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Points de vue

Les « radicaux de l’islam », selon Caroline Fourest : d’illusions en fantasmes

Rédigé par Sofiane Meziani | Mercredi 20 Février 2013



Le 12 février dernier, la chaîne du savoir et de la culture, France 5, diffuse, dans le cadre du magazine « Le monde en face », un documentaire explicitement à charge sur les prétendus « radicaux de l’islam », au premier rang desquels se trouverait l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

Le carrefour de l’ignorance

Vous l’auriez aisément deviné, l’auteure de ces images partialement échafaudées est connue des services des faussaires : Caroline Fourest. Du haut de son paternalisme aveugle, la journaliste se bornait, en opposant systématiquement certaines figures de la communauté musulmane, à circonscrire les contours d’un « islam modéré » ou, plus clairement, d’un islam soluble avec sa conception dogmatique de la laïcité et, surtout, compatible avec les orientations du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF).

Reconnaissons-lui une part de vérité, somme toute. En se définissant en opposition à l’imam de Drancy, il y a vraiment, mais vraiment, de quoi être perçu comme des radicaux. C’est tout naturellement. Le contraste est patent. Il y aurait donc, selon Caroline Fourest, un islam compatible avec sa laïcité doctrinaire et conservatrice…

Qui oserait objecter le contraire puisque les prouesses de Hassen Chalghoumi en sont une parfaite illustration ? Il s’agit pourtant d’une posture d’un musulman marginal, en phase avec l’idéologie d’une journaliste consumée. Des petits esprits qui se croisent au carrefour de l’ignorance. De la même façon que la République ne se réduit pas au cas de Fourest, l’islam ne se réduit pas à celui de Chalghoumi. C’est un cas complétement isolé.

La preuve ? Le terrain. Parce qu’il faut être pragmatique. L’UOIF rassemble, chaque année, une centaine de millier de personnes au salon du Bourget quand l’imam de Drancy est chassé par les quelques fidèles qui prient, malgré eux, derrière lui. Le fossé est plus qu’énorme. Il est vertigineux. Mais peut-être que la grande majorité des musulmans est dans l’erreur et Chalghoumi, dans la vérité, comme l’en a décidé mère Fourest dans le documentaire qui, par ailleurs, a écrasé les grands principes de la charte de France Télévision auxquels sont soumis les journalistes, comme le devoir de neutralité, l’impartialité et surtout le droit de réponse.

Ne soyons point abasourdis, cependant, puisque Caroline nous a accoutumés à ses fouresteries ou, plus clairement, à son amateurisme journalistique. Sélectionner des images et des propos complètement décontextualisés pour façonner un portrait biaisé et fallacieux d’un islam imaginaire et fruit de ses propres fantasmes est une méthode qui lui appartient tout particulièrement. C’est la démarche de ceux qui souffrent de leurs propres incompétences. Une fois n’est donc pas coutume.

Le phare de l’islam de France semble être à Drancy, mais au grand regret de la journaliste, les visages sont tournés vers La Courneuve. Sur quels critères se fonde donc notre journaliste pour distinguer le modéré de l’extrémiste ? l’intégré du fondamentaliste ? l’éclairé du salafiste ? Même si les mots dont elle use à sa propre sauce bien piquante dépassent parfois son entendement. Comme cette personne qui tire sans maîtriser son revolver…

Mais peut-être que les centaines de milliers de musulmans de France manquent-ils de discernement en s’inscrivant dans l’école de pensée de l’UOIF ; en souscrivant, plus largement, à la pensée d’un savant et intellectuel musulman, Cheikh Yûsuf al-Qaradâwî, auteur de plus de 150 ouvrages traduits dans plusieurs langues et enseignés dans plusieurs universités, et ayant passé une partie de sa vie dans les geôles pour avoir résisté intellectuellement à la dictature de son pays ? Peut-être aurait-il été plus sage de leur part d’adhérer aux compromissions d’un imam au parcours schizophrénique, assujetti à une médiocre journaliste, et dont la pratique déficiente de la langue française nous interroge sur les deux livres qu’il aurait prétendument coécrits ?

