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Points de vue

Le tour du voile en six réponses

Rédigé par Bahri Fouad | Mercredi 7 Avril 2004

Après le vote de la loi antifoulard, la fièvre a baissé. Le mal demeure. La perspective de jeunes Musulmanes privées d’école dès la rentrée prochaine reste un clignotant rouge sur le tableau de bord de nombreuses associations musulmanes de France. Fondateur du Jid (Justice Islam et Dignité), Monsieur Fouad Bahri apporte un éclairage rationnel sur une question qui demeure fort passionnelle.



Après le vote de la loi antifoulard, la fièvre a baissé. Le mal demeure. La perspective de jeunes Musulmanes privées d’école dès la rentrée prochaine reste un clignotant rouge sur le tableau de bord de nombreuses associations musulmanes de France. Fondateur du Jid (Justice, Islam et Dignité), Monsieur Fouad Bahri apporte un éclairage rationnel sur une question qui demeure fort passionnelle.

Il apparaît difficile d'aborder la question du port du voile à l'école de la manière dont elle a été posée par plusieurs mois de polémique souvent tendancieuse, pourtant stérile, puisque rien n'a été réglé, ni dans les débats, ni dans les faits. Sans être exhaustif, il est cependant souhaitable de répondre aux principaux éléments qui ont été mis en avant par les  détracteurs du voile à l’école. Pour notre part, nous retenons six critiques de fond sur ce port.

Le voile contre la laïcité

Premièrement, le voile doit être interdit à l'école car, en tant que signe religieux, il est ostentatoire et constitue un acte de prosélytisme, ce qui représente une violation du principe de laïcité.

Avant de répondre à cette importante objection, et savoir si réellement porter le foulard constitue une infraction à la laïcité, il convient de préciser ce qu'est la laïcité. La laïcité est le principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, qui implique pour l'Etat de n'exercer aucun pouvoir religieux, et pour les institutions religieuses, aucun pouvoir politique. Juridiquement, ce principe s'est élaboré progressivement à la fin du XIXè siècle par un ensemble de lois qui ont trouvé leur acheminement en 1905, avec la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette loi se définit avant toute chose comme une protection de la liberté de conscience ainsi que le rappelle l'article premier : 'La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.' Ces restrictions concerne entre autres tout salariat, reconnaissance et subvention d'un culte par l'Etat (art.2) et toute élévation ou apposition d'un signe ou emblème religieux sur un monument ou un lieu public (art.28).

Pour ce qui est de l'école, il s'agit de faire preuve de neutralité religieuse dans l'enseignement public et de respecter toutes les croyances en n'en privilégiant aucune. Cette règle, qui est affirmée dans tous les textes fondateurs de la laïcité (loi scolaire de 1881, 1882, lettre de Jules Ferry de 1883, loi de 1886 et de 1905) stipule que l'obligation de laïcité, donc de neutralité religieuse, n’incombe qu'aux enseignants, aux programmes scolaires et aux locaux et non aux élèves qui viennent recevoir un enseignement. Ceux-ci doivent seulement s'astreindre à être assidus aux déroulement de leurs cours, conformément à l'ordonnance du 6 janvier 1959, qui a rendu l'instruction obligatoire de six à seize ans. Ce principe a été depuis réaffirmé dans tous les textes juridiques, dont le fameux avis du Conseil d'Etat de 1989 suivi d'un arrêt, en 1992. Ces deux textes déclarent la compatibilité du port de signe religieux avec la laïcité, en vertu du respect de la liberté de conscience.

'Le principe de laïcité (..) impose que l'enseignement soit dispensé dans le respect,  d'une part, de la neutralité des programmes et des enseignants et, d'autre part, de la liberté de conscience des élèves. La liberté ainsi reconnue aux élèves comporte, pour eux, le droit d'exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l'intérieur des établissements scolaires (...), le port, par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n'est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité' (arrêt du Conseil d'Etat du 2 novembre 1992).

Les seules limites apposées à ce port de signe religieux à l'école sont l'interdiction de tout prosélytisme, de tout trouble à l'ordre public et l'obligation d'assiduité précitée. Le prosélytisme, qui se définit par un appel prononcé en faveur d'une foi ou d'une idée, ne peut se manifester que par un discours oral ou un message écrit. En aucun cas, le simple port d'un foulard ne peut donc être assimilé à un acte de prosélytisme. D'ailleurs, dans toutes les exclusions de filles voilées, aucun de ces motifs n'a jamais été revendiqués.

