégration continue, dans l'Histoire, de musulmans et de gens originaires des pays d'islam devrait contribuer à réduire cet argument d'une confrontation inédite de l'Europe au culte musulman à partir de l'époque contemporaine, qui contredirait en quelque sorte une tradition européenne. Elle devrait aussi amener à porter un autre regard sur la nation française, par exemple, où cette composante arabe ou turque, ou africaine, est présente depuis des siècles et s'est fondue dans la société.

B. V. : Dans le cas de l'Espagne, c'est un paradigme qui peut être étendu à d'autres pays : on a voulu nous faire croire à une Europe de tradition chrétienne dans ses fondements lors des débats autour de la Constitution européenne. Cela ne correspond pas à la réalité. Même si il y a eu une dominante chrétienne, il y a eu une présence juive et une présence musulmane tout au long de l'Histoire de l'Europe depuis le Moyen Âge. Et c'est important de le souligner. Et cela ne posait aucun problème de fond aux sociétés du passé. Cela pose problème aujourd'hui car, économiquement, la situation est compliquée et que cela porte sur des effectifs qui sont évidemment plus nombreux, et donc il y a une sorte de crispation.

J. D. : Ce qui définit les périodes antérieures au XIXe siècle est grosso modo un rapport paritaire entre les puissances islamiques et européennes. Le rapport des forces est globalement équilibré et ne bascule qu'assez tard en faveur de l'Europe,dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Mais, à partir de la colonisation, le regard que l'Europe portera sur les musulmans deviendra un regard porté sur des vaincus. Elle développera rapidement d'ailleurs une vision de l'islam sous le signe du fanatisme (les soulèvements anticoloniaux), mais aussi sous le signe du fatalisme (la soumission).

Jocelyne Dakhlia : « L'intégration invisible : depuis le Moyen Âge, il y a une Europe musulmane »

Que reste-t-il aujourd'hui d'Al Andalus ?

B. V. : Il reste des traces profondes d'Al Andalus à travers d'abord des monuments qui sont quand même les plus visités de la péninsule. Le monument le plus visité d'Espagne, c'est l'Alhambra. Il y a évidemment bien d'autres monuments. D'autre part, l'art mudéjar est un art qui a été réalisé par des chrétiens à partir des techniques et de l'héritage musulman. C'est un art qui se perpétue dans l'Histoire de l'Espagne assez longtemps, jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles. Et puis il y a même un mouvement néo-mudéjar au XIXe et au début du XXe siècle, au point que plusieurs gares ont été construites selon les canons du néo-mudéjar. Donc une présence tangible que n'importe qui peut voir.

Ensuite il existe une relation forte à Al Andalus, en particulier en Andalousie, et cet héritage est volontiers invoqué par la société dans son ensemble et par les politiques en particulier. Il y a un parti socialiste andalou qui fait référence à cet héritage.

Il y a également un présence de l'islam aujourd'hui. Il existe des communautés musulmanes, des mosquées. Il y a eu des conversions depuis quelques décennies. L'immigration y est par ailleurs plus récente qu'en France : elle a commencé avec l'instauration de la démocratie au lendemain de la mort de Franco.

Finalement, existe-t-il un profil type du musulman européen, ou n'est-il pas avant tout européen et accessoirement musulman ?

J. D. : Il faudrait rappeler plus souvent qu'historiquement il y eut une Europe musulmane : l'Espagne ou le Portugal, mais aussi les Balkans et même la Grèce, ainsi que Malte... Ces rappels sont utiles. Cependant, dans les périodes qui sont au cœur de notre étude, il est inconcevable de se revendiquer à la fois comme musulman et européen. C'est aujourd'hui que cette synthèse fait sens politiquement parce que l'on peut et que l'on doit entendre une logique citoyenne d'égalité des droits. Mais les sociétés du passé n'étaient pas des sociétés égalitaires.
Cordoue, un des symboles du dynamisme technique, intellectuel et artistique de la civilisation arabo-musulmane au Moyen Âge.
Cordoue, un des symboles du dynamisme technique, intellectuel et artistique de la civilisation arabo-musulmane au Moyen Âge.

Jocelyne Dakhlia : « L'intégration invisible : depuis le Moyen Âge, il y a une Europe musulmane »
* Les musulmans dans l'histoire de l'Europe, Tome 1 : Une intégration invisible, sous la direction de Jocelyne Dakhlia et Bernard Vincent, Éd. Albin Michel, 29 euros, 646 pages.






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