Citoyenneté : compromission ou contribution ?

Peut-être – changeons de registre – ne suis-je pas suffisamment intelligent pour distinguer l’authenticité de l’imposture ? Peut-être que Chalghoumi a connu l’ascension, et que je fais partie de ces nombreux jeunes musulmans prisonniers de cette sombre caverne platonicienne ?...

J’ai sans doute eu la malchance de grandir dans les bras de l’UOIF, et d’avoir bu le lait de ces prétendus « radicaux de l’islam » dénoncés par Caroline Fourest : peut-être aurais-je dû m’abreuver dans le vin rouge des imposteurs ? Enfin, peut-être !

Veuillez, cependant, m’accorder le bénéfice du doute, que je vous dévoile une certitude. Laissez-moi vous susurrer, et tendez l’oreille que j’abreuve votre curiosité. Fermez les yeux et ouvrez l’esprit, que j’y cueille les fruits de votre intelligence. Ouvrez la main, que j’y dépose une opinion. Ce ne sont point ces centaines de milliers de musulmans radicaux, à l’intérieur desquels je m’inscris – si je m’en tiens aux critères de Fourest –, qui sont sous les fers du radicalisme ; mais ce sont bien plutôt ces quelques dizaines de faussaires et d’imposteurs qui sont prisonniers de leurs préjugés et de leurs fantasmes qu’ils confondent souvent avec la réalité des choses… Leur posture reflète ainsi davantage leurs propres illusions qu’elle ne traduit les phénomènes tangibles.

Et quoiqu’on puisse dire, la France de demain ne se fera pas sans la contribution des musulmans. Ces derniers ont trop souvent été sommés de se justifier ; il est peut-être grand temps de s’affirmer. De mettre sa foi au service de sa citoyenneté. Parce que l’islam n’est pas un problème ni une disgrâce : c’est une source d’épanouissement individuel et collectif.

Ma foi n’est point un obstacle à ma citoyenneté. Bien au contraire. Elle la sert, l’illumine, la transcende et, surtout, lui donne un sens. Caroline Fourest a fait de moi et de tous les « radicaux » qu’elle définit par opposition à Chalghoumi un problème. Et je ne puis que le reconnaître parce qu’effectivement je lui pose problème.

Cela dit, dans cette phase transitoire chargé d’émotion et de tension, l’islam a fortement intérêt, par la contribution de ses adeptes, à jouer son rôle en proposant des solutions sur le plan social, politique, économique, écologique et surtout spirituel ; et à ne pas se cantonner uniquement aux maux qui affectent essentiellement la communauté musulmane.

C’est en ce sens, qu’en tant que « jeune radical de l’islam », ayant été éduqué dans les locaux de l’UOIF, je conçois ma présence dans le pays de Marianne : une présence active, citoyenne, au service des valeurs de la République. Sans conditions ni concessions. Encore moins de compromissions. Fidèlement à mes principes.

C’est sans doute ce qu’il y a de plus radical en moi, chez moi. Ce dont ne souffre point l’imam Chaghoumi, qui, en miroir, paraît somme toute bien plus modéré. Ce dernier s’est définit dans le cadre d’une représentation garnie de préjugés que certains faussaires se font de l’« islam modéré ». C’est, en d’autres termes, la perception stéréotypée des fossoyeurs de la République, qui dessine les contours de la présence des musulman-e-s, les réduisant à un objet, tantôt incliné, tantôt prosterné.

Quant à celles et ceux qui définissent leur citoyenneté dans le cadre de leur engagement et de leur contribution, en étant des sujets non assujetti-e-s, au service de la société sans être asservi-e-s, sont aux yeux de la journaliste des « radicaux ». C’est donc mon insubordination qui témoigne de mon « radicalisme ». Eh bien, dans ce cas, je suis fier, très fier, d’être radical…


* Sofiane Meziani est enseignant et auteur.