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Points de vue

Le Figaro Magazine, ou l’obsession de Saint-Denis

Rédigé par Ammar Rouibah | Vendredi 27 Mai 2016

Saint-Denis est « Molenbeek-sur-Seine » pour Le Figaro Magazine. Moins de deux semaines après le voyage d'élus et de militants associatifs franciliens à Molenbeek pour dénoncer la stigmatisation de cette commune mais aussi celle de villes de banlieues françaises, le reportage du journal, paru le 20 mai, a crée bien des remous auprès des Dyonisiens, qui dénoncent une image caricaturale de leur ville. Un acteur associatif témoigne.



« REPORTAGE - De l'autre côté du périphérique parisien, le berceau de l'histoire de France avec sa nécropole royale se transforme en "Molenbeek-sur-Seine", attirant les plus radicaux du salafisme. Nous sommes allés à la rencontre des habitants de certains quartiers devenus des zones de non-droit, où communautarisme et islamisme creusent leurs sillons. »

Ce n’est pas la première fois que Le Figaro s’illustre par son déclin intellectuel face au sujet « islam ». En 2010, avec le débat sur le niqab, une de ses journalistes était venue « enquêter » sur l’envahissement de ce mode d’habillement. Elle pensait que tout Saint-Denis était habillé en noir de la tête aux pieds. Elle m’a demandé si elle pouvait réaliser un reportage dans un centre communautaire dont dont j’en fais partie, chose que je lui ai accordé car j’avais foi en la noblesse du journalisme, même si je ne partageais pas le point de vue de cette presse.

Elle est alors venue et est restée toute la journée durant laquelle elle avait pu discuter avec les membres et prendre des photos. Quelques jours après, le reportage a été publié, mais sans aucune allusion à ce qu’elle avait pu entendre ou voir. En revanche, elle avait illustré son article par une photo d’une femme habillée en niqab noir prise… à Montpellier. Cette journaliste ne cherchait donc qu’à confirmer ses idées (ou celles de ses supérieurs), déjà figées, avec des photos qui allaient dans le même sens. Dans notre centre, elle n’avait pas trouvé ce qu’elle cherchait. Au contraire, elle avait trouvé des jeunes filles et garçons, libres, critiques, qui vivent sereinement leur spiritualité, toute en étant pleinement engagés dans la vie en société.

Les mêmes travers se perpétuent

Nous voici six ans plus tard. Une journaliste du Figaro et un photographe sont venus le 18 avril dans le centre communautaire et voulaient m’interroger sur l’atmosphère de Saint-Denis après les attentats du 13 novembre 2015. J’avais décliné l’interview et leur avais longuement expliqué toute la fatigue psychologique que ressentent ces populations qu’on continue de stigmatiser à longueur d’année. Ils m’avaient assuré que leur but était de donner une réelle image de cette ville, qui souffre d’une promotion négative. Je leur avais répondu que je ne leur reprochais rien concernant leur travail de journaliste, mais juste qu’ignorant les dizaines de témoignages et les centaines de photos prises par le passé, la « bande » qui dirige l’hebdomadaire fera en sorte que le reportage final soit conforme au cadre qu’elle aura prédéfini et qui est très éloigné de la complexité de la situation de cette ville.

Effectivement, c’est ce qui s’est produit et me donne raison d’avoir refusé de leur accorder une interview officielle. A lire le reportage publié le 20 mai 2016 et intitulé « À Saint-Denis, l'islamisation est en marche », Le Figaro a décrit une ville ultra-communautariste, une zone de non-droit, dont les habitants seraient effrayés, découragés et pessimistes, et le reportage a l’ingéniosité de donner la parole à certains musulmans pour exprimer cette peur. « Notre ville va devenir Molenbeek ! Nous sommes cernés par les intégristes. Daech est aux portes de notre mosquée qu'ils veulent forcer pour imposer leurs lois obscurantistes », aurait dit Karim, un des cadres d’une mosquée locale… Rien que ça.

Pourtant, la réalité est bien plus nuancée et complexe. Ces populations ont choisi ou non de vivre dans cette ville populaire, riche de plus de 200 nationalités, jeune, dynamique, vivante qui crée aujourd’hui les conditions d’un développement futur prometteur, avec une politique d’aménagement de territoire favorable à un équilibre urbain et à l’implantation des sièges de grandes entreprises françaises dans le sud de cette ville. Certes, il y a des problèmes, des insuffisances, mais les Dyonisiens aspirent, à l’instar de leurs concitoyens, à vivre dignement et en paix. J’ai vécu dans cette ville quelques années, j’y travaille toujours et je peux témoigner de mon affection et de mon respect pour les habitants de Saint-Denis.

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Ammar Rouibah est un acteur associatif.

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