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Points de vue

Le waqf, une donation perpétuelle d’utilité publique

Par Seyfeddine Ben Mansour

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Vendredi 10 Février 2012



L’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) a organisé le 12 janvier dernier deux conférences sur le thème « Les waqfs et leurs réseaux de nos jours en Turquie et en Europe ».

Faruk Bilici (INALCO) a traité la question de « La renaissance du vakf en Turquie : évolution sociale et législative ». Randi Deguilhem (CNRS et IREMAM-MMSH) a abordé, quant à lui, celle des « waqfs et [de] leurs réseaux en France actuelle ».

Le waqf (ou habs) est une institution islamique. Elle permet de retirer de la propriété privée un bien de manière définitive (pour les écoles shâfi‘ite et hanafite, il devient la propriété de Dieu), puis d’affecter son usufruit à des œuvres de bienfaisance ou d’intérêt public. C’est un legs pieux, par lequel le généreux donateur fait une sadaqa jâriya, une aumône perpétuelle. Il s’agit le plus souvent de biens immeubles : terres cultivables et bâtiments, essentiellement.

Les revenus qu’ils procurent servent, par exemple, à venir en assistance aux veuves et aux orphelins, comme aux pèlerins loin de chez eux. Ils servent à édifier et à entretenir des mosquées, des hôpitaux, des bibliothèques, des universités (madrasa-s). C’est ainsi qu’ont été construits, en 1470, l’hôpital et la faculté de médecine Dâr al-Shifâ’ au Caire. Deux siècles plus tôt, en 1288, Ibn al-Nafîs — célèbre pour avoir découvert le système de la circulation sanguine — léga en waqf sa maison et sa bibliothèque à l’hôpital Mansûrî, établissement où il a longtemps enseigné.

Le waqf a bénéficié aux non-musulmans

Les waqf-s permettaient de payer les frais de fonctionnement des hôpitaux, mais aussi les soins et la nourriture des malades, la formation des étudiants en médecine, ou encore de financer la recherche. Nombre de travaux scientifiques de Ibn Sînâ (Avicenne, 980-1037) ou de Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198) ont été rendus possibles grâce à ces legs pieux.

Au Maghreb, le waqf est, traditionnellement, et par excellence, le moyen d’entretenir les zâwiya mosquées et lieux de réunion des confréries maraboutiques.

Malgré son importance dans l’histoire des sociétés islamiques, l’institution du waqf ne correspond pas à une obligation coranique : le croyant est simplement invité à consacrer une partie de ses biens à des œuvres pieuses « car tout ce que vous aurez donné, Dieu le saura » (Coran, II, 86). Il existe, en revanche, de nombreux hadiths sur le sujet. Un de ses compagnons a ainsi demandé au Prophète quelle manière de disposer de sa terre serait agréable à Dieu : « Immobilise-la de façon à ce qu’elle ne puisse être ni vendue, ni donnée, ni transmise en héritage, et distribue les revenus aux pauvres », lui a-t-il été répondu.

Le Prophète constitua d’ailleurs le premier waqf de l’Histoire. A Médine, les sept jardins qui jouxtaient la première mosquée de l’islam ont vu leur revenu consacré à des œuvres pieuses.

D’autres musulmans suivront cet exemple. Néanmoins, ce n’est qu’au cours du IXe siècle que le waqf sera codifié par les jurisconsultes (fuqahâ’). Le phénomène prendra alors une grande ampleur au cours des siècles suivants, et notamment à partir du XIe. Très tôt, il aura bénéficié aux non-musulmans : le calife Omar II (680-720) l’autorise en effet pour ses sujets juifs et chrétiens.

Des waqf-s seront ainsi constitués au profit d’églises et de synagogues, rendant possible la constitution d’un patrimoine culturel et religieux. « Cet évangile béni a été constitué en waqf perpétuel au profit de l’église Saint-Ananie l’Apôtre, dans la ville de Damas, à l’intérieur de Bâb Sharqî », lit-on ainsi sur l’acte de waqf d’un évangéliaire melkite du XVe siècle.