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Points de vue

Mme Taubira, faites entendre votre voix !

Rédigé par Malika Guerbi | Jeudi 7 Novembre 2013



Mme Taubira, faites entendre votre voix !
« Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française. »

Non, Madame la Ministre, ni pour vous ni pour la société ni pour toutes ces jeunes femmes qui se font agresser quotidiennement en raison de leur appartenance religieuse et que des discours jettent en pâture aux esprits médiocres qui usent de violence. Ni pour vous ni pour tous les musulmans qui sont quotidiennement blessés par les propos que l’on tient sur leur religion avec une banalisation de l’incitation à la haine raciale et religieuse.

Le calendrier électoral va exacerber encore plus cette haine d’ici à quelques mois.

Vous êtes bien placée, Madame la Ministre, pour rappeler à nos compatriotes avec lesquels nous partageons un destin commun que l’incitation à la haine raciale et religieuse, qu’elle s’exprime par le discours ou en acte, est condamnable pénalement.

En tant que Ministre de la Justice, en tant que Garde des Sceaux, vous devez le rappeler et agir en citoyenne en commençant par porter plainte et en rétablissant la justice, même symboliquement. Aucun individu ne doit être inquiété pour ce qu’il est, c’est l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Si on laisse s’agrandir cette brèche de l’impunité, alors nous sommes perdus. Si on ne dit rien, on consent.

Les Français n’ont pas encore faim, c’est l’idée de la faim qui les pousse à exprimer des sentiments haineux à l’égard de différentes catégories de population avec une amnésie historique totale. Nous avons notre part dans ce pays comme vous, Madame la Ministre, vous n’avez, il me semble, pris la part de personne. Votre situation, vous la devez à votre force de caractère, à vos convictions, à un parcours rendu possible par le projet républicain qui fait rêver des millions d’individus et qui symbolise la France, patrie de droits de l’homme.

Et, au final, Madame la Ministre, c’est peut être aussi ce que l’on vous reproche : votre réussite.

De quelle façon, aurait-on accueilli un ministre blanc de sexe masculin qui aurait été à l’initiative de cette loi pour le mariage pour tous ?

Si vous ne faites rien, Madame la Ministre, le racisme va s’institutionnaliser de plus en plus dans le discours et dans les actes et la loi n’y pourra plus rien. Il me semble même qu’il soit trop tard : une femme enceinte a perdu son enfant à Argenteuil victime de la barbarie de quelques-uns ; une jeune fille a subi une agression sexuelle à Trappes ; d’autres ont été agressées dans des situations quotidiennes pour la simple raison qu’elles portait un foulard. « Il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour »... elles.

Et il n’y a pas que la France, Madame la Ministre, et c’est encore plus inquiétant : une autre femme politique noire, ministre elle aussi, en Italie, a eu droit aux mêmes analogies et aux mêmes injures reposant sur une idée née au XIXe siècle et qui se justifie en s’appuyant sur le darwinisme naissant pour se donner une authenticité.

Le schéma est déjà connu : l’Europe a sombré dans l’entre-deux-guerres dans le fascisme dans un contexte de crise économique et le scénario se prépare déjà : en Espagne, en Grèce, etc.

L’islamophobie d’aujourd’hui fait écho à l’antisémitisme des années 1930. Madame la Ministre, bien souvent l’Histoire se répète, elle puise ses ressorts dans l’inconscient collectif, il nous faut donc trouver une voie, des voix pour sortir de cette impasse.

Madame la Ministre de la Justice, comme tout-e citoyen-ne de ce pays, j’aimerais entendre votre belle et haute voix rappeler à nos concitoyen-ne-s que la liberté religieuse (même celle des musulmans) est un droit et l’incitation à la haine raciale un délit. « Au nom du peuple français », Madame la Garde des Sceaux.

Malika Guerbi, professeure d’Histoire et d’éducation civique.