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Religions

Manuscrits hébraïques et arabes : un art en miroir

Rédigé par | Vendredi 21 Décembre 2018

Dans le cadre du Festival soufi de Paris, deux savants passionnés par l’art calligraphique, le rabbin Gabriel Hagaï et le chercheur Karim Ifrak , ont partagé leur savoir sur les manuscrits de traditions juive et musulmane, devant un public avide de connaissances. Ils ont montré les convergences des deux religions monothéistes autour de la transmission par l’écrit, de l’interdiction de la représentation d’êtres vivants, et du rapport entre art et religion.



Manuscrits hébraïques et arabes : un art en miroir
Docteur de l’École pratique des hautes études (EPHE), Karim Ifrak est islamologue, coranologue et codicologue. Spécialiste de l’histoire des Textes et de la vie de la pensée dans les mondes musulmans. ce chercheur du CNRS, qui prépare la sortie de son livre Du Coran au Mushaf. Histoire d’un livre né sacré, était, lundi 3 décembre, aux côtés du rabbin orthodoxe Gabriel Hagaï, enseignant-chercheur très investi dans le dialogue interreligieux, pour parler de l’art dans les manuscrits hébraïques et islamiques dans le cadre du Festival Soufi de Paris.

Gabriel Hagai et Karim Ifrak
Gabriel Hagai et Karim Ifrak

La place considérable de l’écrit dans les deux traditions

Pour Gabriel Hagaï, l’écrit est le support de la transmission, une injonction biblique : « Tu transmettras à tes enfants ! » L’art du manuscrit et le livre sont importants dans le judaïsme, religion fondée sur le kitab, apparue dans une culture idolâtre. Le père d’Abraham, le fondateur des trois monothéismes, était sculpteur d’idoles, rappelle-t-il.

Dans l’Antiquité, les écrits étaient sous forme de rouleaux qui comprenaient peu d’iconographies. C’est au Ier et au IIe siècles que sont apparus les livres reliés (ou codex) et l’art de la calligraphie illustrée. La production des manuscrits hébraïques se répartissait alors dans deux espaces : le monde chrétien et le monde arabe, devenu, par la suite, islamique, où des manuscrits en judéo-arabe, calligraphiés avec des caractères hébraïques, ont été retrouvés.

Pour Karim Ifrak, la pensée arabo-islamique est, elle aussi, fondée sur des sources écrites manuscrites. En Arabie préislamique, l’écrit était connu contrairement aux idées reçues. Dans le grand Hidjaz vivaient des Gens du Livre, juifs et chrétiens, des lettrés qui savaient manier le qalam et le kalam, l'art de l'écrit et de la parole. Les Arabes du Yémen avaient aussi une production écrite importante. Même s’il avait des scribes, le Prophète savait lire et écrire. Comment aurait-il pu faire du grand commerce autrement ?

Toutefois, l’écrit existait à son époque sous des formes encore balbutiantes. Karim Ifrak compare ces anciens écrits aux petites notes qu’on prend rapidement sur un bout de papier, encore de nos jours. On a des lettres du Prophète. Mais l’écrit n’est pas une calligraphie, ni un livre. Le passage d’un stade à l’autre est une dynamique qui demande temps et conscience.

Sous le califat d’Omar, la conscience d’écrire s’est développée. Mu’awiyya, le premier calife omeyyade, était bibliophile. Deux chercheurs ont prouvé qu’il possédait des ouvrages dans sa bibliothèque. Mais l’apogée de la production livresque se situe sous les Abbassides, au VIIIe siècle.

L’exemplaire du Coran, un codex datant de l’an 75 de l’Hégire, conservé à la Bibliothèque nationale de France (BNF), est représentatif de cette période de sacralisation de la langue arabe écrite et de l’épanouissement de l’art calligraphique.

Pour comprendre cette évolution, de l’écrit au manuscrit (simple feuillet), puis au livre (ou codex, des feuillets reliés ensemble), un outil est indispensable : la codicologie. Cette science permet de retrouver la traçabilité des textes, grâce à des preuves matérielles comme l’encre, les pigments, le support ou encore l’encadrement.

L’art de détourner la représentation des êtres vivants

La question de la représentation des êtres vivants traverse toute l’histoire des textes hébraïques comme islamiques.

La Torah interdit la représentation de Dieu et des choses célestes. L’Interdiction s’applique aussi aux êtres humains et aux animaux. La question du licite se pose. Il fallait tracer une limite entre les pratiques idolâtres et le judaïsme, éviter l’adoration des images. Pour cela, on représentait les choses à moitié, des astres tronqués, ou des personnages à tête zoomorphes, jamais en relief.

Au Moyen Âge, en contextes chrétien et musulman, les manuscrits hébraïques sont richement ornés : enluminures, lettrines, bordures abondent. Les enlumineurs, non juifs, respectent, adaptent ou contournent les interdits bibliques. Ils représentent les instruments du temple, mais aussi tout un bestiaire fantastique sorti de leur imagination foisonnante, qu’on retrouve dans les manuscrits chrétiens.

Gabriel Hagaï situe le judaïsme dans une position médiane, entre l’interdiction stricte de la représentation dans l‘islam, pas toujours observée, et la profusion iconographique chrétienne. Il fait remarquer, en marge des manuscrits, les micrographies de la massorah, la tradition transmise oralement, sous formes de petits dessins calligrammes : un enseignement bien caché aux non-initiés.

La beauté est liée au sacré

L’art pour l’art est un concept grec. Pour la Torah, la beauté aide à l’élévation du cœur. Elle est liée au sacré. Beauté et bonté sont liées. En tant que tel, l’art n’est pas condamnable, mais l’art pour l’art est dangereux, car on oublie Dieu.

Pour Karim Ifrak, c’est clair : aucun conflit n’existe entre art et religion. Le beau, c’est le Divin : « Dieu est Beau et Il aime la beauté. » Mais il reconnait que tout le monde n’est pas d’accord pour la figuration en islam. Deux écoles de pensée divergent s’agissant de la figuration humaine ou animale. Le problème est idéologique.

En ce qui concerne Karim Ifrak, il est tombé amoureux de la beauté des manuscrits dans sa jeunesse : « A 14 ans, j’ai visité une bibliothèque au sud du Maroc, à la zaouia Nasseriyya. C’est quelque chose qui m’est resté en tête. Les manuscrits et la codicologie se sont imposés. » Ses préférés sont le Coran bleu, des feuillets épars en coufique ancien (conservé à Kairouan, en Tunisie) et le Coran pourpre sur parchemin en magrébi andalou de la BNF. Deux manuscrits aniconiques de toute beauté, par la perfection de l’écriture, la qualité du support et le raffinement des encres. Pour lui, la discipline phare de la calligraphie arabe, c’est la chrysographie, « un art où les encres d’or et d’argent, coulant à flot aux côtés du lapis-lazuli, se déclinent en mille beautés dans un corps hiérarchisé, nourri de technique et d’esthétique… »

Cette « sacrée » rencontre autour des manuscrits arabes et hébraïques révèle une approche commune des deux traditions dans sa riche manifestation esthétique, autour des deux écritures sémitiques orientées de droite à gauche, sources mutuelles d’inspiration. Et aussi un respect commun pour les Livres sacrés et les œuvres des grands savants religieux.



Clara Murner
Clara Murner est doctorante en langue et littérature arabes à l'Université de Strasbourg, au sein... En savoir plus sur cet auteur