Dernier critère prohibé : le port de signe ostentatoire. Ce critère a été établi et imposé par deux circulaires ministérielles, dont celle de François Bayrou, le 20 septembre 1994, qui opère une distinction nouvelle entre les signes religieux discrets et les signes ostentatoires. Outre le flou juridique évident d'une telle distinction, laissée à l'appréciation subjective de chacun, il n'a échappé à personne que cette circulaire était faite sur mesure pour la communauté musulmane, sur fond, là encore de polémique après l'exclusion d'étudiantes voilées cette même année, et les multiples déclarations de Mr Bayrou promettant d'interdire au plus vite ce voile à l'école. Ces remarques mises à part, il faut préciser qu'une circulaire n'est pas une loi. Une circulaire est un acte de gestion administrative, c'est à dire un acte politique. Hors, la liberté de conscience est inaliénable et en tant que droit de l'Homme, ne se négocie pas. Elle est au-delà de la sphère politique, de ses transactions et de ses compromis, car elle est le fondement même de

la République. Toute remise en cause d'un droit équivaut, dans ce domaine, à une remise en cause directe de la légitimité républicaine. En fait, la seule et véritable question inavouable que pose cette polémique est l'acceptation ou non de l'Islam et de la visibilité religieuse qu'elle véhicule dans notre société et plus particulièrement dans l'espace public..

A cette lancinante question, la loi de 1905 répond sans ambiguïté par l'affirmative : 'Sont punis d 'une amende (..) et d'un emprisonnement (..) ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menace contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d'exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l'auront déterminé à exercer ou à s'abstenir d'exercer un culte (art.31).' Il ressort logiquement de cet examen que, toutes les exclusions de filles voilées et tous les discours qui les ont soutenues ou légitimées, sont parfaitement antidémocratiques, illégaux et antilaïques.

Le voile est une marque de sexisme symbolisant le statut d'infériorité de la femme en Islam.

Cette allégation, qui s'assimile à une accusation et à un jugement de valeur, est autant déplacée, notamment pour les femmes qui ont choisies de le porter, qu'infondée. Elle est révélatrice de la méconnaissance profonde qui subsiste au sujet de l'Islam et de ses rites, qui alimente les fantasmes les plus grotesques. Dans la tradition musulmane, le port du voile, loin de signifier une dégradation de sa condition, représente un acte de pudeur et de protection de la dignité féminine. Il vise à préserver la musulmane de toute dérive qui tendrait, par exemple, à en faire un simple objet sexuel dépourvu de considération et de respect, chose que paradoxalement aurait dû comprendre toutes les féministes qui ici, se sont empêtrées dans une contradiction majeure, en combattant, à travers le voile, une liberté fondamentale des femmes musulmanes : leur liberté de conscience. Quoiqu'il en soit, il devrait être permis à toutes ces citoyennes, dans tout état de droit qui se respecte, de faire le choix de porter ce voile ou pas, et que leur choix soit respecté de tous.

Le foulard serait un étendard de l'islam politique.

Cette nouvelle accusation ne peut se comprendre que par rapport à un phénomène politique qui a durablement marqué les consciences européennes : la révolution iranienne de 1978. A ce moment, on a vu la résurgence d'une pratique de l'Islam que des décennies de règne autocratique et antireligieux du Shah avaient nécessairement exacerbée. Néanmoins, il parait assez saugrenu et précipité de voir dans le simple port d'un foulard un message politique quelconque. Il suffirait aux partisans d'une telle opinion de voyager et d'ouvrir quelques livres d'histoires pour se rendre compte que porter le voile est une simple prescription religieuse, cultuelle, adoptée depuis plusieurs siècles dans de nombreux pays musulmans qui ne sont pas tous des états islamiques, loin s'en faut.

Le voile serait une manifestation et une pratique intégriste

Cette 'remarque' touche, à mon sens, le fond du problème. S'il est admis que le port du foulard n'est nullement recommandé par le Coran ou les hadiths (paroles du Prophète), on peut alors se considérer autorisé à parler d'une pratique imposé, excessive, en tous les cas nullement obligatoire, et donc l'interdire sans réellement violer le principe de neutralité religieuse de l'Etat. Pourtant, c'est là que le bas blesse, puisque le port du voile est une pratique unanimement reconnue comme authentiquement islamique par tous les docteurs de la loi musulmane qu'ils soient sunnites, chiites ou autres. Il y a donc bien remise en cause de la neutralité en matière religieuse et violation de la laïcité dans les débats actuels, non de la part des jeunes filles voilées, mais de l'Etat, de quelques intellectuels et de plusieurs médias inscrits dans une mouvance laïciste, qui n'évite pas toujours les dérapages xénophobes. Ces discours, qui se plaisaient à dénoncer dans ce foulard le symbole de l'oppression des musulmanes, forcément contraintes à porter ce morceau de tissu, ont dû se modifier suite aux multiples témoignages de ces femmes, qui montraient clairement que dans l'immense majorité des cas, elles choisissaient librement de le porter, face à l'opposition de leurs propres parents et de la société. Ils dénoncent désormais dans ce foulard l'expression d'un certain fondamentalisme incarné par l'UOIF (Union de organisations islamiques en France) auquel ferait face le libéralisme et la modération de la Mosquée de Paris. En ce qui concerne le voile, la seule différence pertinente qui puisse être établie est celle entre Musulmans pratiquants et non pratiquants.

Le voile mettrait en faillite le rôle pédagogique et émancipateur de l'école

Le voile entraverait la construction de la raison critique de l'étudiante, seule à même de lui permettre de faire des choix. Cette critique s'appuie sur de faux arguments. En effet, l'enseignement historique et philosophique sur l'apport et l'influence de l'Islam et des Musulmans sur les idées et les hommes est quasiment inexistant dans les programmes scolaires, quant il n'est pas biaisé. Il n'est pratiquement pas fait mention de l'âge d'or de cette civilisation, pas plus que ne sont évoqués l'esclavage ou la colonisation. Difficile dans ces conditions, pour un élève, de se faire une idée plus ou moins objective sur cette religion et sur la mémoire de ceux qui en sont les porteurs. Ensuite, faire croire qu'imposer un choix à une élève (retirer son hijab) lui permettra de faire des choix est un argument pédagogique un peu gros à avaler. La liberté ne s'enseigne pas dans la privation, mais dans le respect d'une chose. Plus généralement, les Musulmans ne sont pas responsables de la crise de l'école comme institution républicaine parce qu'ils en sont les premières victimes (échec scolaire, privatisation galopante de l'enseignement au détriment des couches populaires...).

Le voile favorise le communautarisme

Il est assez drôle d'entendre ce genre d'argumentaire de la part de politiques qui ont modelé le communautarisme pendant des décennies en regroupant, faut-il le rappeler, tous les travailleurs immigrés et leurs familles dans des cités-ghettos tout en sachant présenter, au moment des élections, des candidats d'origine non européenne, dans ces mêmes ghettos. S’il y a bien une chose qui favorisera le communautarisme,  c’est le vote de cette loi contre le foulard. Cette loi d'exception et d'exclusion crispe et renforce assurément le communautarisme en France. 

Au delà de la surmédiatisation du foulard, accommodante par le voile qu'elle jette sur de dangereuses réalités (discriminations, double citoyenneté, précarité et paupérisation, éclatement familial et délinquances..), les véritables problématiques restent à dévoiler. Celle d'une résurgence et d'une visibilité du fait religieux qui bouscule un inconscient collectif français marqué par une lutte acharnée contre l'Eglise et plus récemment, par la vague libertaire de Mai 68. Celle d'une islamophobie de plus en plus débridée qui s'autorise les stigmatisations les plus honteuses et les surenchères les moins scrupuleuses, dans l'indifférence la plus consternante. Aujourd'hui, le plus grand danger qui plane sur notre pays est une lecture 'laïciste', dogmatique et anti-religieuse de la laïcité. Rester ouverte sur la société, intégrer toutes ses composantes sans jamais les exclure ou les discriminer, tels seront les enjeux d'une laïcité du XXIè siècle.